{"id":76380,"date":"2016-01-26T17:18:05","date_gmt":"2016-01-26T17:18:05","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2016\/01\/26\/les-soldats-de-calais\/"},"modified":"2016-01-26T17:18:05","modified_gmt":"2016-01-26T17:18:05","slug":"les-soldats-de-calais","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2016\/01\/26\/les-soldats-de-calais\/","title":{"rendered":"Les soldats de Calais"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Les soldats de Calais<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>26 janvier 2016 &ndash; Cela se passait \u00e0 Paris, quelques semaines avant les pr\u00e9sidentielles d&rsquo;avril-mai 2002, un d\u00e9jeuner avec un haut-fonctionnaire du minist\u00e8re de la d\u00e9fense ami de la Lettre d&rsquo;Analyse <em>dedefensa<\/em>-papier et bien au fait des secrets des princes. Je m&rsquo;en rappelle bien, c&rsquo;\u00e9tait dans le restaurant qui se trouve en-dessous du b\u00e2timent d&rsquo;accueil d&rsquo;Air France \u00e0 Paris, en face de l&rsquo;entr\u00e9e lat\u00e9rale du minist\u00e8re des affaires \u00e9trang\u00e8res, sur l&rsquo;esplanade des Invalides. Nous avions \u00e0 la table d&rsquo;\u00e0-c\u00f4t\u00e9 le bonhomme-Barnier, qui fut ensuite ou qui \u00e9tauit d\u00e9j\u00e0 que sais-je, Commissaire europ\u00e9en au visage imp\u00e9n\u00e9trable et respirant l&rsquo;\u00e9nergie cr\u00e9atrice de l&rsquo;in\u00e9vitable zombie-Syst\u00e8me, aussi excitant qu&rsquo;un <em>chicon<\/em> comme on en dit en Belgique ; il \u00e9changea, au-del\u00e0 de la charmante compagnie qui lui faisait face, un sourire de connivence avec mon interlocuteur, qui restait d&rsquo;esprit-Quai d&rsquo;Orsay bien qu&rsquo;il f&ucirc;t d\u00e9tach\u00e9 \u00e0 la d\u00e9fense ; lequel se tourna \u00e0 nouveau vers moi et, reprenant le cours d&rsquo;une conversation suspendue, o&ugrave; il tentait d&rsquo;\u00e9veiller mon jugement aux terreurs qui parcouraient les salons parisiens : \u00ab\u00a0Mais rendez-vous compte ! Comment certains peuvent-ils songer \u00e0 un Le Pen pr\u00e9sident, je vous le demande ! Il dit partout que s&rsquo;il est \u00e9lu, il d\u00e9ploiera l&rsquo;arm\u00e9e dans les banlieues \u00e0 risque ! L&rsquo;arm\u00e9e, vous rendez-vous compte !\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette id\u00e9e, alors que bruissaient les sondages en faveur du FN, semblait \u00e0 mon interlocuteur le comble de l&rsquo;insurrection, de la forfaiture, une id\u00e9e qui ouvrait la porte \u00e0 la barbarie et au fascisme g\u00e9n\u00e9ral, l&rsquo;arm\u00e9e dans des villes fran\u00e7aises pour le maintien de l&rsquo;ordre ! Je pensais \u00e0 cela hier soir en entendant le doux et pr\u00e9cis, et n\u00e9anmoins tr\u00e8s-politique Xavier Bertrand, disant sa supplique calcul\u00e9e et tr\u00e8s la\u00efque-r\u00e9publicaine au pr\u00e9sident-poire de la R\u00e9publique, Bertrand \u00e8s-qualit\u00e9 dans sa toge r\u00e9gionale de pr\u00e9sident de la r\u00e9gion Nord-Pas-de-Calais : \u00ab\u00a0Monsieur le Pr\u00e9sident, envoyez l&rsquo;arm\u00e9e \u00e0 Calais !\u00a0\u00bb Je me suis dit, me rem\u00e9morant cette anecdote de 2002 : \u00ab\u00a0Monsieur le Pr\u00e9sident, comme le temps passe&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Qui ne conna&icirc;t la situation de Calais, \u00ab\u00a0la Jungle\u00a0\u00bb, les TGV et les ferry-boats pris d&rsquo;assaut, l&rsquo;Angleterre et son \u00ab\u00a0splendide isolement\u00a0\u00bb et ainsi de suite ? La ville est en \u00e9tat de si\u00e8ge et en \u00e9tat d&rsquo;urgence et les \u00e9diles civils ne voit plus que l&rsquo;arm\u00e9e, dont la France est singuli\u00e8rement d\u00e9pourvue et qui n&rsquo;est pas faite pour cela, pour tenter de r\u00e9tablir l&rsquo;ordre. De quel ordre parlent-ils d&rsquo;ailleurs ? Il n&rsquo;y a plus de souverainet\u00e9, plus de l\u00e9gitimit\u00e9, il n&rsquo;y a donc plus d&rsquo;ordre : quand vous sacrifiez un principe, \u00ab\u00a0le\u00a0\u00bb Principe en tant que tel est mortellement touch\u00e9 et tout le reste suit et s&rsquo;effondre en se dissolvant. Vous ne pouvez r\u00e9tablir ce qui n&rsquo;est plus que poussi\u00e8re et rien d&rsquo;autre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&#8230; Ah oui, ils r\u00e9clament aussi, par la voix douce et pos\u00e9e de Xavier Bertrand, la pr\u00e9sence symbolique du pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, pour montrer aux uns et aux autres que le Pr\u00e9sident est au milieu d&rsquo;eux, comme s&rsquo;ils \u00e9taient tous ses fils, comme si c&rsquo;\u00e9tait la France d&rsquo;antan, elle-m\u00eame avec tous ses fils autour d&rsquo;elle (&laquo;<em> M\u00e8re, voici vos fils qui se sont tant battus&#8230;<\/em> &raquo;, disait P\u00e9guy). Quel Pr\u00e9sident ? De quoi s&rsquo;agit-il ? s&rsquo;interroge le fou sur la colline, le regard perdu dans les nuages&#8230; (Paroles et musique des <em>Beatles<\/em>, reprises sans \u00eatre vraiment revues <a href=\"http:\/\/www.chartsinfrance.net\/Eddy-Mitchell\/id-100198968.html\">par Eddy Mitchell<\/a>.) Calais ne sera jamais la <em>Shining City Upon the Hill<\/em> des Puritains de la Nouvelle-Angleterre, qui d\u00e9couvrirent un monde nouveau en Am\u00e9rique, et ouvrirent l&rsquo;\u00e8re de la modernit\u00e9 et jusqu&rsquo;\u00e0 notre contre-civilisation. Calais ne brille plus vraiment.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dans cette affaire, comme l&rsquo;on sait, nul n&rsquo;est tout \u00e0 fait coupable ni, sans doute, tout \u00e0 fait innocent ; il est lassant de le r\u00e9p\u00e9ter, de ressasser les m\u00eames encha&icirc;nements qui conduisent \u00e0 ces d\u00e9structurations sauvages o&ugrave; les uns et les autres peuvent pr\u00e9tendre \u00eatre des victimes et o&ugrave; tous sont conduits \u00e0 \u00eatre des agresseurs. L&rsquo;ordre du monde n&rsquo;existe plus et le Principe avec lui s&rsquo;est dissout ; alors r\u00e8gne, m\u00eame pas la \u00ab\u00a0loi de la jungle\u00a0\u00bb injustement trait\u00e9e parce qu&rsquo;elle r\u00e9pond en fait \u00e0 un ordre strict, mais la loi du vide dans ce monde qui s&rsquo;est extrait de sa propre nature ; ce monde hors-nature qui ne peut m\u00eame plus dire qu&rsquo;il a \u00ab\u00a0horreur du vide\u00a0\u00bb, qui n&rsquo;a d&rsquo;autre issue que de s&rsquo;y complaire. Ainsi l&rsquo;ordre dissout accouche-t-il de la \u00ab\u00a0loi du vide\u00a0\u00bb et la nature forc\u00e9e r\u00e9servant son horreur au spectacle de cette contre-civilisation devenue folle.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il est difficile d&rsquo;observer rationnellement le spectacle de Calais, comme celui de l&rsquo;Europe avec ses cohortes de migrants allant d&rsquo;un pays \u00e0 l&rsquo;autre ; il est extr\u00eamement difficile, pour mon compte, d&rsquo;isoler cette question du reste, de toute la cha&icirc;ne des catastrophes qui conduisent in\u00e9luctablement \u00e0 Calais et aux cohortes de migrants ; et \u00e0 tant d&rsquo;autres chose, d&rsquo;ailleurs, qui sont de la m\u00eame eau, du m\u00eame cauchemar qui se r\u00e9p\u00e8te inlassablement. Il est impossible d&rsquo;offrir un commentaire enrichissant et lib\u00e9rateur, \u00e0 moins de r\u00e9duire sa pens\u00e9e \u00e0 l&rsquo;imm\u00e9diat et d&rsquo;offrir la r\u00e8gle du cause-\u00e0-effet en sacrifice \u00e0 notre <em>hybris<\/em> de zombie-Syst\u00e8me, \u00e0 ce tourbillon sans but, \u00e0 ce trou-noir qui para&icirc;t sans fin de l&rsquo;encha&icirc;nement des catastrophes. Ainsi en sommes-nous r\u00e9duits \u00e0 admettre notre impuissance \u00e0 commenter la marche du monde, du fait m\u00eame du rythme fou que nous avons impos\u00e9 \u00e0 cette marche, de la d\u00e9sorientation dont nous l&rsquo;avons charg\u00e9e, de la rupture avec son pass\u00e9 \u00e0 laquelle nous l&rsquo;avons contrainte. Notre folie-du-monde nous oblige \u00e0 hurler dans le vide, pour \u00e9mettre un cri silencieux comme la seule chose qui puisse correspondre aux r\u00e8gles  de la \u00ab\u00a0loi du vide\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Calais, ou la civilisation du vide, qui est l&rsquo;effet que g\u00e9n\u00e8re notre contre-civilisation. Il est \u00e0 premi\u00e8re vue \u00e9trange d&rsquo;\u00eatre conduit \u00e0 poser ce jugement sur un spectacle si plein de d\u00e9sordre, d&rsquo;agitation, d&rsquo;invectives. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;une premi\u00e8re vue, bien vite dissip\u00e9e ; l&rsquo;agitation de Calais, qui est le produit de la politique du monde, ressemble irr\u00e9sistiblement \u00e0 l&rsquo;agitation des institutions psychiatriques. Ainsi en est-il du monde qu&rsquo;ils nous ont donn\u00e9s. La <em>Shining City Upon the Hill<\/em> ne brille plus que par le feu trompeur de l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 avec ses sautes de tension. La prochaine panne la plongera dans l&rsquo;obscurit\u00e9 du vide.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tout cela n&rsquo;est pourtant pas fait dans l&rsquo;intention maligne de noircir le sentiment et d&rsquo;abaisser l&rsquo;humeur jusqu&rsquo;au d\u00e9go&ucirc;t ou au d\u00e9sespoir. En un sens, Calais, et aussi \u00ab\u00a0l&rsquo;Europe et ses hordes de migrants\u00a0\u00bb, ne sont pas un spectacle fait pour noircir et abaisser. C&rsquo;est une v\u00e9rit\u00e9 qui s&rsquo;impose, ce que je nomme une v\u00e9rit\u00e9-de-situation, \u00e0 laquelle nous ne pouvons plus \u00e9chapper malgr\u00e9 leurs tentatives d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es. Voil\u00e0 o&ugrave; nous en sommes&#8230; \u00ab\u00a0Monsieur le Pr\u00e9sident, venez avec vos chars pour nous sauver\u00a0\u00bb : c&rsquo;est une riche id\u00e9e d&rsquo;appeler l&rsquo;incendiaire pour qu&rsquo;il puisse contempler son &oelig;uvre en plein essor. Si l&rsquo;on veut, c&rsquo;est une sorte de belle r\u00e9alisation de l'\u00a0\u00bbArt Contemporain\u00a0\u00bb, de l&rsquo;AC comme ils disent, ces \u00ab\u00a0cr\u00e9ateurs d&rsquo;\u00e9v\u00e8nements\u00a0\u00bb et autres <em>Masters of the Universe<\/em>. Il faut avertir le fou sur la colline, qu&rsquo;il ne confonde pas la fum\u00e9e montant de l&rsquo;ab&icirc;me avec les nuages dans le ciel.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est \u00e0 ce point o&ugrave; nous nous trouvons et, diable, il ne peut nous \u00e9chapper qu&rsquo;il importe de le savoir&#8230;<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les soldats de Calais 26 janvier 2016 &ndash; Cela se passait \u00e0 Paris, quelques semaines avant les pr\u00e9sidentielles d&rsquo;avril-mai 2002, un d\u00e9jeuner avec un haut-fonctionnaire du minist\u00e8re de la d\u00e9fense ami de la Lettre d&rsquo;Analyse dedefensa-papier et bien au fait des secrets des princes. 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