{"id":76972,"date":"2016-12-13T11:56:09","date_gmt":"2016-12-13T11:56:09","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2016\/12\/13\/tartarin-de-tarascon-et-la-conspiration-touristique\/"},"modified":"2016-12-13T11:56:09","modified_gmt":"2016-12-13T11:56:09","slug":"tartarin-de-tarascon-et-la-conspiration-touristique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2016\/12\/13\/tartarin-de-tarascon-et-la-conspiration-touristique\/","title":{"rendered":"Tartarin de Tarascon et la conspiration touristique"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Tartarin de Tarascon et la conspiration touristique<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>La th\u00e9orie de la conspiration suppose un complot, des m\u00e9chants, des  soci\u00e9t\u00e9s (ou leur religion, leur repr\u00e9sentation mentale) et une dimension, <em>forme a priori de la sensibilit\u00e9<\/em>, le temps. Or il nous semble que c&rsquo;est faire injure au vrai objet des conspirations technologiques modernes, que d&rsquo;ignorer la terrible efficacit\u00e9 de ces conspirations contre l&rsquo;espace, contre le d\u00e9cor, contre la terre. D&rsquo;ailleurs Gu\u00e9non s&rsquo;est tromp\u00e9, c&rsquo;est l&rsquo;espace qui a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 et rong\u00e9, et remplac\u00e9, pas le temps (on peut toujours le plier, le ranger). La pseudo-soci\u00e9t\u00e9 traditionnelle et ses g\u00e9niaux Juv\u00e9nal ou ibn Khaldun savait \u00e0 quoi s&rsquo;en tenir sur tel \u00e2ge d&rsquo;or ; le temps &ndash;le temps qui court &#8211;  est toujours le m\u00eame, ignoble, b\u00e2tard et d\u00e9sastreux. Mais la terre \u00e9tait belle. Mais elle avait encore un territoire, un espace, et <strong>cet espace a disparu<\/strong> dans le monde dit moderne, dans le techno-scope o&ugrave; nous \u00e9voluons. Gu\u00e9non le dit d&rsquo;ailleurs dans le R\u00e8gne de la quantit\u00e9 ! C&rsquo;est l&rsquo;histoire de Don Quichotte et de ses moulins : quelque d\u00e9mon conspire et le sol se d\u00e9robe enfin sous ses pieds.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; &hellip;ce doit \u00eatre la v\u00e9rit\u00e9, que ce sage Freston, qui m&rsquo;a vol\u00e9 les livres et le cabinet, a chang\u00e9 ces g\u00e9ants en moulins pour m&rsquo;enlever la gloire de les vaincre : tant est grande l&rsquo;inimiti\u00e9 qu&rsquo;il me porte ! Mais en fin de compte son art maudit ne pr\u00e9vaudra pas contre la bont\u00e9 de mon \u00e9p\u00e9e. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais lisons Wikip\u00e9dia, notre bon vieux Wikip\u00e9dia, qui met tout (n&rsquo;importe quoi donc) \u00e0 la port\u00e9e de tout (et non plus de tous).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 une fable de <a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jorge_Luis_Borges\" title=\"Jorge Luis Borges\">Borges<\/a> \u00e9crite sous le nom de <a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jorge_Luis_Borges\" title=\"Jorge Luis Borges\">Suarez Miranda<\/a>, remettant en cause aussi bien la notion classique de l&rsquo;<a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89crivain\" title=\"\u00c9crivain\">auteur<\/a>, que celle de la chronologie n\u00e9cessaire \u00e0 toute histoire des id\u00e9es (les nouvelles d&rsquo;un auteur pouvant ainsi influencer un auteur ant\u00e9rieur), Baudrillard a affirm\u00e9 que dans notre soci\u00e9t\u00e9 actuelle, le simulacre avait remplac\u00e9 l&rsquo;original, comme dans une nouvelle de Borges, la carte de l&rsquo;Empire se substituait au territoire lui-m\u00eame. Baudrillard a \u00e9prouv\u00e9, en particulier dans les ann\u00e9es 1990, ses th\u00e9ories \u00e0 l&rsquo;aune, non pas du r\u00e9el puisque celui-ci a disparu, mais des \u00e9v\u00e9nements m\u00e9diatiques successifs. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On va citer Borges qui a \u00e9crit ce texte merveilleux dans une langue impeccable et simple (recueil <em>El Hacedor<\/em>) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>. . . En aquel Imperio, el Arte de la Cartograf&iacute;a logr&oacute; tal Perfecci&oacute;n que el mapa de una sola Provincia ocupaba toda una Ciudad, y el mapa del imperio, toda una Provincia. Con el tiempo, esos Mapas Desmesurados no satisfacieron y los Colegios de Cart&oacute;grafos levantaron un Mapa del Imperio, que ten&iacute;a el tama&ntilde;o del Imperio y coincid&iacute;a puntualmente con \u00e9l. Menos Adictas al Estudio de la Cartograf&iacute;a, las Generaciones Siguientes entendieron que ese dilatado Mapa era In&uacute;til y no sin Impiedad lo entregaron a las Inclemencias del Sol y de los Inviernos. En los desiertos del Oeste perduran despedazadas Ruinas del Mapa, habitadas por Animales y por Mendigos; en todo el Pa&iacute;s no hay otra reliquia de las Disciplinas Geogr&aacute;ficas\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les cartes remplac\u00e8rent le monde, les cartes furent le monde. On comprend pourquoi l&rsquo;objet borg\u00e9sien fascina Baudrillard. Et on citera un Grand d&rsquo;Espagne, de cette Espagne qui d\u00e9couvrit et inventa le Monde, et qui (il s&rsquo;agit de Balthazar Gracian) dans le Criticon d\u00e9cline le nouveau monde \u00e0 venir, faux et bas\u00e9 sur la machine et la sc\u00e8ne du th\u00e9\u00e2tre :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\u00ab\u00a0Esto dijo al entrar en una de sus m&aacute;s c\u00e9lebres ciudades, gran Babilonia de Espa&ntilde;a, emporio de sus riquezas, teatro augusto de las letras y las armas, esfera de la nobleza y gran plaza de la vida humana.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le monde en fait n&rsquo;est plus qu&rsquo;une m\u00e9taphore, une p\u00e9riphrase, un d\u00e9cor de mots et de compl\u00e9ments du nom. C&rsquo;est aussi souvent une anaphore. C&rsquo;est l&rsquo;illusion comique de Corneille aussi qui d\u00e9marre en trombe sur les vers suivants et provocants :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Ce mage, qui d&rsquo;un mot renverse la nature,<\/p>\n<\/p>\n<p><p>N&rsquo;a choisi pour palais que cette grotte obscure.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La nuit qu&rsquo;il entretient sur cet affreux s\u00e9jour<\/p>\n<\/p>\n<p><p>N&rsquo;ouvrant son voile \u00e9pais qu&rsquo;aux rayons d&rsquo;un faux jour,<\/p>\n<\/p>\n<p><p>De leur \u00e9clat douteux n&rsquo;admet en ces lieux sombres<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Que ce qu&rsquo;en peut souffrir le commerce des ombres. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais revenons \u00e0 Gracian, qui use et abuse aussi dans son &icirc;le froidement plagi\u00e9e par Eco, du GN th\u00e9\u00e2tre du monde :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\u00ab\u00a0La fiesta era una farsa con muchas tramoyas y apariencias, c\u00e9lebre espect&aacute;culo en medio de aquel gran teatro de todo el mundo.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La tramoya (j&rsquo;explique bien s&ucirc;r le seul terme incompr\u00e9hensible au lecteur francophone) est une pi\u00e8ce de machinerie th\u00e9\u00e2trale (Gracian est obs\u00e9d\u00e9 aussi par la <em>maquina del mundo<\/em>). Elle d\u00e9signe aussi le pi\u00e8ge. C&rsquo;est que notre j\u00e9suitique baroque est d\u00e9j\u00e0 liquide, ath\u00e9e et machinal (voyez Don Juan). Cette terrible r\u00e9v\u00e9lation sera finalement noy\u00e9e dans le d\u00e9corum illusoire du trompe-l&rsquo;&oelig;il eccl\u00e9siastique, mais elle pr\u00e9pare la r\u00e9volution industrielle et le devenir-marchandise ou le devenir-falsification du monde. Baudrillard (qui ne fait que reprendre Feuerbach)  a raison : <strong>le faux pr\u00e9c\u00e8de le vrai, la copie pr\u00e9c\u00e8de la r\u00e9alit\u00e9<\/strong>, et c&rsquo;est du th\u00e9\u00e2tre shakespearien, espagnol ou fran\u00e7ais que va surgir le vrai-faux monde de la modernit\u00e9. Poil au nez, ajoutera Cyrano, premier combattant de cette \u00e8re postchr\u00e9tienne et post-r\u00e9elle (lui aussi fait croire qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 sur la lune !). Mais venons-en \u00e0 la Suisse, \u00e0 Tartarin en Suisse et au magnum industriel du destin touristique. Destin\u00e9e, quel beau mot&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tartarin dans les Alpes donc, chapitre V :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; La Suisse, \u00e0 l&rsquo;heure qu&rsquo;il est, <em>v\u00e9 ! <\/em>monsieur Tartarin, n&rsquo;est plus qu&rsquo;un vaste Kursaal, ouvert de juin en septembre, un casino panoramique, o&ugrave; l&rsquo;on vient se distraire des quatre parties du monde et qu&rsquo;exploite une compagnie richissime \u00e0 centaines de millions de milliasses, qui a son si\u00e8ge \u00e0 Gen\u00e8ve et \u00e0 Londres. Il en fallait de l&rsquo;argent, figurez-vous bien, pour affermer, peigner et pomponner tout ce territoire, lacs, for\u00eats, montagnes et cascades, entretenir un peuple d&#8217;employ\u00e9s, de comparses, et sur les plus hautes cimes installer des h\u00f4tels mirobolants, avec gaz, t\u00e9l\u00e9graphes, t\u00e9l\u00e9phones !&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&ndash; C&rsquo;est pourtant vrai, songe tout haut Tartarin qui se rappelle le Rigi.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&ndash; Si c&rsquo;est vrai !&hellip; Mais vous n&rsquo;avez rien vu&hellip; Avancez un peu dans le pays, vous ne trouverez pas un coin qui ne soit truqu\u00e9, machin comme les dessous de l&rsquo;Op\u00e9ra ; des cascades \u00e9clair\u00e9es \u00e0 giorno, des tourniquets \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e des glaciers, et, pour les ascensions, des tas de chemins de fer hydrauliques ou funiculaires. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;eau et les fluides, les machines et l&rsquo;hydraulique, les \u00e9clairages savants, le th\u00e9\u00e2tre \u00e0 effet, l&rsquo;op\u00e9ra si orphique. C&rsquo;est Boboli sur la montagne (toute la fin de mon roman sur les Territoires protocolaires). Mais la confession r\u00e9volutionnaire ne bouleverse pas Tartarin, qui avait d\u00e9j\u00e0 une mauvaise impression. C&rsquo;est qu&rsquo;on est \u00e0 une \u00e9poque o&ugrave; la technique transforme vraiment le monde. La rapide transformation du monde par le chemin de fer, le m\u00e9tal, les vacances des riches, par tout le bataclan <strong>d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 toujours moderne et contemporaine<\/strong>, va retirer toute la po\u00e9sie du monde ; cette po\u00e9sie se r\u00e9fugiera dans les recueils de po\u00e9sies romantiques, eux-m\u00eames d\u00e9mod\u00e9s \u00e0 court terme &ndash;Andersen le regrette dans l&rsquo;un de ses meilleurs contes). Quelle conspiration tout de m\u00eame : le monde vrai remplac\u00e9 par un faux monde anim\u00e9 par des machines. Encore mieux que du cin\u00e9ma. Mais Daudet avait ainsi termin\u00e9 dans les lettres de son Moulin \u00e0 paroles son meilleur conte, Ma&icirc;tre Cornille. Le moulin (encore lui, cousin \u00e9loign\u00e9 du <em>dark satanic mill<\/em> de William Blake) se devait de  faire semblant, devenant une attraction villageoise avant de terminer en attraction touristique (ou en r\u00e9sidence secondaire et baraque recycl\u00e9e). Le moulin de Cornille est un premier simulacre, mais c&rsquo;est un simulacre gentil qui fonctionne \u00e0 votre bon c&oelig;ur.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La Suisse des Anglais, de Byron, des Shelley et de Frankenstein (l&rsquo;homme artificiel !) \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 trop bien peign\u00e9e, trop bien meubl\u00e9e. Le pays avait donn\u00e9 sa place au d\u00e9cor, la montagne \u00e0 l&rsquo;ameublement. Daudet reprend l&rsquo;id\u00e9e du d\u00e9cor de th\u00e9\u00e2tre baroque, qui doit recr\u00e9er l&rsquo;illusion de la r\u00e9alit\u00e9, \u00e0 supposer que cette r\u00e9alit\u00e9 n&rsquo;e&ucirc;t jamais exist\u00e9. Car au moyen \u00e2ge on ne d\u00e9crivait jamais un paysage ; lisez Chr\u00e9tien de Troyes, comme il est discret&#8230; Ce paysage, existait-il d&rsquo;ailleurs ? Y a-t-il un paysage dans la salle ? Ou n&rsquo;y a-t-il que de l&rsquo;esprit d&rsquo;homme ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Daudet encore, qui comprend avant les producteurs hollywoodiens (eux aussi sont de la conspiration !) qu&rsquo;il faut cr\u00e9er de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nementiel, du risque, de l&rsquo;attentat m\u00eame (Tartarin croisera sous peu des nihilistes russes, excusez du peu !) pour motiver le chaland et faire venir le client :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Toutefois, la Compagnie, songeant \u00e0 sa client\u00e8le d&rsquo;Anglais et d&rsquo;Am\u00e9ricains grimpeurs, garde \u00e0 quelques Alpes fameuses, la Jungfrau, le Moine, le Finsteraarhorn, leur apparence dangereuse et farouche, bien qu&rsquo;en r\u00e9alit\u00e9, il n&rsquo;y ait pas plus de risques l\u00e0 qu&rsquo;ailleurs.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&ndash; Mais, l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re encore, l&rsquo;accident du Wetterhorn, ces deux guides ensevelis avec leurs voyageurs !&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&ndash; Il faut bien, t\u00e9, pardi !&hellip; pour amorcer les alpinistes&hellip; Une montagne o&ugrave; l&rsquo;on ne s&rsquo;est pas un peu cass\u00e9 la t\u00eate, les Anglais n&rsquo;y viennent plus&hellip; Le Wetterhorn p\u00e9riclitait depuis quelque temps ; avec ce petit fait-divers, les recettes ont remont\u00e9 tout de suite. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cr\u00e9er des incidents, de petites guerres dans un faux-monde baroque (ou n\u00e9obaroque) sacr\u00e9ment pomponn\u00e9 et ennuyeux. Mais ne dirait-on pas le n\u00f4tre ? C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs un sujet de Chesterton (&laquo; l&rsquo;agence de l&rsquo;aventure et de l&rsquo;inattendu &raquo; dans le Club des m\u00e9tiers bizarres, qui inspirera le bon sc\u00e9nario du film The Game). Cette agence est pay\u00e9e pour vous distraire et pour vous affoler. De vrais s\u00e9vices secrets. Un petit attentat pour vous r\u00e9veiller, vous faire mieux voter ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;histoire n&rsquo;est pas termin\u00e9e ! Les terroristes attaquent ! C&rsquo;est le meilleur moyen de cr\u00e9er de la valeur. Au 11 septembre succ\u00e9da un bas taux d&rsquo;int\u00e9r\u00eat, une bulle boursi\u00e8re et surtout une interminable et atroce hausse des prix de l&rsquo;immobilier. Au faux risque succ\u00e9da une fantastique et fausse cr\u00e9ation de richesse. The Donald se paya une tour philippine (du pr\u00e9sident Marcos) pour un million en 1996. Aujourd&rsquo;hui elle en vaut 400. Mais elle a subi un lifting, comme la carte de Borges.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cent ans avant Umberto Eco, sa guerre du faux et les amuseurs ludiques de la pens\u00e9e postmoderne, Daudet en humoriste g\u00e9nial nous cr\u00e9e un monde factice, et il dessine la Suisse comme un parc d&rsquo;attractions, un Disneyworld pour riches britishs d\u00e9lur\u00e9s (en attendant les qataris). Et que deviennent les gens, que deviennent les peuples de paysans, les valeureux suisses profonds descendants du guerrier Guillaume Tell ? R\u00e9ponse : des employ\u00e9s de la prosp\u00e8re entreprise touristique cot\u00e9e \u00e0 Londres ou \u00e0 New York ! On l&rsquo;\u00e9coute :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Quand vous voyagez dans la Suisse allemande, des fois vous apercevez \u00e0 des hauteurs vertigineuses un pasteur pr\u00eachant en plein air, debout sur une roche ou dans une chaire rustique en tronc d&rsquo;arbre. Quelques bergers, fromagers, \u00e0 la main leurs bonnets de cuir, des femmes coiff\u00e9es et costum\u00e9es selon le canton, se groupent autour avec des poses pittoresques ; et le paysage est joli, des p\u00e2turages verts ou frais moissonn\u00e9s, des cascades jusqu&rsquo;\u00e0 la route et des troupeaux aux lourdes cloches sonnant \u00e0 tous les degr\u00e9s de la montagne. Tout \u00e7a, <em>v\u00e9 ! <\/em>c&rsquo;est du d\u00e9cor, de la figuration. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le pasteur n&rsquo;est pas un berger. Dont acte. Que le pasteur-pr\u00eacheur soit un truqueur, un h\u00e2bleur professionnel, ce bon Marx nous le dit scandalis\u00e9, lorsqu&rsquo;il reprend les observations de Beaumont, le copain de classe de Tocqueville en Am\u00e9rique (ce n&rsquo;est pas un continent plus tr\u00e8s vierge, c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 la salle de conf\u00e9rences de la modernit\u00e9 non mais).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Beaumont nous dit aussi qu&rsquo;on est ignorant de la nature quand on est dans l&rsquo;industrie (industrie est selon Perrault cette qualit\u00e9 du chat bott\u00e9 qui finit par meurtre, appropriation et mensonge) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Voyez le paysan fran\u00e7ais, d&rsquo;humeur gaie, le front serein, les l\u00e8vres riantes, chanter sous le chaume qui rec\u00e8le sa mis\u00e8re, et sans soucis de la veille, sans pr\u00e9voyance du lendemain, danser joyeux sur la place du village.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; On ne sait rien, en Am\u00e9rique, de cette heureuse pauvret\u00e9. Absorb\u00e9 par des calculs, l&rsquo;habitant des campagnes, aux &Eacute;tats-Unis, ne perd point de temps en plaisirs ; les champs ne disent rien \u00e0 son c&oelig;ur ; le soleil qui f\u00e9conde ses coteaux n&rsquo;\u00e9chauffe point son \u00e2me. Il prend la terre comme une mati\u00e8re industrielle ; il vit dans sa chaumi\u00e8re comme dans une fabrique. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le paysan fran\u00e7ais corrigea vite le tir. Dettes, engrais et pollution.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est aussi en Am\u00e9rique qu&rsquo;on nous vendra la nostalgie comme mati\u00e8re industrielle, l&rsquo;insatisfaction comme marchandise, dit Debord, \u00e0 qui nous allons bient\u00f4t y revenir. Mais en passant par Daudet qui \u00e9voque la conspiration marchande (la seule qui compte et qu&rsquo;on oublie ma foi) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Seulement, il n&rsquo;y a que les employ\u00e9s de la Compagnie, guides, pasteurs, courriers, h\u00f4teliers qui soient dans le secret, et leur int\u00e9r\u00eat est de ne pas l&rsquo;\u00e9bruiter de peur d&rsquo;effaroucher la client\u00e8le. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le d\u00e9clin du paysage accompagne celui de la foi et de l&rsquo;esprit. Le simulacre du paysage accompagne le simulacre de la religion que d\u00e9c\u00e8le Feuerbach bien avant Nietzsche. Marx cite donc Beaumont dont le bon livre est b\u00eatement ignor\u00e9 (et ce n&rsquo;est pas pour critiquer Tocqueville !) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; La pr\u00e9dication religieuse est devenue un article de commerce, et le n\u00e9gociant failli de l&rsquo;&Eacute;vangile s&rsquo;occupe d&rsquo;affaires tout comme le pr\u00e9dicateur enrichi. Tel que vous voyez \u00e0 la t\u00eate d&rsquo;une congr\u00e9gation respectable a commenc\u00e9 par \u00eatre marchand ; son commerce \u00e9tant tomb\u00e9, il s&rsquo;est fait ministre. Cet autre a d\u00e9but\u00e9 par le sacerdoce -, mais, d\u00e8s qu&rsquo;il a eu quelque somme d&rsquo;argent \u00e0 sa disposition, il a laiss\u00e9 la chaire pour le n\u00e9goce. Aux yeux d&rsquo;un grand nombre, le minist\u00e8re religieux est une v\u00e9ritable carri\u00e8re industrielle. &raquo; (Beaumont, p. 185-186.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La falsification du monde devrait \u00eatre le sujet de la conspiration, dont il est le secret le mieux gard\u00e9. Debord a bien \u00e9crit dessus dans ses inusables Commentaires :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Comme on pouvait facilement le pr\u00e9voir en th\u00e9orie, l&rsquo;exp\u00e9rience pratique de l&rsquo;accomplissement sans frein des volont\u00e9s de la raison marchande aura montr\u00e9 vite et sans exceptions que le devenir-monde de la falsification \u00e9tait aussi un devenir-falsification du monde. Hormis un h\u00e9ritage encore important, mais destin\u00e9 \u00e0 se r\u00e9duire toujours, de livres et de b\u00e2timents anciens, qui du reste sont de plus en plus souvent s\u00e9lectionn\u00e9s et mis en perspective selon les convenances du spectacle, il n&rsquo;existe plus rien, dans la culture et dans la nature, qui n&rsquo;ait \u00e9t\u00e9 transform\u00e9, et pollu\u00e9, selon les moyens et les int\u00e9r\u00eats de l&rsquo;industrie moderne. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Avant Debord et m\u00eame un peu avant Daudet, Ludwig Feuerbach remarquait lui dans son Essence du christianisme (livre presque agac\u00e9 par les cathos tr\u00e8s bourgeois de son temps) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Pour ce temps-ci, il est vrai, qui pr\u00e9f\u00e8re l&rsquo;image \u00e0 la chose, la copie \u00e0 l&rsquo;original, la repr\u00e9sentation \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, l&rsquo;apparence \u00e0 l&rsquo;\u00eatre, cette transformation est une ruine absolue ou du moins une profanation impie, parce qu&rsquo;elle enl\u00e8ve toute illusion. Sainte est pour lui l&rsquo;illusion et profane la v\u00e9rit\u00e9. On peut m\u00eame dire qu&rsquo;\u00e0 ses yeux la saintet\u00e9 grandit \u00e0 mesure que la v\u00e9rit\u00e9 diminue et que l&rsquo;illusion augmente ; de sorte que le plus haut degr\u00e9 de l&rsquo;illusion est pour lui le plus haut degr\u00e9 de la saintet\u00e9. Depuis longtemps la religion a disparu et sa place est occup\u00e9e par son apparence, son masque, c&rsquo;est-\u00e0-dire par l&rsquo;Eglise, m\u00eame chez les protestants, pour faire croire au moins \u00e0 la foule ignorante et incapable de juger que la foi chr\u00e9tienne existe encore, parce qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui comme il y a mille ans les temples son encore debout, parce qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui comme autrefois les signes ext\u00e9rieurs de la croyance sont encore en honneur et en vogue. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Feuerbach compl\u00e8te tr\u00e8s bien Daudet Alphonse.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nous aurons vu que :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; La carte de Borges remplace le territoire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Le simulacre de Baudrillard remplace la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; La copie religieuse de Feuerbach remplace aussi la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; La conspiration parano\u00efaque du Quichotte remplace les ailes du moulin.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Le d\u00e9cor truqu\u00e9 de l&rsquo;op\u00e9ra remplace la Suisse profonde touristique. Dumas d\u00e9crit une Alhambra faite de poussi\u00e8re, qui aujourd&rsquo;hui ressemble \u00e0 un h\u00f4tel de luxe am\u00e9ricain.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Les attentats remplacent l&rsquo;histoire, la peur de l&rsquo;histoire cette histoire. C&rsquo;est une r\u00e8gle de la tactique Saul Alinski.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Si tout cela n&rsquo;est pas une conspiration, et autrement plus grave que toutes les autres encore, qu&rsquo;est-ce que ce sera donc ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Les vraies conspirations, on n&rsquo;en parle jamais ; elles sont sous notre nez.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et comme on citait Dumas, qui savait d\u00e9j\u00e0 ce qu&rsquo;il voyait, \u00e0 savoir un simulacre d&rsquo;Alhambra:<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; &hellip; le temps n&rsquo;est pas \u00e9loign\u00e9, madame, o&ugrave; l&rsquo;Alhambra ne sera plus que poussi\u00e8re. Le miracle de la cr\u00e9ation humaine, ce songe solidifi\u00e9 par la baguette d&rsquo;un enchanteur et qu&rsquo;on appelle la cour des Lions, craque, se fend, menace de choir, et serait d\u00e9j\u00e0 tomb\u00e9 m\u00eame sans les \u00e9tais dont on l&rsquo;a soutenu. Priez pour la cour des Lions, madame, priez pour que le Seigneur la maintienne debout, ou priez tout au moins pour que si elle tombe, on ne la rel\u00e8ve pas. J&rsquo;aime mieux un cadavre qu&rsquo;une momie &raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est bien pourquoi il faut lire les g\u00e9nies : gr\u00e2ce \u00e0 Dumas nous saurons dor\u00e9navant que nous rendons visite \u00e0 des momies.<\/p>\n<\/p>\n<p><h4>Bibliographie<\/h4>\n<\/p>\n<p><p>Borges &ndash; Obras completas, El Hacedor<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Baudrillard (Jean) &ndash; Simulacres et simulation<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Beaumont (Gustave de) &ndash; Marie ou de l&rsquo;esclavage en Am\u00e9rique<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Bonnal (Nicolas) &ndash; Les territoires protocolaires (Ed. Michel de Maule) ; les mirages de Huaraz (ibid.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cervant\u00e8s (Miguel de) &ndash; Don Quichotte<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Chesterton &ndash; Le club des m\u00e9tiers bizarres (sur l&rsquo;agence de l&rsquo;aventure et de l&rsquo;inattendu)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Corneille &ndash; L&rsquo;illusion comique<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Daudet (Alphonse) &ndash; Tartarin dans les Alpes<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Debord &#8211; Commentaires<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dumas (Alexandre) &ndash; de Paris \u00e0 Cadix<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Feuerbach (Ludwig) &ndash; L&rsquo;essence du christianisme<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Gautier (Th\u00e9ophile) &ndash; Voyage en Espagne<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Gracian (Balthazar) &#8211; Criticon<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tartarin de Tarascon et la conspiration touristique La th\u00e9orie de la conspiration suppose un complot, des m\u00e9chants, des soci\u00e9t\u00e9s (ou leur religion, leur repr\u00e9sentation mentale) et une dimension, forme a priori de la sensibilit\u00e9, le temps. 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