{"id":77566,"date":"2017-10-25T07:53:13","date_gmt":"2017-10-25T07:53:13","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2017\/10\/25\/baudelaire-et-la-conspiration-geographique-1\/"},"modified":"2017-10-25T07:53:13","modified_gmt":"2017-10-25T07:53:13","slug":"baudelaire-et-la-conspiration-geographique-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2017\/10\/25\/baudelaire-et-la-conspiration-geographique-1\/","title":{"rendered":"Baudelaire et la conspiration g\u00e9ographique"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Baudelaire et la conspiration g\u00e9ographique<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Lisons les Fleurs de Baudelaire moins b\u00eatement qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9cole. Et cela donne :<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>Le vieux Paris n&rsquo;est plus (la forme d&rsquo;une ville<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>Change plus vite, h\u00e9las ! que le c&oelig;ur d&rsquo;un mortel)&hellip;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>On est dans les ann\u00e9es 1850, au d\u00e9but du remplacement haussmannien de Paris. Baudelaire comprend ici l&rsquo;essence du pouvoir proto-fasciste bonapartiste si bien d\u00e9crit par son contemporain Maurice Joly ou par Karl Marx dans le dix-huit brumaire. Et cette soci\u00e9t\u00e9 exp\u00e9rimentale s&rsquo;est \u00e9tendue \u00e0 la terre enti\u00e8re. C&rsquo;est la soci\u00e9t\u00e9 du spectacle de Guy Debord, celle ou l&rsquo;Etat profond et les oligarques se m\u00ealent de tout, en particulier de notre &laquo; environnement &raquo;. C&rsquo;est ce que je nomme la conspiration g\u00e9ographique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La conspiration g\u00e9ographique est la plus grave de toutes. On n&rsquo;y pense pas assez, mais elle est terrifiante. Je l&rsquo;ai \u00e9voqu\u00e9 dans mon roman les territoires protocolaires. Elle a accompagn\u00e9 la sous-culture t\u00e9l\u00e9visuelle moderne et elle a cr\u00e9\u00e9 dans l&rsquo;ordre :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Les banlieues modernes et les villes nouvelles pour isoler les pauvres.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Les ghettos ethniques pour isoler les immigr\u00e9s.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; La prolif\u00e9ration canc\u00e9reuse de supermarch\u00e9s puis des centres commerciaux. En France les responsabilit\u00e9s du gaullisme sont immenses.<\/p>\n<\/p>\n<p><p> &bull; La hideur extensive des banlieues recouvertes d&rsquo;immondices commerciaux ou &laquo; grands ensembles &raquo; con\u00e7us math\u00e9matiquement.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; La tyrannie am\u00e9ricaine et nazie de la bagnole pour tous ; le monde des interstates copi\u00e9s des autobahns nazies qui liquident et recouvrent l&rsquo;espace mill\u00e9naire et paysan du monde.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; La s\u00e9paration spatiale, qui met fin au trend r\u00e9volutionnaire ou rebelle des hommes modernes depuis 1789.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; La d\u00e9cr\u00e9pitude et l&rsquo;extermination de vieilles cit\u00e9s (voyez Auxerre) au profit des zones p\u00e9ri-urbaines, toujours plus monstrueuses.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; La cr\u00e9tinisation du public et sa d\u00e9formation physique (le docteur Plantey dans ses conf\u00e9rences parle d&rsquo;un basculement morphologique) : ce n\u00e9o-planton est en voiture la moiti\u00e9 de son temps \u00e0 \u00e9couter la radio.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; La fin de la conversation : Daniel Boorstyn explique dans les Am\u00e9ricains que la circulation devient le sujet de conversation num\u00e9ro un \u00e0 Los Angeles dans les ann\u00e9es cinquante.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dans Slate.fr, un inspir\u00e9, Franck Gintrand, d\u00e9nonce l&rsquo;horreur de l&rsquo;am\u00e9nagement urbain en France. Et il attaque courageusement la notion creuse et arnaqueuse de smart city, la destruction des centres villes et m\u00eame des villes moyennes, les responsabilit\u00e9s criminelles de notre administration. Cela donne dans un de ses derniers textes (<em>la France devient moche<\/em>) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; En France, cela fait longtemps que la survie du commerce de proximit\u00e9 ne p\u00e8se pas lourd aux yeux du puissant minist\u00e8re de l&rsquo;Economie. Il faut dire qu&rsquo;apr\u00e8s avoir invent\u00e9 les hypermarch\u00e9s, notre pays est devenu champion d&rsquo;Europe des centres commerciaux. Et des centres commerciaux, \u00e7a a quand m\u00eame beaucoup plus de gueule que des petits boutiquiers&hellip; Le concept nous vient des &Eacute;tats-Unis, le pays des &laquo;<em>malls<\/em>&raquo;, ces gigantesques espaces d\u00e9di\u00e9s au shopping et implant\u00e9s en banlieue, herm\u00e9tiquement clos et climatis\u00e9. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il poursuit sur l&rsquo;historique de cet univers totalitaire (pensez \u00e0 Blade runner, aux d\u00e9cors de THX 1138) qui est alors refl\u00e9t\u00e9 dans <strong>des films dystopiques pr\u00e9tendant d\u00e9crire dans le futur ce qui se passait dans le pr\u00e9sent<\/strong>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La France fut ainsi recouverte de ces hangars et autres d\u00e9chetteries architecturales. Godard disait que la t\u00e9l\u00e9 aussi recouvrait le monde. Gintrand poursuit \u00e0 propos des ann\u00e9es soixante :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Pas de centres commerciaux et multiples zones de p\u00e9riph\u00e9rie dans <a href=\"http:\/\/www.ina.fr\/emissions\/la-france-defiguree\/\">&laquo;La France d\u00e9figur\u00e9e&raquo;<\/a>, c\u00e9l\u00e8bre \u00e9mission des ann\u00e9es 70. Et pour cause: notre pays ne connaissait \u00e0 cette \u00e9poque que le d\u00e9veloppement des hypermarch\u00e9s (le premier Carrefour ouvre en 1963). On pouvait regretter l&rsquo;absence totale d&rsquo;esth\u00e9tique de ces hangars de l&rsquo;alimentaire. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le mouvement est alors ouest-europ\u00e9en, li\u00e9 \u00e0 la domination des trusts US, \u00e0 la soumission des administrations europ\u00e9ennes, \u00e0 la fascination pour une fausse croissance bas\u00e9e sur des leurres (bagnole\/inflation immobili\u00e8re\/pseudo-vacances) et encens\u00e9e par des sociologues cr\u00e9tins comme Fourasti\u00e9 (les Trente Glorieuses). Dans les ann\u00e9es cinquante, le grand \u00e9crivain communiste Italo Calvino publie un premier roman nomm\u00e9 la Sp\u00e9culation immobili\u00e8re. Ici aussi la liquidation de l&rsquo;Italie est en marche, avec l&rsquo;exploitation touristique que d\u00e9nonce peu apr\u00e8s Pasolini, dans ses si clairvoyants \u00e9crits corsaires.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En 1967, marqu\u00e9 par la lecture de Boorstyn et Mumford, Guy Debord \u00e9crit, dans le plus efficace chapitre de sa Soci\u00e9t\u00e9 du Spectacle :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Le moment pr\u00e9sent est d\u00e9j\u00e0 celui de<strong> l&rsquo;autodestruction du milieu urbain.<\/strong>L&rsquo;\u00e9clatement des villes sur les campagnes recouvertes de &laquo; masses informes de r\u00e9sidus urbains &raquo; (Lewis Mumford) est, d&rsquo;une fa\u00e7on imm\u00e9diate, pr\u00e9sid\u00e9 par <strong>les imp\u00e9ratifs de la consommation<\/strong>. La dictature de l&rsquo;automobile, produit-pilote de la premi\u00e8re phase de l&rsquo;abondance marchande, s&rsquo;est inscrite dans le terrain avec <strong>la domination de l&rsquo;autoroute, qui disloque les centres anciens et commande une dispersion toujours plus pouss\u00e9e &raquo;<\/strong>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Kunstler a tr\u00e8s bien parl\u00e9 de cette <strong>g\u00e9ographie du nulle part<\/strong>, et de cette liquidation physique des am\u00e9ricains rendu ob\u00e8ses et inertes par ce style de vie mortif\u00e8re et m\u00e9canique. Les films am\u00e9ricains r\u00e9cents (ceux du discret Alexander Payne notamment) donnent la sensation qu&rsquo;<strong>il n&rsquo;y a plus d&rsquo;espace libre aux Etats-Unis<\/strong>. <strong>Tout a \u00e9t\u00e9 recouvert<\/strong> de banlieues, de sprawlings, de centres commerciaux, de parkings (c&rsquo;est la maladie de parking-son !), d&rsquo;a\u00e9roports, de grands ensembles, de brico machins, de centrales thermiques, de parcs th\u00e9matiques, de bitume et de bitume encore. Voyez <em>Fast Food<\/em> nation du tr\u00e8s bon Richard Linklater.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je poursuis sur Debord car en parlant de fastfood :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Mais l&rsquo;organisation technique de la consommation n&rsquo;est qu&rsquo;au premier plan de la dissolution g\u00e9n\u00e9rale qui a conduit ainsi la ville \u00e0 se consommer elle-m\u00eame. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On parle d&rsquo;<strong>empire<\/strong> chez les antisyst\u00e8mes, et on a raison. Ne dit-on pas empirer ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je rappelle ceci dans mon livre noir de la d\u00e9cadence romaine.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; P\u00e9trone voit d\u00e9j\u00e0 les d\u00e9g\u00e2ts de cette mondialisation \u00e0 l&rsquo;antique qui a tout homog\u00e9n\u00e9is\u00e9 au premier si\u00e8cle de notre \u00e8re de la Syrie \u00e0 la Bretagne :<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Vois, partout le luxe nourri par le pillage, la fortune s&rsquo;acharnant \u00e0 sa perte. C&rsquo;est avec de l&rsquo;or qu&rsquo;ils b\u00e2tissent et ils \u00e9l\u00e8vent leurs demeures jusqu&rsquo;aux cieux. Ici les amas de pierre chassent les eaux, l\u00e0 na&icirc;t la mer au milieu des champs. En changeant l&rsquo;\u00e9tat normal des choses, ils se r\u00e9voltent contre la nature. &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Plus loin j&rsquo;ajoute :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Sur le tourisme de masse et les croisi\u00e8res, S\u00e9n\u00e8que remarque :<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; On entreprend des voyages sans but; on parcourt les rivages; un jour sur mer, le lendemain, partout on manifeste la m\u00eame instabilit\u00e9, le m\u00eame d\u00e9go&ucirc;t du pr\u00e9sent. &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Extraordinaire, cette allusion au d\u00e9lire immobilier (d\u00e9j\u00e0 vu chez Su\u00e9tone ou P\u00e9trone) qui a d\u00e9truit le monde et son \u00e9pargne :<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Nous entreprendrons alors de construire des maisons, d&rsquo;en d\u00e9molir d&rsquo;autres, de reculer les rives de la mer, d&rsquo;amener l&rsquo;eau malgr\u00e9 les difficult\u00e9s du terrain&hellip; &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je laisse Mumford conclure.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Le grand historien Mumford, parlant de ces grands rois de l&rsquo;antiquit\u00e9, parle d&rsquo;une &laquo; parano\u00efa constructrice, \u00e9manant d&rsquo;un pouvoir qui veut se montrer \u00e0 la fois d\u00e9mon et dieu, destructeur et b\u00e2tisseur &raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>Bibliographie<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Bonnal &ndash; Les territoires protocolaires ; le livre noir de la d\u00e9cadence romaine ; les ma&icirc;tres carr\u00e9s<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Debord &ndash; La soci\u00e9t\u00e9 du spectacle<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Kunstler &ndash; The long emergency<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mumford &ndash; La cit\u00e9 dans l&rsquo;histoire (\u00e0 d\u00e9couvrir absolument)<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Baudelaire et la conspiration g\u00e9ographique Lisons les Fleurs de Baudelaire moins b\u00eatement qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9cole. 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