{"id":77304,"date":"2017-06-08T09:03:17","date_gmt":"2017-06-08T09:03:17","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2017\/06\/08\/baudelaire-et-le-present-perpetuel\/"},"modified":"2017-06-08T09:03:17","modified_gmt":"2017-06-08T09:03:17","slug":"baudelaire-et-le-present-perpetuel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2017\/06\/08\/baudelaire-et-le-present-perpetuel\/","title":{"rendered":"Baudelaire et le pr\u00e9sent perp\u00e9tuel"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Baudelaire et le pr\u00e9sent perp\u00e9tuel<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Je suis tout le temps travers\u00e9 par <strong>une perception qui est le bois de ma croix<\/strong> : depuis un si\u00e8cle et demi ou deux, nous sommes (serions !) paralys\u00e9s et nous n&rsquo;avan\u00e7ons pas. Nous tournons en rond comme les danseurs poss\u00e9d\u00e9s, oublieux, du Lancelot en prose. <strong>Les m\u00eames probl\u00e8mes politiques et la m\u00eame m\u00e9diocrit\u00e9 morale, sociale p\u00e8sent \u00e9ternellement partout<\/strong>. C&rsquo;est du Joly ! On fait semblant de &laquo; progresser &raquo; (le mythe du progr\u00e8s, bouger en rond &ndash; le vrai embouteillage), de ne pas s&rsquo;en rendre compte. L&rsquo;homme vit dans un pr\u00e9sent perp\u00e9tuel, sa prison-plan\u00e8te si j&rsquo;ose dire. Il peut se divertir.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Un lecteur fid\u00e8le et fac\u00e9tieux me transmet alors ces lignes de Baudelaire que j&rsquo;avais  oubli\u00e9es. Elles viennent des fus\u00e9es. On est sous le Second Empire, dans ce pr\u00e9sent perp\u00e9tuel et dans cette similaire situation, que vous retrouvez chez Marx, Tocqueville, Flaubert (voyez mon texte ici sur Flaubert).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Baudelaire ajoute que nous avons du culot.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On l&rsquo;\u00e9coute :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; L&rsquo;homme, c&rsquo;est-\u00e0-dire chacun, est si naturellement d\u00e9prav\u00e9 qu&rsquo;il souffre moins de l&rsquo;abaissement universel que de l&rsquo;\u00e9tablissement d&rsquo;une hi\u00e9rarchie raisonnable.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le monde va finir. La seule raison pour laquelle il pourrait durer, c&rsquo;est qu&rsquo;il existe. Que cette raison est faible, compar\u00e9e \u00e0 toutes celles qui annoncent le contraire, particuli\u00e8rement \u00e0 celle-ci : <strong>qu&rsquo;est-ce que le monde a d\u00e9sormais \u00e0 faire sous le ciel ?<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&ndash; Car, en supposant qu&rsquo;il continu\u00e2t \u00e0 exister mat\u00e9riellement, serait-ce une existence digne de ce nom et du dictionnaire historique ? sera r\u00e9duit aux exp\u00e9dients et au d\u00e9sordre, bouffon des r\u00e9publiques du Sud-Am\u00e9rique, &ndash; que peut-\u00eatre m\u00eame nous retournerons \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat sauvage, et que nous irons, \u00e0 travers les ruines herbues de notre civilisation, <strong>chercher notre p\u00e2ture, un fusil \u00e0 la main.<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong>Non ; &ndash; car ce sort et ces aventures supposeraient encore une certaine \u00e9nergie vitale, \u00e9cho des premiers \u00e2ges. <\/strong>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est le sujet de mon roman d&rsquo;aventures. Mais on ne va ni dans ce sens ni dans l&rsquo;autre. Vers la minorit\u00e9-machine ? Le reste n&rsquo;est m\u00eame plus retourn\u00e9 \u00e0 la barbarie mais patauge comme nous, ou gamberge dans la bouffonnerie soci\u00e9tale latino.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cerise sur le g\u00e2teau, l&rsquo;am\u00e9ricanisation d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sente chez Stendhal (voyez Lucien Leuwen) et l&rsquo;atrophie.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Nouvel exemple et nouvelles victimes des inexorables lois morales, <strong>nous p\u00e9rirons par o&ugrave; nous avons cru vivre. La m\u00e9canique nous aura tellement am\u00e9ricanis\u00e9s, le progr\u00e8s aura si bien atrophi\u00e9 en nous toute la partie spirituelle, que rien parmi les r\u00eaveries sanguinaires, sacril\u00e8ges, ou antinaturelles des utopistes ne pourra \u00eatre compar\u00e9 \u00e0 ses r\u00e9sultats positifs.<\/strong> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Guerre, communisme, quarante millions de morts pour quoi faire ? Comme Feuerbach, Baudelaire voit l&rsquo;illusion religieuse fonctionner \u00e0 plein, qui stimule au lieu d&rsquo;\u00eatre. Joseph de Maistre l&rsquo;optimiste est d\u00e9pass\u00e9. <strong>Baudelaire en d\u00e9duit m\u00eame le communisme :<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Je demande \u00e0 tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. De la religion, je crois inutile d&rsquo;en parler et d&rsquo;en chercher les restes, puisque se donner encore la peine de nier Dieu est le seul scandale en pareilles mati\u00e8res. La propri\u00e9t\u00e9 avait disparu virtuellement avec la suppression du droit d&rsquo;a&icirc;nesse ; mais le temps viendra o&ugrave; l&rsquo;humanit\u00e9, comme un ogre vengeur, arrachera leur dernier morceau \u00e0 ceux qui croiront avoir h\u00e9rit\u00e9 l\u00e9gitimement des r\u00e9volutions. Encore, l\u00e0 ne serait pas le mal supr\u00eame. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La nullit\u00e9 sera universelle, avec troupeau imb\u00e9cile d\u00e9crit par Poe (lisez les lignes du traducteur Baudelaire sur Poe) ou Tocqueville :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; L&rsquo;imagination humaine peut concevoir sans trop de peine, des r\u00e9publiques ou autres \u00e9tats communautaires, dignes de quelque gloire, s&rsquo;ils sont dirig\u00e9s par des hommes, sacr\u00e9s, par de certains aristocrates. Mais <strong>ce n&rsquo;est pas particuli\u00e8rement par des institutions politiques que se manifestera la ruine universelle, ou le progr\u00e8s universel ; car peu m&rsquo;importe le nom. Ce sera par l&rsquo;avilissement des c&oelig;urs.<\/strong> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Un seul but, le fric. Mais depuis, le citoyen postmoderne demande quelque chose, mais <strong>pas beaucoup<\/strong> (Payne).  Mille euros mensuels, il laisse le syst\u00e8me tranquille&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Baudelaire devient sarcastique :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; &hellip; les gouvernants seront forc\u00e9s, pour se maintenir et pour cr\u00e9er un fant\u00f4me d&rsquo;ordre, de recourir \u00e0 des moyens qui feraient frissonner notre humanit\u00e9 actuelle, pourtant si endurcie?<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong>Alors, le fils fuira la famille, non pas \u00e0 dix-huit ans, mais \u00e0 douze, \u00e9mancip\u00e9 par sa pr\u00e9cocit\u00e9 gloutonne<\/strong> ; il la fuira, non pas pour chercher des aventures h\u00e9ro\u00efques, non pas pour d\u00e9livrer une beaut\u00e9 prisonni\u00e8re dans une tour, non pas pour immortaliser un galetas par de sublimes pens\u00e9es, mais<strong> pour fonder un commerce, pour s&rsquo;enrichir, et pour faire concurrence \u00e0 son inf\u00e2me papa<\/strong>, &ndash; fondateur et actionnaire d&rsquo;un journal qui r\u00e9pandra les lumi\u00e8res et qui ferait consid\u00e9rer le <em>Si\u00e8cle <\/em>d&rsquo;alors comme un supp\u00f4t de la superstition. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est du L\u00e9on Bloy.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Baudelaire parle des foules, comme une correspondante, et souligne un oxymore : dans ce monde <strong>le proph\u00e8te en devient ridicule<\/strong>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <strong>Quant \u00e0 moi qui sens quelquefois en moi le ridicule d&rsquo;un proph\u00e8te<\/strong>, je sais que je n&rsquo;y trouverai jamais la charit\u00e9 d&rsquo;un m\u00e9decin. Perdu dans ce vilain monde, coudoy\u00e9 par les foules, je suis comme un homme lass\u00e9 dont l&rsquo;&oelig;il ne voit en arri\u00e8re, dans les ann\u00e9es profondes, que d\u00e9sabusement et amertume, et devant lui qu&rsquo;un orage o&ugrave; rien de neuf n&rsquo;est contenu, ni enseignement, ni douleur. Le soir o&ugrave; cet homme a vol\u00e9 \u00e0 la destin\u00e9e quelques heures de plaisir, berc\u00e9 dans sa digestion, oublieux autant que possible &ndash; du pass\u00e9, content du pr\u00e9sent et r\u00e9sign\u00e9 \u00e0 l&rsquo;avenir, enivr\u00e9 de son sang-froid et de son dandysme, fier de n&rsquo;\u00eatre pas aussi bas que ceux qui passent, il se dit en contemplant la fum\u00e9e de son cigare : Que m&rsquo;importe o&ugrave; vont ces consciences ? &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Elles recherchent des nouvelles en se r\u00e9veillant (Thoreau), le narcotique de l&rsquo;information (Fichte). Elles inventent le bonheur (Nietzsche), elles clignent de l&rsquo;&oelig;il (Nietzsche). Elles vont \u00e0 la messe (Bloy, Bernanos).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On est vers 1855-1862. Dosto\u00efevski \u00e9crit les poss\u00e9d\u00e9s, Flaubert son \u00e9ducation. Les dieux sont morts, les d\u00e9s sont lanc\u00e9s.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Sources<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Baudelaire &#8211; Fus\u00e9es<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Bonnal &ndash; Chroniques sur la Fin de l&rsquo;Histoire ; Perceval et la reine (Amazon.fr)<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Baudelaire et le pr\u00e9sent perp\u00e9tuel Je suis tout le temps travers\u00e9 par une perception qui est le bois de ma croix : depuis un si\u00e8cle et demi ou deux, nous sommes (serions !) paralys\u00e9s et nous n&rsquo;avan\u00e7ons pas. Nous tournons en rond comme les danseurs poss\u00e9d\u00e9s, oublieux, du Lancelot en prose. 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