{"id":75106,"date":"2013-07-19T20:05:19","date_gmt":"2013-07-19T20:05:19","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2013\/07\/19\/chronique-du-19-courant-la-metaphore-de-steiner\/"},"modified":"2013-07-19T20:05:19","modified_gmt":"2013-07-19T20:05:19","slug":"chronique-du-19-courant-la-metaphore-de-steiner","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2013\/07\/19\/chronique-du-19-courant-la-metaphore-de-steiner\/","title":{"rendered":"Chronique du 19 courant\u2026 La m\u00e9taphore de Steiner"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">Chronique du 19 courant&hellip; La m\u00e9taphore de Steiner<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>19 juillet 2013&#8230; Encore la psychologie, l&rsquo;angoisse, la compagne coutumi\u00e8re, sujet sans fin et un sujet bien plus f\u00e9cond qu&rsquo;on peut croire et qu&rsquo;on craint en g\u00e9n\u00e9ral. Le d\u00e9tour pour y revenir passe par George Steiner, 84 ans, professeur, philosophe, linguiste, prodigieux survivant d&rsquo;une Europe cosmopolite dans le meilleur sens du terme, de Vienne \u00e0 Paris avec un nombre prodigieux de langues \u00e0 son actif. Il faut \u00e9couter Steiner, sa voix sarcastique et m\u00e9tallique, s&rsquo;exprimant dans un fran\u00e7ais impeccable, comme en anglais, comme en allemand, etc.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&#8230; Je l&rsquo;\u00e9coutais justement, cette voix, le 23 mai 1997, sur France 2, lors d&rsquo;une \u00e9mission du Bernard Pivot post-<em>Apostrophe<\/em>, dans son \u00e9mission <em>Bouillon de culture<\/em>. Je m&rsquo;en souvins lors d&rsquo;une tr\u00e8s r\u00e9cente interview du m\u00eame Steiner, au <em>Monde<\/em>. Ceci et cela ouvrent une parenth\u00e8se de citations \u00e0 la suite de laquelle je poursuivrai mon propos.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">Paroles de Steiner<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Dans <em>de defensa &#038; eurostrat\u00e9gie<\/em>, Volume 16, num\u00e9ro 18 du 10 juin 1997, rubrique <em>Analyse<\/em> : &laquo;<em>La question de Steiner<\/em>&raquo;&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo;<em>Lors de l&rsquo;\u00e9mision Bouillon de culture, le 23 mai, sur la cha&icirc;ne France 2, alors que l&rsquo;on parlait accessoirement des rapports de La Fontaine et de Louis XIV (\u00e0 propos du livre &lsquo;Le po\u00e8te et le roi&rsquo;, de Marc Fumaroli), l&rsquo;\u00e9crivain et philosophe, et v\u00e9ritable \u00ab\u00a0agitateur d&rsquo;id\u00e9es\u00a0\u00bb George Steiner jeta cette phrase qui parut inattendue, explosive, \u00e0 peu pr\u00e8s comme un pav\u00e9 dans la mare : \u00ab\u00a0Est-ce que la tr\u00e8s grande po\u00e9sie, la tr\u00e8s grande pens\u00e9e ne fleurissent pas pr\u00e9cis\u00e9ment sous la pression du roi absolu<\/em> [de l&rsquo;absolutisme politique] <em> ? Est-ce que la d\u00e9mocratie n&rsquo;est pas l&rsquo;ennemie m\u00eame de l&rsquo;excellence ? C&rsquo;est un des sujets tabous, les plus tabous dans la th\u00e9orie actuelle de la culture et de l&rsquo;histoire\u00a0\u00bb. L&rsquo;acteur Fabrice Lucchini, qui a l&rsquo;esprit vif, remarqua aussit\u00f4t, s&rsquo;adressant m\u00e9taphoriquement au pr\u00e9sentateur de l&rsquo;\u00e9mission : \u00ab\u00a0C&rsquo;est important, \u00e7a, M&rsquo;sieur Pivot, ce qu&rsquo;il dit \u00e0 cette seconde\u00a0\u00bb<\/em>&hellip; [&hellip;]<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo; <em>&hellip;Steiner rappelle ce mot de Borges, press\u00e9 par des \u00e9missaires de l&rsquo;universit\u00e9 de Harvard de rejoindre une chaire confortable avec un salaire plantureux, tout cela dans la grande Am\u00e9rique qui est terre de libert\u00e9 comme chacun est tenu de savoir, et fuir cette horrible dictature de Juan Peron&hellip; <\/em> [&hellip;] <em>: \u00ab\u00a0Mais vous ne comprenez pas, r\u00e9pondit Borges aux \u00e9missaires am\u00e9ricains, le despotisme est la m\u00e8re de toutes les m\u00e9taphores.\u00a0\u00bb Et encore, rapporte Stener, James Joyce r\u00e9pondant \u00e0 ceux qui le pressaient de ne plus supporter cette affreuse censure catholique en s&rsquo;expatriant par exemple (ce qu&rsquo;il fit d&rsquo;ailleurs, mais il fut alors comme en exil, ce qui vaut bien la position du r\u00e9sistant) : \u00ab\u00a0Mais vous ne comprenez rien, r\u00e9pondait Joyce. Je suis une olive, pressez-moi&hellip;\u00a0\u00bb<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>&bull; Le <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/culture\/article\/2013\/05\/09\/george-steiner-l-oeuvre-n-a-besoin-de-personne_3174578_3246.html\">10 mai 2013<\/a>, dans <em>Le Monde<\/em> (<em>Culture &#038; Id\u00e9es<\/em>), paraissait une interview de ce m\u00eame George Steiner. Il s&rsquo;agit ici de l&rsquo;avant-dernier question-r\u00e9ponse de l&rsquo;interview&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p><strong><em>Question<\/em><\/strong> : &laquo;<em>\u00ab\u00a0Ce n&rsquo;est pas un hasard si les po\u00e8tes louent les tyrans\u00a0\u00bb. Cela veut-il dire que la d\u00e9mocratie ne cr\u00e9e pas un contexte favorable au g\u00e9nie litt\u00e9raire ni \u00e0 la trag\u00e9die comme genre ? Antigone ou Abraham sont-ils encore envisageables \u00e0 l&rsquo;\u00e8re d\u00e9mocratique ?<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong><em>George Steiner<\/em><\/strong> : &laquo;<em>Quand les p\u00e9ronistes sont revenus au pouvoir en Argentine, l&rsquo;ambassadeur am\u00e9ricain a propos\u00e9 \u00e0 Jos\u00e9-Luis Borges, qui \u00e9tait biblioth\u00e9caire \u00e0 Buenos Aires, de venir aux Etats-Unis et d&rsquo;occuper \u00e0 Harvard la grande chaire qui porte le nom du po\u00e8te Charles Eliot Norton. Borges a souri comme seul un aveugle peut sourire et r\u00e9pondu : \u00ab\u00a0Vous ne comprenez pas, monsieur l&rsquo;ambassadeur, la torture est la m\u00e8re de la m\u00e9taphore.\u00a0\u00bb C&rsquo;est terrible comme phrase, mais c&rsquo;est vrai. Le grand po\u00e8te, l&rsquo;\u00e9crivain est l&rsquo;opposant par excellence. Il oppose ce qui pourrait \u00eatre \u00e0 ce qui est. Mais dans une soci\u00e9t\u00e9 o&ugrave;, selon le mot du philosophe am\u00e9ricain Richard Rorty, \u00ab\u00a0anything goes\u00a0\u00bb, il devient difficile au po\u00e8te de cr\u00e9er un contre-monde. J&rsquo;ai eu une altercation cinglante avec Joseph Brodsky<\/em> [Prix Nobel am\u00e9ricain d&rsquo;origine russe, d\u00e9port\u00e9 par le r\u00e9gime sovi\u00e9tique puis contraint \u00e0 l&rsquo;exil, en 1972]<em>. Lui trouvait que le prix pay\u00e9 pour son &oelig;uvre avait \u00e9t\u00e9 trop \u00e9lev\u00e9. Aucune ne vaut la souffrance et Brodsky a toute la l\u00e9gitimit\u00e9 pour l&rsquo;affirmer. Je n&rsquo;ai pas le droit moral de soutenir le contraire. Et pourtant, je le ressens. La d\u00e9mocratie sait-elle favoriser cet acte de r\u00e9bellion, de r\u00e9volte int\u00e9rieure qui est au c&oelig;ur de la grande litt\u00e9rature et de l&rsquo;art ?<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">Steiner et le \u00ab\u00a019 courant&hellip;\u00a0\u00bb<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Permettez au chroniqueur, d&rsquo;abord, quelques consid\u00e9rations sur l&rsquo;auteur. Par l\u00e0, nous en viendrons au principal. Steiner est, comme Jean-Fran\u00e7ois Mattei, comme Lucien Jerphagnon, un de ces formidables \u00e9rudits, un de ces visiteurs superbes du pass\u00e9, de sa grandeur incontestable, un explorateur des m\u00e9thodologies et des beaut\u00e9s intellectuelles de notre h\u00e9ritage, avec l&rsquo;appr\u00e9ciation implicite, <em>de facto<\/em> irais-je jusqu&rsquo;\u00e0 dire, que tout cela est trahi, r\u00e9duit, pulv\u00e9ris\u00e9 par notre destin courant. (Steiner a eu diverses interventions magnifiques, dont j&rsquo;ai retenu, un favori pour mon compte, un texte sur <em>Les Logogrates<\/em>, &ndash; Cahiers de l&rsquo;Herne, 2003, &ndash; o&ugrave; il explore les origines du langage \u00e0 l&rsquo;aide des hypoth\u00e8ses transcendantales.) Pourtant, cette sorte d&rsquo;intellectuels se r\u00e9v\u00e8lent souvent, comme dans une incompr\u00e9hensible inversion, comme impuissants \u00e0 extrapoler un jugement audacieux par rapport au conformisme, un jugement \u00ab\u00a0lib\u00e9r\u00e9\u00a0\u00bb sur notre pr\u00e9sent et sur leur \u00e9poque par cons\u00e9quent, qui soient appr\u00e9ci\u00e9s avec rigueur d&rsquo;une fa\u00e7on relative au pass\u00e9 dont ils arpentent les merveilles extraordinaires. On trouve un exemple du cas, avec la premi\u00e8re question du <em>Monde<\/em>, \u00e9videmment sur l&rsquo;Europe, puis la r\u00e9ponse, fort bien dite et assist\u00e9e de r\u00e9f\u00e9rences irr\u00e9cusables qui concernent les deux guerres (certes, la <em>Shoah<\/em>, les 40.000 morts du premier jour de la bataille de Passchendaele, en 1917) &hellip;<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p><strong><em>Le Monde<\/em><\/strong> : &laquo;<em>On assiste \u00e0 un recul de l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;Europe. Ce reflux vous inqui\u00e8te-t-il ?<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong><em>Steiner<\/em><\/strong> : &laquo;<em>Bien s&ucirc;r, mais mon pessimisme est mitig\u00e9. Car l&rsquo;Europe telle que nous la connaissons en 2013 tient aussi du miracle. Nous parlons l\u00e0, assis ensemble \u00e0 Cambridge, alors que deux guerres mondiales ont ravag\u00e9 le continent&hellip;<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Ainsi cette c\u00e9l\u00e9bration de l&rsquo;Europe d&rsquo;aujourd&rsquo;hui qualifi\u00e9e de \u00ab\u00a0miracle\u00a0\u00bb, dans les conditions que nous connaissons, parce qu&rsquo;il y eut hier des conditions pires dans des contextes fort diff\u00e9rents, qui ne furent d&rsquo;ailleurs rendues possibles que gr\u00e2ce \u00e0 la machinerie du progr\u00e8s (le professeur Rubenstein l&rsquo;a bien montr\u00e9 pour la <em>Shoah<\/em> dans <em>La cruaut\u00e9 de l&rsquo;histoire<\/em>), rel\u00e8ve-t-elle d&rsquo;une extraordinaire banalit\u00e9 \u00e0 laquelle se trouve contraint un tel talent, &ndash; \u00e0 cause de quoi, \u00e0 cause de je ne sais quoi en v\u00e9rit\u00e9. De m\u00eame pour la citation qui m&rsquo;int\u00e9resse, &ndash; deux dans le m\u00eame sens, si l&rsquo;on ajoute celle de Joyce, &ndash; qui est d&rsquo;un extraordinaire int\u00e9r\u00eat en elle-m\u00eame telle que l&rsquo;a r\u00e9v\u00e9l\u00e9e Steiner et telle qu&rsquo;il l&rsquo;envisage, mais qui est bient\u00f4t compromise par une vision si convenue de la d\u00e9mocratie&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo;<em>Le grand po\u00e8te, l&rsquo;\u00e9crivain est l&rsquo;opposant par excellence, <\/em>dit Steiner. <em>Il oppose ce qui pourrait \u00eatre \u00e0 ce qui est. Mais dans une soci\u00e9t\u00e9 o&ugrave;, selon le mot du philosophe am\u00e9ricain Richard Rorty, \u00ab\u00a0anything goes\u00a0\u00bb, il devient difficile au po\u00e8te de cr\u00e9er un contre-monde.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Comment cela peut-il \u00eatre dit par un si brillant esprit \u00e0 l&rsquo;heure de nos d\u00e9mocraties sinistres, terrifiantes, \u00e0 la fois vermoulues et monstrueuses, cr\u00e9ations difformes et quasiment sataniques qui pr\u00eachent l&rsquo;inversion de toute cr\u00e9ation de civilisation, qui alimentent de mensonges construits, structur\u00e9es, presque industriels \u00e0 force de r\u00e9p\u00e9tition, tous les sens du pseudo-citoyen ? Steiner pense-t-il qu&rsquo;il n&rsquo;y a l\u00e0-dedans aucune place pour un \u00ab\u00a0opposant par excellence\u00a0\u00bb, et surtout aucune justification pour un \u00ab\u00a0opposant par excellence\u00a0\u00bb ? Croie-t-il \u00e0 notre impuissance \u00e0 \u00ab\u00a0cr\u00e9er un contre-monde\u00a0\u00bb (c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 l&rsquo;imaginer) alors que n&rsquo;importe quelle monde autre que celui que nous avons, aujourd&rsquo;hui, dans ces conditions que nous consid\u00e9rons objectivement, oui n&rsquo;importe quel autre monde ferait l&rsquo;affaire en fait de \u00ab\u00a0contre-monde\u00a0\u00bb ? (Le probl\u00e8me est simplement que cette \u00ab\u00a0d\u00e9mocratie\u00a0\u00bb-l\u00e0 s&rsquo;arrange parfaitement, par son empire sur le syst\u00e8me de la communication, pour n&rsquo;offrir aucun relais, ni aux \u00ab\u00a0opposants par excellence\u00a0\u00bb, ni aux \u00ab\u00a0contre-mondes\u00a0\u00bb que ces opposants pourraient proposer, &ndash; mais tout de m\u00eame, il suffit d&rsquo;aller fouiller sur l&rsquo;internet pour trouver quelque chose dans ce sens, &ndash; mais je me demande si un professeur confortablement install\u00e9 dans sa chaire de Cambridge peut consentir \u00e0 s&rsquo;y mettre&#8230;) Comment un esprit si haut peut-il ainsi se d\u00e9rober \u00e0 ce qu&rsquo;il devrait consid\u00e9rer comme son devoir de clairvoyance et d&rsquo;honneur de la pens\u00e9e, qui est d&rsquo;inciter plus que jamais \u00ab\u00a0le po\u00e8te\u00a0\u00bb \u00e0 jouer son <strong>vrai<\/strong> r\u00f4le ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&hellip;&Acirc; c\u00f4t\u00e9 de cela, figurez-vous que l&rsquo;homme (Steiner) est admirable d&rsquo;avoir d\u00e9busqu\u00e9 ces pens\u00e9es et de les avoir mises dans un contexte qui nous conduit, nous, \u00e0 penser audacieusement. Ce que nous disent ces citations si justement mises en situation, telles qu&rsquo;il nous les pr\u00e9sente, plus que ce que lui-m\u00eame en dit, est qu&rsquo;il existe une n\u00e9cessit\u00e9 de pression pesant sur les psychologies pour susciter chez celui qui en a les moyens, l&rsquo;acte de la cr\u00e9ation. Cette id\u00e9e, lorsque je l&rsquo;avais entendue exprim\u00e9e par Steiner en 1997 m&rsquo;avait certes arr\u00eat\u00e9, mais pas aussi fondamentalement que ne l&rsquo;a fait son rappel, dans son interview du <em>Monde<\/em> de mai 2013. L&rsquo;interpr\u00e9tation que j&rsquo;en avais gard\u00e9e en 1997 et qui n&rsquo;a fait que se conforter inconsciemment, s&rsquo;est ainsi cristallis\u00e9e. Sans aucun doute, le cr\u00e9ateur, cela dans le sens le plus large pourvu que la chose cr\u00e9\u00e9e renvoie \u00e0 la trag\u00e9die humaine et \u00e0 ses hauteurs b\u00e9antes, a besoin de pressions ext\u00e9rieures, qui se traduisent dans sa psychologie en une intense activit\u00e9 n\u00e9vrotique, d&rsquo;angoisse existentielle, de malaise d&rsquo;\u00eatre, pour aller chercher cette force enfouie, la prendre \u00e0 pleines mains pour l&rsquo;exhumer, pour la transmuter dans cet acte cr\u00e9ateur qui a n\u00e9cessairement quelque chose de lib\u00e9rateur&hellip; Lorsque le cr\u00e9ateur a achev\u00e9 son &oelig;uvre, il est vrai qu&rsquo;il conna&icirc;t un instant sublime d&rsquo;exaltation o&ugrave; il lui semble qu&rsquo;il marche dans les cieux. Cela ne dure pas, certes, et bient\u00f4t le voil\u00e0 redescendu dans ses enfers, et \u00e0 nouveau le combat entrepris pour en sortir en transmutant cette \u00e9vasion, \u00e0 nouveau, en un acte cr\u00e9ateur.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(J&#8217;emploie le mot \u00ab\u00a0cr\u00e9ateur\u00a0\u00bb plut\u00f4t que ceux de \u00ab\u00a0po\u00e8te\u00a0\u00bb ou d'\u00a0\u00bbartiste\u00a0\u00bb, parce que je me m\u00e9fie de ces mots dans l&#8217;emploi qu&rsquo;on en fait de plus en plus dans le cadre du Syst\u00e8me&hellip; \u00ab\u00a0Cr\u00e9ateur\u00a0\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire celui qui produit v\u00e9ritablement une &oelig;uvre structur\u00e9e, o&ugrave; sa pens\u00e9e \u00e9clair\u00e9e par l&rsquo;intuition installe effectivement ces formes coh\u00e9rentes, dans quelque domaine de l&rsquo;esprit que ce soit, qui vont contribuer \u00e0 contrebattre l&rsquo;action d\u00e9structurante et dissolvante du Syst\u00e8me. Le terme \u00ab\u00a0cr\u00e9ateur\u00a0\u00bb, &ndash; qui inclue <strong>\u00e9videmment<\/strong> le po\u00e8te et l&rsquo;artiste, &ndash; est n\u00e9cessairement antiSyst\u00e8me et \u00e0 l&rsquo;abri de la manipulation du Syst\u00e8me. Les termes seuls de \u00ab\u00a0po\u00e8te\u00a0\u00bb ou d'\u00a0\u00bbartiste\u00a0\u00bb sont solitaires et sans d\u00e9fense contre les attaques faussaires, comme le montre tant et tant de manifestations de l&rsquo;art de la modernit\u00e9.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette diff\u00e9rence de perception, et surtout de sensibilit\u00e9 entre 1997 et aujourd&rsquo;hui est \u00e9videmment due \u00e0 l&rsquo;\u00e9volution du temps m\u00e9tahistorique. Jamais la pression exerc\u00e9 sur l&rsquo;individu, pour le subvertir et le dissoudre, n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 aussi forte. (Cela, dans notre \u00e9poque de d\u00e9mocratie proche d&rsquo;\u00eatre universelle.) D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, cette immense pression g\u00e9n\u00e8re de l&rsquo;angoisse \u00e0 mesure mais aussi ne laisse d&rsquo;\u00e9chappatoire que dans l&rsquo;acte de cr\u00e9ation, c&rsquo;est-\u00e0-dire au bout du compte dans cet \u00ab\u00a0instant sublime d&rsquo;exaltation o&ugrave; il lui semble qu&rsquo;il marche dans les cieux\u00a0\u00bb. Cet instant ne dure qu&rsquo;un instant, qu&rsquo;importe. Ce terrible mouvement de balancier entre l&rsquo;angoisse et le sublime, &ndash; et combien plus d&rsquo;angoisse que de sublime dans le champ quantitatif, mais combien plus de richesse dans le sublime que de tentation morbide dans l&rsquo;angoisse, dans le champ qualitatif, &ndash; ce mouvement-l\u00e0 est l&rsquo;in\u00e9vitable rythme <strong>pr\u00e9sent<\/strong> de notre vie, et un rythme, me semble-t-il, sans pr\u00e9c\u00e9dent dans sa pr\u00e9gnance, dans son universalit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette derni\u00e8re remarque implique l&rsquo;interrogation \u00e0 propos de notre temps par rapport \u00e0 ceux qui nous ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9. Les remarques de Borges et de Joyce, le rapport qu&rsquo;en fait Steiner, ont-ils une valeur universelle, c&rsquo;est-\u00e0-dire de tous les temps de tous nos temps ? Ne s&rsquo;agit-il pas d&rsquo;une faveur extr\u00eame que nous fait notre \u00e9poque, apr\u00e8s une extension graduelle de cette situation qu&rsquo;on d\u00e9crit, notamment, avec l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration d\u00e9cisive du \u00ab\u00a0d\u00e9cha&icirc;nement de la Mati\u00e8re\u00a0\u00bb ? Cette n\u00e9cessit\u00e9 de la pression ext\u00e9rieure et destructrice, refl\u00e9t\u00e9e et contenue \u00e0 la fois par l&rsquo;angoisse, temporairement \u00e9cart\u00e9e par l&rsquo;acte sublime de la cr\u00e9ation avant d&rsquo;affronter \u00e0 nouveau l&rsquo;angoisse, n&rsquo;est-elle pas une sp\u00e9cificit\u00e9 de la Chute, depuis que cette civilisation s&rsquo;est mise sur son d\u00e9clin en se transformant en contre-civilisation ? Encore, exista-t-il des temps heureux, dans l&rsquo;imperfection humaine, dans des r\u00e9gimes que nous jugeons pourtant arbitraires et cruels et dans des civilisations que nous estimons g\u00e9n\u00e9reusement et g\u00e9n\u00e9ralement moins vertueuses que la n\u00f4tres, avec les menaces port\u00e9es contre lui (le cr\u00e9ateur) comme il est in\u00e9vitable dans toute soci\u00e9t\u00e9 humaine, des temps heureux o&ugrave; le cr\u00e9ateur fut pourtant plus libre et plus assur\u00e9 qu&rsquo;il n&rsquo;est aujourd&rsquo;hui ? Enfin, exista-t-il des temps bienheureux o&ugrave; l&rsquo;angoisse d&rsquo;\u00eatre cr\u00e9ateur n&rsquo;existait pas pour le cr\u00e9ateur, pour le pousser \u00e0 accomplir sa mission ? &hellip; Des temps bienheureux, en un mot, o&ugrave; il existait malgr\u00e9 tout une <strong>solidarit\u00e9<\/strong> entre la civilisation et la soci\u00e9t\u00e9 qu&rsquo;elle enfante, et le cr\u00e9ateur qui cherche \u00e0 \u00ab\u00a0accomplir sa mission\u00a0\u00bb ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&hellip; Tant, aujourd&rsquo;hui, \u00e0 la lumi\u00e8re rectifi\u00e9e des remarques de Steiner rapportant les mots de Borges et de Joyce, la civilisation semble \u00eatre devenue l&rsquo;<strong>ennemie<\/strong> absolue de l&rsquo;\u00eatre et du monde qui la composent. C&rsquo;est comme s&rsquo;il existait un obscur combat \u00e0 mort, dont nul ne sait la cause r\u00e9elle ni le but final, entre cette composition dont on fait tant la promotion, qu&rsquo;on nomme \u00ab\u00a0civilisation\u00a0\u00bb, et l&rsquo;\u00eatre vivant, et le monde finalement. Il appara&icirc;t alors in\u00e9vitable que nous cherchions au-del\u00e0 des explications convenues et des hypoth\u00e8ses rationnelles. C&rsquo;est dans ce cas qu&rsquo;un instant l&rsquo;angoisse cesse de m&rsquo;\u00e9treindre, en songeant qu&rsquo;avec de tels concepts que sont \u00ab\u00a0le Syst\u00e8me\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0le d\u00e9cha&icirc;nement de la Mati\u00e8re\u00a0\u00bb, tant de questions sans r\u00e9ponses en trouvent une qui les r\u00e9sument toutes. Finalement, je pr\u00e9f\u00e8re subir l&rsquo;angoisse du cr\u00e9ateur soumis \u00e0 la pression d&rsquo;un monde devenu fou, faussaire et compl\u00e8tement subversif jusqu&rsquo;\u00e0 la dissolution, plut\u00f4t que de laisser sans r\u00e9ponses tant de questions sur les antagonismes abyssaux de ce temps, et de me retrouver face \u00e0 l&rsquo;angoisse, celle-l\u00e0 mortelle et sans retour, du vide final, de notre entropisation accomplie. Plut\u00f4t la bataille jusqu&rsquo;\u00e0 la mort ou pourtant la mort n&rsquo;est jamais assur\u00e9e, que la mort assur\u00e9e dans l&rsquo;illusion de l&rsquo;absence de la bataille.<\/p>\n<\/p>\n<p><h4>Philippe Grasset<\/h4><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chronique du 19 courant&hellip; La m\u00e9taphore de Steiner 19 juillet 2013&#8230; Encore la psychologie, l&rsquo;angoisse, la compagne coutumi\u00e8re, sujet sans fin et un sujet bien plus f\u00e9cond qu&rsquo;on peut croire et qu&rsquo;on craint en g\u00e9n\u00e9ral. 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