{"id":77588,"date":"2017-11-06T10:34:20","date_gmt":"2017-11-06T10:34:20","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2017\/11\/06\/sur-le-meurtre-oublie-de-la-langue-francaise\/"},"modified":"2017-11-06T10:34:20","modified_gmt":"2017-11-06T10:34:20","slug":"sur-le-meurtre-oublie-de-la-langue-francaise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2017\/11\/06\/sur-le-meurtre-oublie-de-la-langue-francaise\/","title":{"rendered":"Sur le meurtre oubli\u00e9 de la langue fran\u00e7aise"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Sur le meurtre oubli\u00e9 de la langue fran\u00e7aise<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>On nous parle de la couche d&rsquo;ozone et du reste, mais on se moque de nos langues tritur\u00e9es par des pouvoirs d\u00e9mocratiques d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tout le monde se fout de la langue que nous parlons et \u00e9crivons (<strong>en h\u00e9breu le m\u00eame mot d\u00e9signe l&rsquo;abeille et la parole, et l&rsquo;on constate qu&rsquo;elles disparaissent ensemble<\/strong>) ; il n&rsquo;en fut pas toujours de m\u00eame, m\u00eame au cours de cette cinqui\u00e8me r\u00e9publique, mais nous sommes maintenant <strong>tomb\u00e9s trop bas pour nous en rendre compte.<\/strong> Je ne suis pas styliste, et donc suis fid\u00e8le \u00e0 Philippe Grasset (lisez son <em>Nietzsche au Kosovo<\/em>) comme je l&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 \u00e0 Jean Parvulesco,<strong> pour des questions de talent et de personnalit\u00e9 m\u00e9tapolitique et litt\u00e9raire<\/strong>. Le reste recycle, r\u00e9gurgite, reproduit et surtout barbouille de la bouillabaisse \u00e0 base d&rsquo;anglicismes, de comique croupier, de journalisme industriel et de jargon techno-syphilitique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les langues disparaissent partout, y compris en orient. J&rsquo;avais rappel\u00e9 il y a peu ce juste passage d&rsquo;Ortega Y Gasset dans son l\u00e9gendaire ouvrage sur les masses, plus que jamais au pouvoir aujourd&rsquo;hui (un milliard de clics par chanson de Lady Gaga ou Jennifer Lopez, avec un million de commentaires, voyez Youtube pour vous faire une id\u00e9e enfin !).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Mais le sympt\u00f4me et, en m\u00eame temps le document le plus accablant de cette forme \u00e0 la fois homog\u00e8ne et stupide &#8211; et l&rsquo;un par l&rsquo;autre &#8211; que prend la vie d&rsquo;un bout \u00e0 l&rsquo;autre de l&rsquo;Empire se trouve o&ugrave; l&rsquo;on s&rsquo;y attendait le moins et o&ugrave; personne, que je sache, n&rsquo;a encore song\u00e9 \u00e0 le chercher: <strong>dans le langage. Le premier est l&rsquo;incroyable simplification de son organisme grammatical compar\u00e9 \u00e0 celui du latin classique<\/strong>&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Sur l&rsquo;effondrement de la langue, qui m&rsquo;int\u00e9resse plus sp\u00e9cifiquement aujourd&rsquo;hui, alors que son usage n&rsquo;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 plus tr\u00e8s fameux sous Giscard et qu&rsquo;il a disparu des \u00e9crans et des discours politiques (comparons Macron \u00e0 de Gaulle), S\u00e9n\u00e8que \u00e9crivait alors :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <strong>Enfin partout o&ugrave; tu verras r\u00e9ussir un langage corrompu, les m&oelig;urs aussi auront d\u00e9chu de leur puret\u00e9<\/strong>, n&rsquo;en fais aucun doute<em> (Itaque ubicumque videris orationem corruptam placere, ibi mores quoque a recto descivisse non erit dubium)<\/em>. Et comme le luxe de la table et des v\u00eatements d\u00e9note une civilisation malade ; de m\u00eame<strong> le d\u00e9r\u00e8glement du discours, pour peu qu&rsquo;il se propage, atteste que les \u00e2mes aussi, dont le style n&rsquo;est que l&rsquo;\u00e9cho, ont d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9<\/strong>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais j&rsquo;ai toujours \u00e9t\u00e9 fascin\u00e9 depuis mon adolescence par les inactuelles de Nietzsche, en particulier par la m\u00e9connue dissertation sur David Strauss. Nietzsche assiste alors \u00e0 la chute libre de la langue allemande-journaliste. Et l&rsquo;ironique de temp\u00eater&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p> &laquo; <strong>Tous les jugements (de Strauss) sont uniform\u00e9ment livresques, ou m\u00eame, au fond, simplement journalistiques.<\/strong> Les r\u00e9miniscences litt\u00e9raires remplacent les id\u00e9es v\u00e9ritables <em>(ici je<strong> serais<\/strong> vis\u00e9, mais je reste sans complexe<\/em>) et l&rsquo;entendement pratique des choses ; <strong>une mod\u00e9ration affect\u00e9e et une phras\u00e9ologie vieillotte doivent compenser pour nous le manque de sagesse et de maturit\u00e9 dans la pens\u00e9e.<\/strong> Comme tout cela correspond \u00e0 l&rsquo;esprit qui anime les chaires bruyantes de la science allemande dans les grandes villes ! &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nietzsche fait le lien avec une complainte de son ma&icirc;tre Schopenhauer, connu pour l&rsquo;impeccabilit\u00e9 suppos\u00e9e de sa prose classique-romantique (comme on sait par mes textes sur le cin\u00e9ma, pour moi le sommet de la prose allemande est Heinrich Von Kleist, en particulier sa r\u00e9flexion sur la vie des marionnettes, fondement de notre modernit\u00e9 qui n&rsquo;a jamais fini de rem\u00e2cher de l&rsquo;arbre de la connaissance, m\u00fc&szlig;ten wir wieder von dem Baum der Erkenntni&szlig; essen, devenu l&rsquo;arbre de la m\u00e9connaissance, pour fabriquer un postmoderne  progr\u00e8s vide \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat plut\u00f4t impur).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nietzsche donc et son ma&icirc;tre :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; C&rsquo;est cette dilapidation illimit\u00e9e de la langue allemande actuelle que Schopenhauer a d\u00e9crite avec tant d&rsquo;\u00e9nergie. &laquo; Si cela continue ainsi, disait-il un jour, en 1900 on ne comprendra plus tr\u00e8s bien les classiques allemands, <strong>car on ne conna&icirc;tra plus d&rsquo;autre langage que le mis\u00e9rable jargon de la noble &laquo; actualit\u00e9 &raquo;<\/strong> &mdash; dont le caract\u00e8re fondamental est l&rsquo;impuissance. &raquo; Et, de fait, des critiques et des grammairiens allemands \u00e9l\u00e8vent d\u00e9j\u00e0 la voix : dans les plus r\u00e9cents p\u00e9riodiques, pour prof\u00e9rer que nos classiques ne peuvent plus servir de mod\u00e8les pour notre style, car ils emploient <strong>une grande quantit\u00e9 de mots, de tournures et d&rsquo;encha&icirc;nements syntactiques dont nous avons perdu l&rsquo;usage. &raquo;<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong>Quand je parle de pr\u00e9sent permanent, je parle bien s&ucirc;r de celui qui masque et caract\u00e9rise notre d\u00e9cadence s\u00e9culaire.<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Une fois de plus on se consolera avec S\u00e9n\u00e8que qui tape sur notre infatigable et presque, finalement, <strong>r\u00e9confortante d\u00e9cadence romaine<\/strong> &ndash; linguistique ici :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Le choix de la pens\u00e9e peut \u00eatre vicieux de deux mani\u00e8res : si elle est mesquine et pu\u00e9rile, ou inconvenante et risqu\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;impudence ; puis, si elle est trop fleurie, trop doucereuse ; si elle se perd dans le vide, et, sans nul effet, n&rsquo;am\u00e8ne que des sons.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour introduire ces d\u00e9fauts, il suffit d&rsquo;un contemporain en possession du sceptre de l&rsquo;\u00e9loquence : tous les autres l&rsquo;imitent et se transmettent ses exemples. Ainsi, quand florissait Salluste, les sens mutil\u00e9s, les chutes brusques et inattendues, une obscure concision \u00e9taient de l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance. Arruntius, homme d&rsquo;une moralit\u00e9 rare, qui a \u00e9crit l&rsquo;histoire de la guerre Punique, fut de l&rsquo;\u00e9cole de Salluste et s&rsquo;effor\u00e7a de saisir son genre. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et S\u00e9n\u00e8que de conclure :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; J&rsquo;ai voulu te donner un \u00e9chantillon : tout le livre est tissu de ces fa\u00e7ons de parler. Clairsem\u00e9es dans Salluste, elles fourmillent dans Arruntius, et presque sans interruption. La raison en est simple : le premier y tombait par hasard ; le second courait apr\u00e8s<em> (ille enim in haec incidebat, at hic illa quaerebat&hellip;<\/em>) &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>J&rsquo;avais cit\u00e9 jeune un jour Salluste \u00e0 leur t\u00e9l\u00e9 ; je ne vous dis pas les sifflets&hellip; Pour le reste, Voltaire, Benjamin Constant et notre Chateaubriand furent journalistes aussi ; m\u00e9ditons donc avant de <em>tonner contre<\/em>&hellip; le choix de ces grands hommes qui se d\u00e9claraient h\u00e9ritiers et non novateurs.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pensons Tite-Live qui d\u00e9j\u00e0 d\u00e9nonce &laquo; cette foule d&rsquo;\u00e9crivains sans cesse renaissants, qui se flattent, ou de les pr\u00e9senter avec plus de certitude, ou d&rsquo;effacer, par la sup\u00e9riorit\u00e9 de leur style, l&rsquo;\u00e2pre simplicit\u00e9 de nos premiers historiens. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Sources<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Tite-Live &ndash; Ab urbe condita<\/p>\n<\/p>\n<p><p>S\u00e9n\u00e8que &ndash; Lettres \u00e0 Lucilius (CXIV)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nietzsche &ndash; Consid\u00e9rations inactuelles<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ortega Y Gasset &ndash; R\u00e9volte des masses<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Kleist &ndash; Sc\u00e8nes de la vie des marionnettes<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sur le meurtre oubli\u00e9 de la langue fran\u00e7aise On nous parle de la couche d&rsquo;ozone et du reste, mais on se moque de nos langues tritur\u00e9es par des pouvoirs d\u00e9mocratiques d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s. Tout le monde se fout de la langue que nous parlons et \u00e9crivons (en h\u00e9breu le m\u00eame mot d\u00e9signe l&rsquo;abeille et la parole, et&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[27],"tags":[3694,3073,13591,12065,12613,12185],"class_list":["post-77588","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-les-carnets-de-nicolas-bonnal-1","tag-langue","tag-nietzsche","tag-parvulesco","tag-phg","tag-seneque","tag-style"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/77588","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=77588"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/77588\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=77588"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=77588"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=77588"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}