{"id":77542,"date":"2017-10-12T05:52:41","date_gmt":"2017-10-12T05:52:41","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2017\/10\/12\/augustin-cournot-decouvreur-de-la-posthistoire\/"},"modified":"2017-10-12T05:52:41","modified_gmt":"2017-10-12T05:52:41","slug":"augustin-cournot-decouvreur-de-la-posthistoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2017\/10\/12\/augustin-cournot-decouvreur-de-la-posthistoire\/","title":{"rendered":"Augustin Cournot, d\u00e9couvreur de la posthistoire"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Augustin Cournot, d\u00e9couvreur de la posthistoire<\/h2>\n<\/p>\n<blockquote>\n<p><p>&laquo; &hellip;Il doit aussi venir un temps o&ugrave; les nations auront plut\u00f4t des gazettes que des histoires&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Henri de Man a pertinemment soulign\u00e9 l&rsquo;importance du math\u00e9maticien, \u00e9pist\u00e9mologue et philosophe fran\u00e7ais Augustin Cournot, un g\u00e9nie m\u00e9connu qui a invent\u00e9 au milieu du XIX\u00e8me si\u00e8cle la notion de posthistoire. Je suis all\u00e9 voir ses &oelig;uvres sur archive.org et y ai trouv\u00e9 quelques remarques \u00e9crites vers 1850. Cournot a \u00e9t\u00e9 un grand math\u00e9maticien, un historien des sciences, un \u00e9conomiste chevronn\u00e9, un philosophe, mais un modeste inspecteur de l&rsquo;instruction publique ! Il fait penser \u00e0 Koj\u00e8ve qui a fini fonctionnaire europ\u00e9en \u00e0 Bruxelles&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cournot incarne parfaitement ce g\u00e9nie m\u00e9diocre, petit-bourgeois \u00e0 la fran\u00e7aise, qui depuis Descartes ou Pascal jusqu&rsquo;aux intellectuels du si\u00e8cle \u00e9coul\u00e9, r\u00eave de sa petite place dans la fonction publique. On peut dire aussi qu&rsquo;il liquide \u00e0 la fran\u00e7aise toute notion d&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme ou de grandeur ! Hyppolite Taine a brillamment d\u00e9crit l&rsquo;av\u00e8nement du bourgeois fran\u00e7ais. Ce bourgeois aura bien analys\u00e9 un d\u00e9clin dont il est la marque la plus pitoyable. Tiens, un peu de Taine :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Le bourgeois est un \u00eatre de formation r\u00e9cente, inconnu \u00e0 l&rsquo;antiquit\u00e9, produit des grandes monarchies bien administr\u00e9es, et, parmi toutes les esp\u00e8ces d&rsquo;hommes que la soci\u00e9t\u00e9 fa\u00e7onne, la moins capable d&rsquo;exciter quelque int\u00e9r\u00eat. <strong>Car il est exclu de toutes les id\u00e9es et de toutes les passions qui sont grandes, en France du moins o&ugrave; il a fleuri mieux qu&rsquo;ailleurs<\/strong>. Le gouvernement l&rsquo;a d\u00e9charg\u00e9 des affaires politiques, et le clerg\u00e9 des affaires religieuses. La ville capitale a pris pour elle la pens\u00e9e, et les gens de cour l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance.<strong> L&rsquo;administration, par sa r\u00e9gularit\u00e9, lui \u00e9pargne les aiguillons du danger et du besoin. Il vivote ainsi, rapetiss\u00e9 et tranquille.<\/strong> A c\u00f4t\u00e9 de lui un cordonnier d&rsquo;Ath\u00e8nes qui jugeait, votait, allait \u00e0 la guerre, et pour tous meubles avait un lit et deux cruches de terre, \u00e9tait un noble. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour Ath\u00e8nes, cela d\u00e9pend de l&rsquo;\u00e9poque. On recommandera au lecteur le texte de D\u00e9mosth\u00e8ne sur la r\u00e9forme des institutions publiques (&Pi;&epsilon;&rho; &Sigma;&upsilon;&nu;&tau;&xi;&epsilon;&omega;&sigmaf;). On y apprend qu&rsquo;une loi punissait de mort ceux qui osaient proposer de rendre au service de la guerre les fonds usurp\u00e9s par le th\u00e9\u00e2tre&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La science fran\u00e7aise &ndash;penser surtout au grand et petit Poincar\u00e9 &ndash; n&rsquo;est pas seulement rationnelle : elle est raisonnable. Elle refl\u00e8te d&rsquo;ailleurs le d\u00e9clin d\u00e9mographique et le vieillissement de notre population \u00e0 cette \u00e9poque, le dix-neuvi\u00e8me donc, qui contraste avec le dynamisme europ\u00e9en. Cela ne retire rien bien s&ucirc;r \u00e0 la puissance conceptuelle de nos savants et de nos math\u00e9maticiens, ni \u00e0 leur lucidit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cournot s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 tous les sujets avec la m\u00e9thode et l&rsquo;\u00e9troitesse d&rsquo;un penseur de son si\u00e8cle. C&rsquo;est qu&rsquo;il \u00e9volue dans le monde petit-bourgeois de Madame Bovary. Il parle surtout de la r\u00e9volution termin\u00e9e, 120 ans avant Fran\u00e7ois Furet dans un tr\u00e8s bon livre inspir\u00e9 par Tocqueville et Cochin :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Alors l&rsquo;histoire de la R\u00e9volution fran\u00e7aise sera close, son mouvement initial sera \u00e9puis\u00e9, aussi bien en ce qui concerne \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur la r\u00e9novation du r\u00e9gime civil, qu&rsquo;en ce qui regarde les entreprises ext\u00e9rieures et l&rsquo;action sur le syst\u00e8me europ\u00e9en&hellip;. D\u00e8s les premi\u00e8res ann\u00e9es du si\u00e8cle on pouvait dire avec fondement que la r\u00e9volution \u00e9tait finie, en ce sens que tout un ensemble d&rsquo;institutions eccl\u00e9siastiques et civiles, que l&rsquo;on appelle chez nous l&rsquo;ancien r\u00e9gime, avait disparu pour ne plus repara&icirc;tre&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le renversement de la f\u00e9odalit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 finalement la grande affaire de cette Fin de l&rsquo;Histoire, ce que confirment aussi bien les autres grands esprits fran\u00e7ais. Apr\u00e8s la R\u00e9volution appara&icirc;t le rond-de-cuir (Cochin) ou bien s&ucirc;r le bureaucrate sovi\u00e9tique, qui ne demandent qu&rsquo;\u00e0 conserver les acquis de leur pitance r\u00e9volutionnaire. Celle-ci devient d&rsquo;ailleurs de plus en plus un spectacle : on s&rsquo;habille \u00e0 la romaine, comme disait Debord du temps de Robespierre, et on d\u00e9file au pays de Staline.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cournot voir poindre aussi une humanit\u00e9 plus ti\u00e8de, une humanit\u00e9 ni, ni, comme diraient Barthes ou Mitterrand. Une humanit\u00e9 vaguement religieuse, temp\u00e9r\u00e9e par la m\u00e9decine et les machines :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Apr\u00e8s toutes les explications dans lesquelles nous sommes entr\u00e9s jusqu&rsquo;ici, est-il besoin d&rsquo;ajouter qu&rsquo;autant nous croyons impossible d&rsquo;extirper du c&oelig;ur humain le sentiment religieux et le sentiment de la libert\u00e9, autant nous sommes peu dispos\u00e9s \u00e0 admettre que les futures soci\u00e9t\u00e9s humaines reconna&icirc;tront pour guides les pr\u00eatres d&rsquo;une religion ou les ap\u00f4tres de la libert\u00e9? &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ni pr\u00eatres ni missionnaires libertaires&hellip; Notre matheux voit bien plus loin que tous les Vall\u00e8s et Bakounine de son temps ult\u00e9rieur (le seul que je vois se nicher \u00e0 sa hauteur est cet australien nomm\u00e9 Pearson &ndash; un litt\u00e9raire cette fois ! &#8211; qui d\u00e9crira <strong>toute<\/strong> notre entropie dans son National life and character [sur archive.org])<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On devrait se rassurer, puisque Cournot voit arriver une mod\u00e9ration universelle avec un \u00e9chec des id\u00e9ologies, comme on disait encore. Avant Nietzsche il voit la mod\u00e9ration arriver, mod\u00e9ration qui on le sait sera un temps rejet\u00e9e par les Allemands, et avec quelle imprudence ; mais d&rsquo;un point de vue historique, Cournot a plus d&rsquo;avance que Nietzsche, et il fonde ses consid\u00e9rations sur son observation math\u00e9matique et quasi-astronomique de l&rsquo;Histoire :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <strong>Tous les syst\u00e8mes se r\u00e9primeront<\/strong> ainsi \u00e0 la longue, quoique non sans de d\u00e9plorables dommages, dans ce qu&rsquo;ils ont de faux ou d&rsquo;excessif. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Lisez ces lignes superbes de lucidit\u00e9 et de froideur :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Si rien n&rsquo;arr\u00eate la civilisation g\u00e9n\u00e9rale dans sa marche progressive, <strong>il doit aussi venir un temps o&ugrave; les nations auront plut\u00f4t des gazettes que des histoires ; o&ugrave; le monde civilis\u00e9 sera pour ainsi dire sorti de la phase historique<\/strong> ; o&ugrave;, \u00e0 moins de revenir sans cesse sur un pass\u00e9 lointain, il n&rsquo;y aura plus de mati\u00e8re \u00e0 mettre en &oelig;uvre par des Hume et des Macaulay, non plus que par des Tite-Live ou des Tacite. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>A la place de Tacite on a Fran\u00e7oise Giroud.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cournot voit un av\u00e8nement de la fin de l&rsquo;histoire qui est plut\u00f4t une mise en marge de l&rsquo;Histoire, comme une porte qui sort de ses gonds, une bicyclette qui sort de la piste et dont la roue semble tourner, mais pour rien. Debord souligne &laquo; l&rsquo;incessant passage circulaire de l&rsquo;information, revenant \u00e0 tout instant sur une liste tr\u00e8s succincte des m\u00eames v\u00e9tilles, annonc\u00e9es passionn\u00e9ment comme d&rsquo;importantes nouvelles. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p> Henri de Man \u00e9crira :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; L&rsquo;histoire est un produit de l&rsquo;esprit humain \u00e9labor\u00e9 pour que les \u00e9v\u00e9nements puissent \u00eatre mesur\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle des buts et des forces humaines. <strong>&Agrave; des \u00e9v\u00e9nements comme ceux que nous vivons aujourd&rsquo;hui il semble que cela ne s&rsquo;applique plus ; et ce sentiment est \u00e0 la base de l&rsquo;impression que nous avons que &laquo; les temps sont r\u00e9volus &raquo;, que nous sommes entr\u00e9s dans une \u00e9poque en marge de l&rsquo;histoire.<\/strong> Ce monde en marge de l&rsquo;histoire qu&rsquo;un instant Hamlet a entrevu dans le miroir de son \u00e2me \u00e9gar\u00e9e : un monde disloqu\u00e9. <strong>&raquo;<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Debord a consacr\u00e9 deux excellentes pages au baroque post-ontologique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En pr\u00e9tendant progresser alors qu&rsquo;il ne fait que du surplace, le monde d\u00e9crit par Tocqueville, Cournot, De Man, vingt autres, ne fait que nous tromper. <strong>Seul un pessimisme radical mais r\u00e9volutionnaire pourrait nous en pr\u00e9server<\/strong>. L&rsquo;optimisme moderne reste celui de la d\u00e9vastation par la stupidit\u00e9 d\u00e9crite par Cipolla, la dette et les attentats.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Koj\u00e8ve disait que <em>pour supporter la fin de l&rsquo;histoire il fallait apprendre le grec<\/em> (lisez donc la <em>syntaxe <\/em>de D\u00e9mosth\u00e8ne&hellip;). Je dirais plus sobrement qu&rsquo;il faut surtout y apprendre \u00e0 supporter sa journ\u00e9e et \u00e0 la r\u00e9ussir. L&rsquo;homme-masse allume sa t\u00e9l\u00e9, va au concert, \u00e0 Las Vegas, au stade parce qu&rsquo;il ne veut que de mim\u00e9tisme et d&rsquo;ali\u00e9nation ;  l&rsquo;homme de bien au sens d&rsquo;honn\u00eate homme ou d&rsquo;homme de bien du Yi King, apprend \u00e0 jardiner ou \u00e0 jouer du violon ; le reste c&rsquo;est de l&rsquo;actualit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Sources<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Antoine-Augustin Cournot, consid\u00e9rations sur la marche des id\u00e9es (archive.org)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Henri de Man : consid\u00e9rations sur le d\u00e9clin&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Debord &#8211; Commentaires<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Taine &ndash; La Fontaine<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Augustin Cournot, d\u00e9couvreur de la posthistoire &laquo; &hellip;Il doit aussi venir un temps o&ugrave; les nations auront plut\u00f4t des gazettes que des histoires&hellip; &raquo; Henri de Man a pertinemment soulign\u00e9 l&rsquo;importance du math\u00e9maticien, \u00e9pist\u00e9mologue et philosophe fran\u00e7ais Augustin Cournot, un g\u00e9nie m\u00e9connu qui a invent\u00e9 au milieu du XIX\u00e8me si\u00e8cle la notion de posthistoire. 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