{"id":75816,"date":"2015-03-20T05:18:29","date_gmt":"2015-03-20T05:18:29","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2015\/03\/20\/la-societe-liquide\/"},"modified":"2015-03-20T05:18:29","modified_gmt":"2015-03-20T05:18:29","slug":"la-societe-liquide","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2015\/03\/20\/la-societe-liquide\/","title":{"rendered":"La soci\u00e9t\u00e9 liquide"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"common-article2\">La soci\u00e9t\u00e9 liquide<\/h2>\n<h4>Quand le proc\u00e8s de la citoyennet\u00e9 ne parvient plus \u00e0 se coaguler<\/h4>\n<p><em>Le monde postmoderne se d\u00e9sint\u00e8gre, dans un contexte o\u00f9 la sph\u00e8re financi\u00e8re impose ses dogmes. L&rsquo;ubiquit\u00e9 des transactions, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;une \u00e9conomie virtuelle qui d\u00e9vore la sph\u00e8re productive, pave la voie \u00e0 des transferts massifs de masses mon\u00e9taires qui ont pour fonction de remodeler nos soci\u00e9t\u00e9s moribondes. Il est presque impossible que de v\u00e9ritables relations citoyennes parviennent \u00e0 se coaguler dans un tel contexte.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLes modes de vie ont c\u00e9d\u00e9 la place aux ph\u00e9nom\u00e8nes de mode, ces excroissances de la machination du spectacle. La politique spectaculaire fonctionne de mani\u00e8re horizontale, m\u00eame si ses op\u00e9rateurs font partie d&rsquo;une hi\u00e9rarchie verticale. Comme dans une mer agit\u00e9e, les consommateurs (ou n\u00e9o-citoyens) tentent de se maintenir \u00e0 flot et de mettre le cap sur des destinations qui demeurent \u00e9ph\u00e9m\u00e8res en d\u00e9finitive. L&rsquo;identit\u00e9 s&rsquo;apparente \u00e0 une peau de cam\u00e9l\u00e9on, alors qu&rsquo;il devient imp\u00e9ratif de travestir ses intentions, ses sentiments et ses opinions.<\/em><\/p>\n<h3>L&rsquo;homme-machine<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est le proc\u00e8s de la productivit\u00e9  amorc\u00e9 au cur de la R\u00e9volution industrielle  qui aura eu raison des anciennes structures anthropologiques. La performance et le rendement constituent les antiennes d&rsquo;un nouveau culte : les prouesses sans cesse renouvel\u00e9es de la technologie permettront de transformer le monde qui nous entoure et, in extenso, notre humaine condition. L&rsquo;historien Emilio Gentile, dans son opus intitul\u00e9 \u00abL&rsquo;Apocalypse de la modernit\u00e9\u00bb, rapporte une vision fulgurante de Nietzsche : \u00abCe que je raconte, c&rsquo;est l&rsquo;histoire des deux prochains si\u00e8cles, je d\u00e9cris ce qui viendra, ce qui ne peut manquer de venir : l&rsquo;av\u00e8nement du nihilisme [].\u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNietzsche, philosophe prom\u00e9th\u00e9en d\u00e9voy\u00e9, avait vu juste lorsqu&rsquo;il d\u00e9non\u00e7ait la puissance vacillante d&rsquo;une \u00c9glise catholique per\u00e7ue comme le principal surgeon du d\u00e9funt Empire romain. Emilio Gentile pr\u00e9cise son observation en soulignant que \u00abpour Nietzsche, la modernit\u00e9 \u00e9tait l&rsquo;\u00e9poque culminante d&rsquo;un processus de d\u00e9sagr\u00e9gation commenc\u00e9 au Moyen \u00c2ge, lorsque l&rsquo;\u00c9glise n&rsquo;avait plus r\u00e9ussi \u00e0 contenir les forces qui lui \u00e9taient hostiles\u00bb. La R\u00e9forme avait suivi, ainsi que l&rsquo;affirmation d&rsquo;un \u00c9tat organis\u00e9 \u00abpar l&rsquo;\u00e9go\u00efsme de ceux qui s&rsquo;enrichissent et par la tyrannie militaire\u00bb. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tComme nous l&rsquo;avions d\u00e9j\u00e0 affirm\u00e9, dans un article consacr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;utopie en architecture, \u00absi les templiers furent les premiers banquiers de l&rsquo;occident, les monast\u00e8res repr\u00e9sentent une \u00e9bauche des manufactures et des entreprises de la R\u00e9volution industrielle. L&rsquo;utopie de l&rsquo;ordre finissant toujours par prendre le pas sur celle de la libert\u00e9\u00bb. Donc, l&rsquo;organisation monastique repr\u00e9sente, peut-\u00eatre, l&#8217;embryon d&rsquo;une R\u00e9volution industrielle \u00e0 venir, une \u00e9conomie productive qui introduit la chronom\u00e9trie des activit\u00e9s humaines. Et, partant, un r\u00e9gime qui \u00e9carte l&rsquo;homme des cycles de la nature. <\/p>\n<h3>La perte du lien naturel<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tJean Giono  le pendant pa\u00efen de Pier Paolo Pasolini  brosse le tableau d&rsquo;une communaut\u00e9 paysanne [relativement] ind\u00e9pendante de la machination capitaliste. Ceux qui ont reproch\u00e9 \u00e0 Giono son ind\u00e9crottable nostalgie n&rsquo;ont rien compris sur le fond. Il faut lire \u00abTriomphe de la vie\u00bb, un ouvrage inclassable qui met le doigt sur les fondements de l&rsquo;ali\u00e9nation de l&rsquo;homme moderne. La communaut\u00e9 paysanne, avant les transformations de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre (1939-45), repr\u00e9sente une soci\u00e9t\u00e9 relativement libre puisqu&rsquo;elle est assise sur des fondations naturelles. L&rsquo;artisan est pratiquement le contraire du prol\u00e9taire dans l&rsquo;uvre de Giono. Il y a peu de m\u00e9diation entre son activit\u00e9 productive et cette nature qui est per\u00e7ue comme le substrat de toutes formes d&rsquo;organisation vivante. Ainsi, \u00abla civilisation enti\u00e8rement construite sur les plans de notre raison, leur (les prol\u00e9taires) fournira tout ce qu&rsquo;il faut pour vivre. Le geste qu&rsquo;ils feront tout le long de leur vie deviendra tellement <em>machinal<\/em> qu&rsquo;ils le feront sans y penser \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;ali\u00e9nation contemporaine n&rsquo;est pas le fruit des antiques jougs, \u00e0 des \u00e9poques o\u00f9 la raison dominante s&rsquo;affirmait par le truchement des armes. Que nenni. Le nihilisme de soci\u00e9t\u00e9 contemporaine est une cons\u00e9quence directe de l&rsquo;effritement du lien qui unissait les communaut\u00e9s humaines et la nature. Nietzsche faisait l&rsquo;apologie de la guerre, avant de sombrer dans sa folie, en arguant que les d\u00e9cha\u00eenements de la N\u00e9m\u00e9sis auraient pour cons\u00e9quences de purger l&rsquo;homme ancien de sa d\u00e9cadence. Par-del\u00e0 le bien et le mal, un nouvel homme dionysiaque allait \u00e9merger, replongeant ses racines profond\u00e9ment dans le socle de la \u00abvie naturelle\u00bb. Toutefois, l&rsquo;histoire contemporaine nous enseigne que Nietzsche s&rsquo;est tromp\u00e9 en bout de ligne.<\/p>\n<h3>La th\u00e9orie du choc<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tLes grandes guerres qui se sont succ\u00e9d\u00e9es, de la fin du XIXe si\u00e8cle jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours, auront contribu\u00e9 \u00e0 fragmenter les soci\u00e9t\u00e9s humaines, permettant, apr\u00e8s coup, \u00e0 la sph\u00e8re financi\u00e8re de reconfigurer \u00e0 volont\u00e9 les anciennes nations qui perduraient. Ainsi, la fragmentation des \u00e9tats balkaniques, sans oublier la pulv\u00e9risation de l&rsquo;ancien Empire austro-hongrois, ont permis \u00e0 l&rsquo;Allemagne postmoderne de se constituer un hinterland industriel foisonnant de mains-d&rsquo;uvre \u00e0 bon march\u00e9. L&rsquo;Allemagne aura perdu les derni\u00e8res grandes guerres, mais elle a fini par remporter la joute \u00e9conomique et par prendre la gouverne d&rsquo;une Union europ\u00e9enne qui n&rsquo;est qu&rsquo;un appareil servant \u00e0 broyer ce qui reste du \u00abconcert des nations\u00bb. La citoyennet\u00e9 a \u00e9t\u00e9 purg\u00e9e, pas ce \u00ab vieil homme \u00bb d\u00e9cadent qui excitait le d\u00e9lire nietzsch\u00e9en. Le nihilisme des \u00e9lites, celui qui a perdur\u00e9 de l&rsquo;\u00e9poque du romantisme jusqu&rsquo;au mouvement surr\u00e9aliste, s&rsquo;est propag\u00e9 \u00e0 toutes les sph\u00e8res de la soci\u00e9t\u00e9. C&rsquo;est plut\u00f4t Robert Musil, dans son essai-roman \u00abL&rsquo;Homme sans qualit\u00e9s\u00bb, qui pointe le doigt dans la bonne direction. L&rsquo;homme contemporain est totalement d\u00e9suvr\u00e9, il repr\u00e9sente l&rsquo;antith\u00e8se du paysan de Giono. Il serait pertinent de travailler \u00e0 un essai comparatif entre ces deux auteurs, si ce n&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 fait.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDe facto, la motricit\u00e9 de la guerre, nourrie par l&rsquo;hybris des \u00e9lites aux manettes, a agi comme un d\u00e9tonateur permettant de d\u00e9sagr\u00e9ger les s\u00e9diments des soci\u00e9t\u00e9s humaines. Puis, de recomposer les restes, sur le mode du collage, cette pratique \u00abartistique\u00bb qui demeure l&rsquo;unique ach\u00e8vement de la culture postmoderne. Ordo ab chao. Et, le Nouvel Ordre Mondial est peut-\u00eatre appeler \u00e0 gouverner en g\u00e9rant des flux, \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un nautonier qui conduit les mort-vivants de la d\u00e9cadence postmoderne. <\/p>\n<h3>L&rsquo;humanisme d\u00e9voy\u00e9<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00abL&rsquo;homme nouveau\u00bb, ce surhomme prom\u00e9th\u00e9en qui remplacerait le \u00abvieil homme\u00bb n&rsquo;existera pas. C&rsquo;est plut\u00f4t \u00abl&rsquo;homme-proth\u00e8se\u00bb, tel qu&rsquo;anticip\u00e9 par les nouveaux th\u00e9oriciens du transhumanisme, qui prendra le relais d&rsquo;un prol\u00e9tariat qui est devenu une chim\u00e8re en l&rsquo;esp\u00e8ce. Le paysan \u00e9tait li\u00e9 \u00e0 sa terre, peu importe les vicissitudes de la survie, le prol\u00e9taire avait \u00e9t\u00e9 enchain\u00e9 \u00e0 sa machine et, finalement, le transhumain sera conditionn\u00e9 par les manipulations g\u00e9n\u00e9tiques et technologiques du futur. Le proc\u00e8s de l&rsquo;ali\u00e9nation (et non plus de la production, cette fois-ci) aura accompli sa trajectoire compl\u00e8te.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tApr\u00e8s tout, J\u00e9sus a bien dit qu&rsquo;il \u00e9tait \u00able fils de l&rsquo;homme\u00bb. C&rsquo;est \u00e0 travers son humaine condition que l&rsquo;\u00eatre humain transcende les vicissitudes de la vie. Ici et maintenant. La verticalit\u00e9 spirituelle demeure l&rsquo;unique condition de sa survie ontologique. L&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 que les th\u00e9oriciens du transhumanisme nous proposent ne fait plus partie de l&rsquo;histoire. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tComme l&rsquo;avait justement anticip\u00e9 le film The Matrix (1999), le (s) grand (s) architecte (s) qui officie (nt), \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un r\u00e9gisseur, a (auront) fini par r\u00e9aliser cette \u00abSoci\u00e9t\u00e9 du spectacle\u00bb que redoutait tant Guy Debord. Le temps reconstitu\u00e9 par la \u00abpolitique spectaculaire\u00bb n&rsquo;a plus de rapport avec une quelconque forme de production industrielle ou \u00e9conomique. Il s&rsquo;agit d&rsquo;\u00aborganiser la fiction\u00bb, pour paraphraser Debord, de telle sorte que l&rsquo;histoire humaine soit d\u00e9finitivement effac\u00e9e. L&rsquo;homme \u00abhors-sol\u00bb, sans liens mn\u00e9moniques et sans attaches \u00e9motives, tel que d\u00e9fini par le sociologue Zygmunt Bauman, est un parangon de vacuit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe \u00abm\u00e9trosexuel\u00bb, sorte de personnage potiche, a, d\u00e9j\u00e0, pris le relais de l&rsquo;ancien consommateur, celui de l&rsquo;\u00e8re postmoderne. Il consomme toujours des biens et services, mais pas de la m\u00eame mani\u00e8re. La plasticit\u00e9 des m\u00e9dias sociaux l&rsquo;oblige \u00e0 sautiller comme une fourmi, \u00e0 chaque seconde, subissant les \u00e9lectrochocs d&rsquo;une doxa impitoyable. Les rep\u00e8res cognitifs sont manipul\u00e9s \u00e0 souhait. Il s&rsquo;agit de se modeler selon \u00abl&rsquo;air du temps\u00bb. L&rsquo;\u00abAir du temps\u00bb est puls\u00e9 par la matrice financi\u00e8re qui nous domine d&rsquo;Est en Ouest. Il faut, donc, pratiquer la plong\u00e9e sous-marine, d&rsquo;o\u00f9 l&#8217;emploi de cette puissante m\u00e9taphore du sous-marin dans le film \u00abThe Matrix\u00bb. Nous sommes submerg\u00e9s par le monde virtuel. Mercure, messager des dieux, ne vole plus \u00e0 travers les ondes hertziennes et parmi les anges, non. L&rsquo;instantan\u00e9it\u00e9 du monde des communications virtuelles est lourde \u00e0 porter. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un immense rocher de Sisyphe que nous sommes condamn\u00e9s \u00e0 pousser, encha\u00een\u00e9s devant nos \u00e9crans d&rsquo;ordinateur. Il convient de fermer l&rsquo;\u00e9cran cathodique, \u00e0 l&rsquo;occasion. De r\u00e9inventer l&rsquo;\u00abhumaine communaut\u00e9\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p>\n<p class=\"signature\">Patrice-Hans Perrier <\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\tR\u00e9f\u00e9rence : <strong><em>L&rsquo;apocalypse de la modernit\u00e9<\/em><\/strong>, un essai historique compos\u00e9 en 2008. \u00c9crit par Emilio Gentile, 415 pages  ISBN : 978-2-7007-0401-3. \u00c9dit\u00e9 par Flammarion, 2011.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La soci\u00e9t\u00e9 liquide Quand le proc\u00e8s de la citoyennet\u00e9 ne parvient plus \u00e0 se coaguler Le monde postmoderne se d\u00e9sint\u00e8gre, dans un contexte o\u00f9 la sph\u00e8re financi\u00e8re impose ses dogmes. 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