{"id":77438,"date":"2017-08-19T18:16:09","date_gmt":"2017-08-19T18:16:09","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2017\/08\/19\/les-47-ronins-a-la-lumiere-de-la-fin-de-lhistoire\/"},"modified":"2017-08-19T18:16:09","modified_gmt":"2017-08-19T18:16:09","slug":"les-47-ronins-a-la-lumiere-de-la-fin-de-lhistoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2017\/08\/19\/les-47-ronins-a-la-lumiere-de-la-fin-de-lhistoire\/","title":{"rendered":"Les 47 r\u00f4nins \u00e0 la lumi\u00e8re de la Fin de l&rsquo;Histoire"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Les 47 r\u00f4nins \u00e0 la lumi\u00e8re de la Fin de l&rsquo;Histoire<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Fin de l&rsquo;Histoire ? Reparlons des 47 r\u00f4nins, film tourn\u00e9 en 1963, au moment de l&rsquo;agonie du cin\u00e9ma japonais ou am\u00e9ricain (derniers Ford, derniers Walsh), reli\u00e9 \u00e0 la Fin de l&rsquo;Histoire telle qu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 d\u00e9crite par Koj\u00e8ve, lequel comme on sait s&rsquo;est inspir\u00e9 de l&rsquo;exemple japonais, pays plusieurs fois &laquo; sorti &raquo; de l&rsquo;Histoire. Godard aura bien recens\u00e9 cette Fin de l&rsquo;Histoire dans son M\u00e9pris, qui hypostasiait <strong>la Fin de l&rsquo;Histoire du cin\u00e9ma comme m\u00e9taphore de cette Fin du monde<\/strong>. <strong>La t\u00e9l\u00e9 recouvrirait ce monde au lieu de nous le d\u00e9couvrir<\/strong>. Nous avons choisi la version en couleur (tohoscope) de notre ma&icirc;tre nippon pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 Hiroshi Inagaki.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On est \u00e0 l&rsquo;\u00e8re Edo, au d\u00e9but du dix-huiti\u00e8me si\u00e8cle tout couvert de perruques, de casinos et de ridicules ch\u00e2teaux rococo en Europe. Tout est confort civilis\u00e9, geisha, salons de couture, bouquets de fleur, raffinement tranquille. La corruption est l\u00e0, l&rsquo;\u00e2me noble le sent, comme Saint-Simon en France ou comme l&rsquo;Arioste dans sa tirade sur l&rsquo;artillerie. Dans les Sept samoura\u00efs, les quatre victimes sont tu\u00e9es par des armes \u00e0 feu invisibles &ndash; c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 la guerre pas tr\u00e8s brave \u00e0 la sauce anglo-am\u00e9ricaine.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On voit des marchands Hollandais venus parler commerce et portant perruque, car on est \u00e0 l&rsquo;\u00e8re du Mondain de Voltaire (&laquo; le superflu, chose tr\u00e8s n\u00e9cessaire\/ A r\u00e9uni l&rsquo;un et l&rsquo;autre h\u00e9misph\u00e8re &raquo;). On a aussi des d\u00e9cors fluos, luxueux, des costumes co&ucirc;teux et tarabiscot\u00e9s, car on n&rsquo;est plus dans la soci\u00e9t\u00e9 de Miyamoto Musashi. On sait aussi qu&rsquo;\u00e0 cette \u00e9poque les samoura\u00efs deviennent des bureaucrates, des valets. Mais est-ce un mal ? On passe de la cruaut\u00e9 chevali\u00e8re \u00e0 la bonne gestion moderne, au <em>pouvoir tut\u00e9laire et doux<\/em> de Tocqueville. Et qui pr\u00e9f\u00e8re la premi\u00e8re, \u00e0 part un doux r\u00eaveur nietzsch\u00e9en ? Le Japon prosp\u00e9rait et prot\u00e9geait m\u00eame ses for\u00eats.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et Koj\u00e8ve, cet esprit le plus dur de son si\u00e8cle, \u00e9crit dans des lignes c\u00e9l\u00e8bres :<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>J&rsquo;ai pu y observer une Soci\u00e9t\u00e9 qui est unique en son genre, parce qu&rsquo;elle est seule \u00e0 avoir fait une exp\u00e9rience presque trois fois s\u00e9culaire de vie en p\u00e9riode de &laquo; fin de l&rsquo;Histoire &raquo;, c&rsquo;est-\u00e0-dire en l&rsquo;absence de toute guerre civile ou ext\u00e9rieure (\u00e0 la suite de la liquidation du &laquo; f\u00e9odalisme &raquo; par le roturier Hideyoshi et de l&rsquo;isolement artificiel du pays con\u00e7u et r\u00e9alis\u00e9 par son noble successeur Yiyeasu).<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le film narre dit-on la revanche du clan Osono.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais c&rsquo;est bien plus compliqu\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On a donc une soci\u00e9t\u00e9 l\u00e9g\u00e8re, corrompue et formaliste. Un comte nostalgique des vieux temps refuse de se plier aux r\u00e8gles (le bakchich) du capricieux et vicieux ma&icirc;tre de c\u00e9r\u00e9monies Kira.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Houspill\u00e9, Osono secoue le vil conseiller et il est condamn\u00e9. Il meurt en se faisant seppuku, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 \u00e0 jeter un dernier regard esth\u00e8te sur les cerisiers en fleurs. Ici aussi on est d\u00e9j\u00e0 sans le savoir chez Koj\u00e8ve :<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>Certes, les sommets (nulle part \u00e9gal\u00e9s) du snobisme sp\u00e9cifiquement japonais que sont le Th\u00e9\u00e2tre N\u00f4, la c\u00e9r\u00e9monie du th\u00e9 et l&rsquo;art des bouquets de fleurs furent et restent encore l&rsquo;apanage exclusif des gens nobles et riches.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le film est sublime et oppose les valeurs h\u00e9ro\u00efques (l&rsquo;intendant mime l&rsquo;ivresse et m\u00eame l&rsquo;avarice pour parvenir \u00e0 son but de vengeance chevaleresque) aux valeurs modernes d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9es &ndash; pour faire simple.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais ce n&rsquo;est pas si simple, m\u00eame si grim\u00e9 en hallebardier solitaire (le <em>chevalier sauvage <\/em>d\u00e9crit par Gu\u00e9non) Toshiro Mifune se joint \u00e0 eux comme il peut en gardant un pont \u00e0 lui seul contre l&rsquo;ennemi. A la fin, apr\u00e8s vingt minutes de combat fantastique, les membres du clan Osono (aid\u00e9s par le neutre voisin de Kira, proche de leurs valeurs), ridiculisent les gardes du corps de Kira (\u00e0 l&rsquo;exception d&rsquo;un superbe combattant gros comme un sumotori) et ils vengent le comte Osono.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais ils ont insult\u00e9 l&rsquo;autorit\u00e9 et ils doivent se faire hara-kiri ! Et ils acceptent !<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est donc un suicide collectif accompli &ndash; c&rsquo;est le cas de le dire &ndash; dans les r\u00e8gles de l&rsquo;art. Koj\u00e8ve, toujours :<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Ainsi, \u00e0 la limite, tout Japonais est en principe capable de proc\u00e9der, par pur snobisme, \u00e0 un suicide parfaitement &laquo; gratuit &raquo; (la classique \u00e9p\u00e9e du samoura\u00ef pouvant \u00eatre remplac\u00e9e par un avion ou une torpille), qui n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec le risque de la vie dans une Lutte men\u00e9e en fonction de valeurs &laquo; historiques &raquo; \u00e0 contenu social ou politique. &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ici la lutte n&rsquo;a clairement ni vis\u00e9e politique ni vis\u00e9e sociale. Elle est un point d&rsquo;honneur et un d\u00e9fi qui ne va pas trop loin &ndash; on aurait pu se r\u00e9fugier dans le brigandage et continuer de d\u00e9fier plus f\u00e9rocement des autorit\u00e9s si corrompues. On pr\u00e9f\u00e8rera se donner la mort sur ordre de ces m\u00eames autorit\u00e9s&#8230;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On lira aussi avec profit sur ce grand sujet le tr\u00e8s beau livre sur la Mort volontaire au Japon publi\u00e9 dans les ann\u00e9es soixante-dix par l&rsquo;universitaire Maurice Pinguet.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Koj\u00e8ve termine par une note optimiste &ndash;trop pour nous :<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; La civilisation japonaise &laquo; post-historique &raquo; s&rsquo;est engag\u00e9e dans des voies diam\u00e9tralement oppos\u00e9es \u00e0 la &laquo; voie am\u00e9ricaine &raquo;.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>Ce qui semble permettre de croire que l&rsquo;interaction r\u00e9cemment amorc\u00e9e entre le Japon et le Monde occidental aboutira en fin de compte non pas \u00e0 une rebarbarisation des Japonais, mais \u00e0 une &laquo; japonisation &raquo; des Occidentaux (les Russes y compris). &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le Japon du d\u00e9sastreux Abe a montr\u00e9 le contraire. Comme dit C\u00e9line <em>on n&rsquo;\u00e9chappe pas au commerce am\u00e9ricain<\/em>. Et comme dit C\u00e9line, <em>la v\u00e9rit\u00e9 de ce monde<\/em> (la contre-civilisation occidentale qui s&rsquo;impose partout) <em>c&rsquo;est la mort.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le film-testament d&rsquo;Inagaki (voyez son <em>Rickshaw man<\/em> et ses <em>Trois tr\u00e9sors<\/em>, film fleuve magique sur la cosmogonie nippone) d\u00e9fend ce Japon solaire et m\u00e9di\u00e9val, sauvage et f\u00e9odal, menac\u00e9 par un monde moderne, formaliste, fait de d\u00e9cadents, de courtisans, de snobs et de marchands. La mort h\u00e9ro\u00efque des 47 derniers combattants aurait \u00e9t\u00e9 bouleversante.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On n&rsquo;y reviendra plus ! Comme l&rsquo;a vu Ridley Scott dans un grand film sous-cot\u00e9, la <em>pluie noire<\/em> a mis fin \u00e0 tout cela. Les vieilles g\u00e9n\u00e9rations de chevaliers errants ont \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9es par les drogu\u00e9s, les combattants par des voyous ou des lecteurs de mangas. M\u00eame le film si hollywoodien Geisha \u00e9voque cette brutale am\u00e9ricanisation du monde &ndash; c&rsquo;est \u00e0-dire du Japon, cet archipel ultime du vrai monde. Laissons parler le dernier homme de Nietzsche :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Point de berger et un seul troupeau ! Chacun veut la m\u00eame chose, tous sont \u00e9gaux : qui a d&rsquo;autres sentiments va de son plein gr\u00e9 dans la maison des fous.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Autrefois tout le monde \u00e9tait fou, &raquo; &ndash; disent ceux qui sont les plus fins, et ils clignent de l&rsquo;&oelig;il. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais il nous reste Amazon.com et le <em>Home Entertainment<\/em> pour accepter tout cela.<\/p>\n<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Bibliographie<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Bonnal &ndash; Le paganisme au cin\u00e9ma ; Ridley Scott ; La Chevalerie et le Graal (Dualpha)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Galbraith (Stuart) &ndash; Japanese cinema (Taschen)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Koj\u00e8ve &ndash; Introduction \u00e0 la lecture de Hegel (&Eacute;d. Gallimard, Tel, p. 434-443)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nietzsche &ndash; Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, 5<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pinguet &ndash; La Mort volontaire au Japon (Gallimard)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Filmographie<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Inagaki &ndash; Les 47 r\u00f4nins, Rickshaw man, Les Trois tr\u00e9sors<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Kurosawa &ndash; Les sept samoura\u00efs, Ran.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ridley Scott &ndash; Pluie noire<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les 47 r\u00f4nins \u00e0 la lumi\u00e8re de la Fin de l&rsquo;Histoire Fin de l&rsquo;Histoire ? 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