{"id":77592,"date":"2017-11-08T05:41:43","date_gmt":"2017-11-08T05:41:43","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2017\/11\/08\/expier-20-000-crimes-de-guerre\/"},"modified":"2017-11-08T05:41:43","modified_gmt":"2017-11-08T05:41:43","slug":"expier-20-000-crimes-de-guerre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2017\/11\/08\/expier-20-000-crimes-de-guerre\/","title":{"rendered":"Expier 20 000 crimes de guerre"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_a.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:2em\">Expier 20 000 crimes de guerre<\/h2>\n<\/p>\n<p><p><em>Joshua Blahyi, seigneur de guerre repenti, meurtrier de masse devenu pasteur, est \u00e0 bien des \u00e9gards un cas limite. <u>L&rsquo;un des pires criminels actuellement vivants<\/u>, responsable d&rsquo;atrocit\u00e9s innombrables lors de la guerre civile du Liberia, il a brusquement quitt\u00e9 sa vie de meurtres, \u00e9coutant le pr\u00eache d&rsquo;un pasteur l&rsquo;appelant \u00e0 la conversion, puis est devenu pasteur lui-m\u00eame. Libre dans un pays o&ugrave; aucun des anciens seigneurs de guerre n&rsquo;est poursuivi, il recherche syst\u00e9matiquement les familles de ses anciennes victimes afin d&rsquo;implorer leur pardon.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>L&rsquo;extr\u00eame de ses crimes, la mue en apparence totale qu&rsquo;il a depuis connue, interrogent &#8211; qu&rsquo;en est-il de sa sinc\u00e9rit\u00e9 ? Un homme peut-il revenir du fin fond de la criminalit\u00e9 ? Sa transformation est-elle vraiment totale &#8211; et le criminel a-t-il donc disparu en lui ?<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><a href=\"http:\/\/www.spiegel.de\/international\/world\/general-butt-naked-warlord-blahyi-seeks-forgiveness-in-liberia-a-930688.html\">Texte original et reportage<\/a> &#8211; Der Spiegel, \u00e9dition anglaise, 30 octobre 2013<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Traduction en fran\u00e7ais et Notes &#8211; Alexis Toulet pour le N&oelig;ud Gordien, <a href=\"http:\/\/www.noeud-gordien.fr\/index.php?post\/2017\/11\/05\/Le-seigneur-de-guerre-p%C3%A9nitent-%E2%80%93-Expier-20-000-crimes-de-guerre\">5 novembre 2017<\/a><\/p>\n<\/p>\n<p><p>________________________<\/p>\n<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Le seigneur de guerre lib\u00e9rien Blahyi cherche le pardon<\/h2>\n<\/p>\n<p><p><em>Pendant des ann\u00e9es, Joshua Milton Blahyi, plus connu sous le nom de G\u00e9n\u00e9ral Fesses-Nues, \u00e9tait l&rsquo;un des seigneurs de guerre les plus redout\u00e9s du Lib\u00e9ria. Puis, il est devenu pasteur. Aujourd&rsquo;hui il visite les familles de ses victimes \u00e0 la recherche du pardon pour ses p\u00e9ch\u00e9s.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Un certain mardi, il y a six ans de cela, on a tent\u00e9 de quantifier la culpabilit\u00e9 de Joshua Milton Blahyi. Le pr\u00e9sident de son Liberia natal avait d\u00e9sign\u00e9 une commission de neuf militants des droits de l&rsquo;homme, avocats, journalistes et pr\u00eatres pour d\u00e9terminer ce qu&rsquo;il avait fait pendant la guerre civile. Au d\u00e9but de l&rsquo;audition de 132 minutes, ils lui ont pos\u00e9 cette question : &laquo; Combien y a-t-il eu de victimes ? &raquo; Le film de l&rsquo;audition montre Blahyi assis, habill\u00e9 d&rsquo;un pantalon blanc, chemise blanche et chaussures blanches, r\u00e9fl\u00e9chissant \u00e0 la question. Combien de gens a-t-il tu\u00e9 ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il a regard\u00e9 devant lui la grande salle luxueuse o&ugrave; se tenait l&rsquo;audition. Il semblait \u00e0 la fois concentr\u00e9 et totalement d\u00e9tendu. Pendant la guerre, l&rsquo;endroit o&ugrave; se tenait maintenant la commission \u00e9tait occup\u00e9 par un tr\u00f4ne pr\u00e9sidentiel renvers\u00e9, un tas d&rsquo;excr\u00e9ments et un piano noir Steinway rutilant. Ses jambes avaient \u00e9t\u00e9 retir\u00e9es avec pr\u00e9caution, comme amput\u00e9es chirurgicalement. A l&rsquo;\u00e9poque, Blahyi contr\u00f4lait les rues de la capitale lib\u00e9rienne Monrovia et portait un autre nom.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La guerre, qui dura de 1989 \u00e0 2003, co&ucirc;ta 250 000 vies. Un million de personnes quitt\u00e8rent le pays et jusqu&rsquo;\u00e0 20 000 enfants furent recrut\u00e9s comme soldats. Les reporters ramenaient des photos d&rsquo;enfants soldats portant des masques de Halloween et des perruques de femme, mangeant des c&oelig;urs humains et d\u00e9corant les intersections des rues avec des os. Des familles achetaient des sorts magiques dont ils esp\u00e9raient protection, soit avec de l&rsquo;argent soit en sacrifiant un membre de la famille. Les chefs se choisissaient des noms de guerre qui auraient pu venir de films, ou de cauchemars, et qui souvent en \u00e9taient : G\u00e9n\u00e9ral Rambo, G\u00e9n\u00e9ral Ben Laden, G\u00e9n\u00e9ral Satan.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Blahyi avait la r\u00e9putation d&rsquo;\u00eatre plus brutal que les autres chefs de guerre. Tout le monde conna&icirc;t son nom de guerre, dont il dit qu&rsquo;il ne le perdra jamais : <em>G\u00e9n\u00e9ral Fesses-Nues<\/em>. C&rsquo;\u00e9tait un cannibale qui pr\u00e9f\u00e9rait sacrifier des b\u00e9b\u00e9s, parce qu&rsquo;il croyait que leur mort promettait la plus grande protection. Il allait au combat nu, portant seulement des baskets, une machette \u00e0 la main, car il croyait que cela le rendait invuln\u00e9rable &ndash; et de fait il n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 touch\u00e9 par une balle. Ses soldats pouvaient faire des paris, telle femme enceinte portait-elle un gar\u00e7on ou une fille, puis ils lui ouvraient le ventre pour voir qui avait gagn\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Blahyi est aujourd&rsquo;hui un pasteur, qui va \u00e0 son club d&rsquo;\u00e9checs tous les dimanches.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Interrog\u00e9 sur ses victimes, il a tourn\u00e9 sa t\u00eate sur le c\u00f4t\u00e9 et s&rsquo;est essuy\u00e9 le cou. Il n&rsquo;avait appris l&rsquo;anglais que quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t, et il a choisi ses mots avec soin. Ses joues et sa t\u00eate massive il les avait ras\u00e9es, et la sueur coulait sur son front. A la fin, il a dit : <em>&laquo; Je ne connais pas le complet&hellip; complet&hellip; complet total&hellip; mais si je&hellip; si je&hellip; devais calculer&hellip; tout ce que j&rsquo;ai fait&hellip; ce serait&hellip; \u00e7a ne devrait pas \u00eatre moins de 20 000 &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Un meurtrier avec peu d&rsquo;\u00e9gaux<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Il n&rsquo;y a qu&rsquo;une poign\u00e9e de gens dans le monde entier accus\u00e9s d&rsquo;un nombre similaire de meurtres que Blahyi. Mais personne n&rsquo;a r\u00e9pondu aux accusations de la m\u00eame mani\u00e8re que lui. Kaing Guek Eav, le chef d&rsquo;un camp de prisonniers Khmer Rouge au Cambodge o&ugrave; environ 15 000 personnes furent tortur\u00e9es et tu\u00e9es, parle de lui-m\u00eame comme d&rsquo;un secr\u00e9taire ordinaire qui a ob\u00e9i aux ordres, comme tout le monde dans l&rsquo;organisation. Le g\u00e9n\u00e9ral serbe bosniaque Ratko Mladic, accus\u00e9 d&rsquo;actes de g\u00e9nocide entra&icirc;nant la mort de 8 000 personnes \u00e0 Srebrenica et 11 000 \u00e0 Sarajevo, a d\u00e9nonc\u00e9 l&rsquo;accusation comme &laquo; des paroles monstrueuses &raquo; qu&rsquo;il n&rsquo;avait jamais entendu avant. Et le g\u00e9n\u00e9ral Augustin Bizimungu, qui aidait \u00e0 \u00e9crire les listes de morts au Rwanda, n&rsquo;a rien dit du tout.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Blahyi a r\u00e9pondu \u00e0 toutes les questions consciencieusement, m\u00eame quand on l&rsquo;interrogeait sur le go&ucirc;t de la chair humaine. L&rsquo;enregistrement de l&rsquo;audition, o&ugrave; on lui rappelle ses d\u00e9clarations ant\u00e9rieures, est gard\u00e9 aux archives nationales du Liberia.<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; &lsquo;J&rsquo;ai recrut\u00e9 des enfants qui avaient 9 ou 10 ans.&rsquo; Est-ce correct ? &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Oui &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; &lsquo;Je leur ai enseign\u00e9 la violence. Je leur expliquais que tuer des gens est un jeu.&rsquo; Est-ce correct ? &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Correct &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; &lsquo;Quand j&rsquo;abattais et blessais un ennemi, je d\u00e9coupais son dos et mangeais son c&oelig;ur vivant.&rsquo; Est-ce correct ? &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Je veux apporter une pr\u00e9cision&hellip; Je laissais aussi le corps \u00e9tendu pour que mes enfants soldats coupent la personne en morceaux, afin qu&rsquo;ils n&rsquo;aient aucun sentiment pour les gens &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Etes-vous le m\u00eame Joshua Milton Blahyi qu&rsquo;on appelle maintenant Joshua l&rsquo;Evang\u00e9liste ? &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Oui, madame &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Pourquoi avez-vous d\u00e9cid\u00e9, au vu de ce&hellip; pass\u00e9, de venir \u00e0 la Commission V\u00e9rit\u00e9 et R\u00e9conciliation ? &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Pour ma foi. On m&rsquo;a dit que je devais dire la v\u00e9rit\u00e9, et que la v\u00e9rit\u00e9 me fera libre &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Homme de Dieu ou Simulateur ?<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Un dimanche de juillet, cinq ans apr\u00e8s l&rsquo;audition, Blahyi est en train de pr\u00eacher dans sa congr\u00e9gation. L&rsquo;odeur d&rsquo;un abattoir impr\u00e8gne l&rsquo;\u00e9glise de Monrovia. Dehors, un enfant urine dans le sable. C&rsquo;est la saison des pluies, mais l&rsquo;\u00e9glise est remplie de jeunes femmes en robes color\u00e9es, d&rsquo;hommes d&rsquo;affaires cravat\u00e9s et de parents ber\u00e7ant leurs enfants. Ils viennent de passer trois heures \u00e0 chanter, danser et prier. Cela ressemblait davantage \u00e0 un festival qu&rsquo;\u00e0 une c\u00e9r\u00e9monie religieuse et maintenant, alors que l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement approche de son paroxysme, appara&icirc;t l&rsquo;homme qu&rsquo;ils attendaient : le Pasteur Blahyi. Il porte une veste blanche. Il prend le micro dans sa main et dit : &laquo; <em>Asseyez-vous. Alleluia. Je veux vous parler des b\u00e9n\u00e9dictions. Louez le Seigneur !<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il s&rsquo;appelle maintenant Joshua, le nom du successeur de Mo\u00efse d&rsquo;apr\u00e8s la Bible. Il pr\u00eache la Parole de Dieu. Il a construit une mission pour les anciens enfants soldats qu&rsquo;il trouve dans la rue, il leur donne nourriture et v\u00eatement. Il a adopt\u00e9 trois enfants. Il a plus de 2 500 amis sur Facebook. Il est reconnaissant quand on le loue, et aussi heureux qu&rsquo;un petit enfant quand quelqu&rsquo;un l&#8217;embrasse. &laquo;<em> C&rsquo;est un bon gar\u00e7on <\/em>&raquo; dit sa m\u00e8re, qui maintenant fait la cuisine pour les anciens enfants soldats. &laquo; <em>G\u00e9n\u00e9reux et dr\u00f4le<\/em> &raquo; disent ses enfants, qui maintenant vivent avec lui. &laquo; <em>Un homme neuf<\/em> &raquo; dit sa femme.<\/p>\n<\/p>\n<p><p><u>Est-il possible qu&rsquo;un criminel de guerre devienne un homme de Dieu ? Ou bien n&rsquo;est-il qu&rsquo;un simulateur ?<\/u> Voil\u00e0 l&rsquo;accusation : qu&rsquo;il rev\u00eat chaque dimanche le masque du pr\u00eacheur, mais que sous le masque il reste un meurtrier.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Blahyi, 42 ans, est assis sur la terrasse derri\u00e8re sa maison dans le quartier nord de Monrovia. C&rsquo;est un homme solidement b\u00e2ti qui avait autrefois le corps d&rsquo;un lutteur. Les voisins pendent leur linge. Des enfants crient dans le jardin de la maison d&rsquo;\u00e0-c\u00f4t\u00e9. Ses filles, qui sont en vacances scolaires, sont dans la cuisine pr\u00e9parant une salade pour le d&icirc;ner de poulet qui va \u00eatre servi. Blahyi aime avoir sa famille autour de lui. Il parle de son fils a&icirc;n\u00e9 Joshua, qui a maintenant 12 ans, se pr\u00e9pare \u00e0 entrer au coll\u00e8ge, et voudrait devenir ing\u00e9nieur en a\u00e9ronautique. Blahyi regarde un papillon voler au-dessus des palmiers. Ses yeux s&rsquo;adoucissent quand il parle de ses enfants. &laquo;<em> Je pense qu&rsquo;ils sont fiers de moi <\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Dormez-vous bien la nuit ? &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; J&rsquo;ai cette b\u00e9n\u00e9diction d&rsquo;un bon sommeil &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Etes-vous heureux ? &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Oui, tr\u00e8s &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Irez-vous au ciel ? &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; C&rsquo;est ce qui est \u00e9crit dans la Bible. Celui qui croit en J\u00e9sus ne sera pas condamn\u00e9 &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">La stabilit\u00e9 plut\u00f4t que la justice<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Blahyi n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 puni pour ses crimes. La Commission V\u00e9rit\u00e9 n&rsquo;avait pour mandat que d&rsquo;enqu\u00eater sur les crimes. La Cour Internationale de La Hague n&rsquo;a juridiction que sur les crimes commis depuis sa fondation en 2002. Il n&rsquo;y a jamais eu pour le Liberia de tribunal sp\u00e9cial avec le pouvoir de poursuivre des crimes ant\u00e9rieurs, comme ceux du Rwanda, du Cambodge ou de l&rsquo;ancienne Yougoslavie.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Un tel tribunal ne pourrait \u00eatre cr\u00e9\u00e9 que par une r\u00e9solution du Conseil de S\u00e9curit\u00e9 des Nations Unies. Mais l&rsquo;ONU n&rsquo;a pas de r\u00e8gle de proc\u00e9dure claire pour des cas comme le Liberia, et il y a souvent un compromis entre la justice et la stabilit\u00e9. Au Liberia, c&rsquo;est la stabilit\u00e9 qui a \u00e9t\u00e9 choisie, parce que si tous ceux dans le pays qui ont commis un meurtre passaient devant un tribunal, le pays se transformerait probablement en une autre Somalie. Blahyi est cependant convaincu qu&rsquo;il finira par y avoir un tribunal sp\u00e9cial pour le Liberia.<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Seriez-vous pr\u00eat \u00e0 passer le reste de votre vie en prison ? &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Je l&rsquo;accepterais volontiers, tout comme la peine de mort. M\u00eame si je pouvais m&rsquo;enfuir, je ne le ferais pas. Mon Seigneur J\u00e9sus a dit : &lsquo;Rends \u00e0 C\u00e9sar ce qui est \u00e0 C\u00e9sar, et \u00e0 Dieu ce qui est \u00e0 Dieu&rsquo; &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Comment expiez-vous vos p\u00e9ch\u00e9s ? &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Je visite les gens \u00e0 qui j&rsquo;ai fait du mal, les victimes de mes crimes. J&rsquo;essaie de les aider &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Vous demandez leur pardon ? &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Oui. C&rsquo;est le plus difficile. Autrefois je ne sentais rien du tout. Maintenant je ressens leur douleur. &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; De quoi avez-vous peur ? &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; De rencontrer le Seigneur demain, et qu&rsquo;il me dise : &lsquo;Tu as g\u00e2ch\u00e9 la chance que je t&rsquo;ai donn\u00e9e&rsquo; &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Lyn Westman, un psychologue am\u00e9ricain qui l&rsquo;a accompagn\u00e9 pendant plusieurs ann\u00e9es, raconte l&rsquo;histoire de la rencontre de Blahyi avec un ancien ennemi qui le mena\u00e7ait avec une machette. Blahyi s&rsquo;est mis \u00e0 genoux et lui a dit qu&rsquo;il \u00e9tait d&rsquo;accord pour mourir, si cela aidait cet homme. Celui-ci a fini par le laisser.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo;<em> Il n&rsquo;y a aucune trace de son ancienne vie.<\/em> &raquo; dit sa femme. Mais ce n&rsquo;est pas vrai. Blahyi visite depuis des ann\u00e9es ses victimes, jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;elles lui pardonnent. Et il ne veut pas un pardon ordinaire. &laquo; <em>Le pardon complet, le pardon qui vient du fond du c&oelig;ur<\/em> &raquo; C&rsquo;est ce que souhaite Dieu, dit-il, tout comme il est \u00e9crit dans la Bible, Eph\u00e9siens 4, 32 : &laquo; Soyez bons les uns envers les autres, compatissants, vous pardonnant r\u00e9ciproquement, comme Dieu vous a pardonn\u00e9 en Christ. &raquo;. Dix-neuf parmi 76 victimes lui ont pardonn\u00e9, dit Blahyi. Mais la plupart ne veulent rien avoir \u00e0 faire avec lui. Ils se d\u00e9cha&icirc;nent sur lui, l&rsquo;insultent, ou simplement s&rsquo;\u00e9loignent en silence.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">S&rsquo;agenouiller devant les victimes<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Faith Gwae est la 77\u00e8me victime qu&rsquo;il visite. Il ne conna&icirc;t que son pr\u00e9nom, appris du pasteur de sa congr\u00e9gation qui a arrang\u00e9 la rencontre. Gwae a donn\u00e9 son accord parce que le pasteur lui a promis que rien ne lui arriverait et qu&rsquo;elle n&rsquo;aurait rien \u00e0 faire, mais que la douleur de sa perte s&rsquo;adoucirait, comme si elle suivait une th\u00e9rapie. Blahyi sait qu&rsquo;il lui a fait du mal, mais il ne se rappelle pas exactement ce qu&rsquo;il a fait. Gwae vit au fond d&rsquo;une all\u00e9e, dans un lotissement sans \u00e9lectricit\u00e9 ni eau courante, qui se r\u00e9duit \u00e0 quelques petites huttes, avec des coqs qui chantent sur quelques \u00e9tendues d&rsquo;herbe s\u00e9ch\u00e9e. Il y a un film huileux sur les flaques. Gwae gagne l&rsquo;\u00e9quivalent de 20 &euro; par mois en travaillant comme enseignante dans l&rsquo;un des pires quartiers de Monrovia.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Blahyi sort de sa Jeep \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres de la hutte. Il a plu, et il marche avec pr\u00e9caution sur le chemin, l\u00e0 o&ugrave; seuls quelques sacs de ciment l&#8217;emp\u00eachent de sombrer dans la boue. Il s&rsquo;arr\u00eate \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re de la hutte. Il regarde le ciel gris, puis ses pieds dans la poussi\u00e8re. &laquo; <em>C&rsquo;est mon chemin<\/em> &raquo; dit-il. &laquo; <em>J&rsquo;aimerais bien avoir une alternative.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Elle se retourne lorsqu&rsquo;il approche. Elle a l&rsquo;air surprise. Il avait l&rsquo;air diff\u00e9rent la derni\u00e8re fois qu&rsquo;elle l&rsquo;a vue, il y a 22 ans. Elle avait 16 ans et lui 19. Voici l&rsquo;histoire qu&rsquo;elle racontera quelques jours plus tard, avec de longs silences entre les phrases, et sans Blahyi dans la pi\u00e8ce : c&rsquo;\u00e9tait en juillet 1991, sa famille et elle vivaient dans la banlieue de Zwedru dans l&rsquo;est du Lib\u00e9ria. Ecoutant la BBC \u00e0 la radio, ils entendirent des nouvelles de la guerre. Ils se demand\u00e8rent s&rsquo;ils devaient rester ou partir. C&rsquo;\u00e9tait la saison des pluies et les rivi\u00e8res \u00e9taient en crue. La rivi\u00e8re Cavalla, qui forme la fronti\u00e8re entre Lib\u00e9ria et C\u00f4te d&rsquo;Ivoire, \u00e9tait impossible \u00e0 traverser. &laquo; <em>La guerre ne durera pas longtemps<\/em> &raquo;, disait sa m\u00e8re, aussi la famille d\u00e9cida-t-elle de rester. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Un groupe de la tribu Krahn cherchait des ennemis dans le pays, ce qui dans une guerre civile signifie n&rsquo;importe quel membre d&rsquo;une autre tribu. Son fr\u00e8re a&icirc;n\u00e9 Daniel cachait une nourrice de la tribu Gio qui travaillait pour la famille depuis des ann\u00e9es. &laquo; <em>Tout ira bien<\/em> &raquo; disait sa m\u00e8re. Faith entendit des cris dehors \u00e0 l&rsquo;approche des hommes. Tout \u00e0 coup elle aper\u00e7ut un homme nu la machette \u00e0 la main. &laquo; <em>Pourquoi est-il tout nu ?<\/em> &raquo; se demandit-elle. Puis elle vit les autres hommes, environ 25 elle l&rsquo;estime aujourd&rsquo;hui, portant des armes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ils avaient appris qu&rsquo;une femme Gio se trouvait dans le village. Daniel se tenait devant la nourrice pour la prot\u00e9ger. &laquo; <em>C&rsquo;est un \u00eatre humain, comme toi et moi <\/em>&raquo; dit-il \u00e0 Blahyi. Blahyi r\u00e9pondit par un ordre. L&rsquo;un des gar\u00e7ons s&rsquo;avan\u00e7a et trancha le pied de son fr\u00e8re. Puis il d\u00e9coupa sa cheville, suivi de son genou et sa cuisse, progressant m\u00e9thodiquement vers le haut du corps. Son fr\u00e8re finit par se taire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Blahyi ordonna \u00e0 tout le monde de s&rsquo;allonger par terre. Ses hommes viol\u00e8rent sa m\u00e8re et ses s&oelig;urs, puis les tu\u00e8rent. Gwae dit : &laquo; <em>Ils ne m&rsquo;ont pas viol\u00e9e, mais ils m&rsquo;ont fait des choses dont je ne veux pas parler. Ils m&rsquo;ont laiss\u00e9 une tache que je conserverai toujours<\/em> &raquo; A un moment Blahyi dit que les choses n&rsquo;allaient pas assez vite, qu&rsquo;il y avait d&rsquo;autres op\u00e9rations militaires dont il fallait s&rsquo;occuper. C&rsquo;est alors qu&rsquo;il commen\u00e7a \u00e0 participer.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Gwae se demande parfois pourquoi elle eut la vie sauve. Peut-\u00eatre \u00e9tait-ce Dieu. Ou peut-\u00eatre les hommes ont-ils pens\u00e9 qu&rsquo;elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 morte.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">&laquo; Laisse mon coeur tranquille &raquo;<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Blahyi est maintenant de retour. Il marche vers elle. Main gauche dans sa poche, il s&rsquo;appuie de la main droite contre la colonne blanche de la v\u00e9randa. Il a l&rsquo;air d&rsquo;avoir perdu quelque chose. Gwae est assise sur un mur, elle tourne le dos \u00e0 Blahyi. Tous deux attendent. Finalement, Blahyi exhale lentement et dit : &laquo; <em>Ma s&oelig;ur, je suis l\u00e0 seulement pour te dire que je suis d\u00e9sol\u00e9. C&rsquo;est tout ce que je veux dire. C&rsquo;est tout.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Puis il s&rsquo;agenouille et place sa t\u00eate massive sur son fr\u00eale genou \u00e0 elle. Il prend son pied v\u00eatu d&rsquo;une chaussette rose dans sa main droite. Il commence \u00e0 pleurer. Puis un bruit de sanglot sort de la poitrine de Gwae. On dirait que quelque chose \u00e9clate en elle. &laquo;<em> Pardonne-moi je t&rsquo;en prie<\/em> &raquo; murmure Blahyi. Puis il attend, toujours \u00e0 genoux, mais rien ne se passe.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Elle finit par dire &laquo; <em>C&rsquo;est bon<\/em> &raquo;. Mais ce n&rsquo;est pas un pardon. Elle veut juste qu&rsquo;il arr\u00eate. Elle secoue la t\u00eate. L\u00e8ve la main. Plus tard, elle dira s&rsquo;\u00eatre senti sur le point de mourir <u>(1)<\/u> Blahyi se l\u00e8ve et s&rsquo;effondre sur la seule chaise de la v\u00e9randa, une vieille chaise de bureau noire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Apr\u00e8s quelques minutes Gwae dit : &laquo; <em>Je ne veux rien entendre. Je ne veux rien dire. Va-t-en s&rsquo;il te pla&icirc;t. Ne me pose plus de questions. Laisse mon c&oelig;ur tranquille.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais Blahyi ne s&rsquo;en va pas, il refuse d&rsquo;abandonner. Il lui propose de l&rsquo;argent, mais elle refuse. Il lui demande o&ugrave; sont ses parents, si elle est mari\u00e9e, et pourquoi elle vit seule. Elle ne fait que secouer la t\u00eate. Il ne sait pas encore qu&rsquo;il a tu\u00e9 sa famille toute enti\u00e8re.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo;<em> Je sais que je ne peux rien faire pour toi<\/em> &raquo; dit-il. &laquo; <em>Mais au moins&hellip; laisse-moi \u00eatre un fr\u00e8re, un p\u00e8re, quelqu&rsquo;un. Je peux faire la famille, si possible<\/em> &raquo; Les genoux de Gwae commencent \u00e0 trembler. Tout cela semble tellement faux qu&rsquo;on a envie d&rsquo;agripper Blahyi et de l&#8217;emmener au loin.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il essaie de la toucher en parlant de lui-m\u00eame. &laquo; <em>&Ccedil;a fait mal. Je jouais avec mes enfants r\u00e9cemment, et on rigolait. Et j&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 penser : maintenant mes enfants rient. Et les autres enfants, ceux que j&rsquo;ai tu\u00e9s ?<\/em> &raquo; Il s&rsquo;arr\u00eate, puis reprend : &laquo; <em>Ces choses me reviennent. Chaque jour est un d\u00e9fi. Je sais que je ne peux pas atteindre tout le monde. Tout ce que je peux faire c&rsquo;est esp\u00e9rer.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Evang\u00e9liser un seigneur de la guerre<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Cette courte phrase d&rsquo;auto-apitoiement dans cette tentative d&rsquo;expiation rat\u00e9e est suffisante pour ouvrir une conversation <u>(2)<\/u> Gwae, une femme fine, ouvre la bouche et dit : &laquo; <em>C&rsquo;est quelque chose qui n&rsquo;arrive pas tout de suite. C&rsquo;est un processus. Laisse-moi seule avec moi-m\u00eame. Apr\u00e8s un moment&hellip; j&rsquo;y penserai. Je ne vais pas me r\u00e9veiller et dire &lsquo;Oh oui je te pardonne&rsquo;. C&rsquo;est impossible, tu sais<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Je sais<\/em> &raquo; dit-il<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo;<em> Je ne sais pas<\/em> &raquo;, dit-elle.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il y a deux explications possibles pour ce que fait Blahyi. La premi\u00e8re est qu&rsquo;il joue depuis 17 ans un jeu cynique, le jeu de l&rsquo;homme pieux. Mais dans un pays o&ugrave; les crimes de guerre sont totalement impunis, cela n&rsquo;a pas beaucoup de sens. &laquo; <em>Ici on honore les gens sans honneur<\/em> &raquo; dit Blahyi. Le g\u00e9n\u00e9ral Prince Johnson, qui fit couper les oreilles de l&rsquo;ancien pr\u00e9sident et le laissa saigner \u00e0 mort tout en buvant une cannette de Budweiser assis \u00e0 son bureau, est aujourd&rsquo;hui un s\u00e9nateur dans le parlement lib\u00e9rien. Quand on l&rsquo;interroge sur ses crimes, il r\u00e9pond : &laquo; <em>C&rsquo;\u00e9tait la guerre. J&rsquo;\u00e9tais soldat<\/em> &raquo;. Pourquoi Blahyi devrait-il faire semblant d&rsquo;\u00eatre pasteur, et reviendrait-il sur un pass\u00e9 qui au fond n&rsquo;int\u00e9resse personne ? Il aurait pu faire de la politique, ou ouvrir un atelier de garagiste, et personne au Lib\u00e9ria n&rsquo;aurait \u00e9t\u00e9 surpris.<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; C&rsquo;\u00e9tait la guerre. J&rsquo;\u00e9tais soldat &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>La deuxi\u00e8me possibilit\u00e9 est que Blahyi a v\u00e9ritablement chang\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;homme qui pourrait conna&icirc;tre la v\u00e9rit\u00e9 est l&rsquo;\u00e9v\u00e8que John Kun Kun de l&rsquo;Eglise Gagneuse d&rsquo;Ames de Monrovia. C&rsquo;est lui qui a transform\u00e9 le criminel de masse en homme de Dieu. C&rsquo;est un homme respect\u00e9 au Lib\u00e9ria, \u00e0 la t\u00eate de l&rsquo;une des \u00e9glises les plus influentes. Il est actuellement \u00e0 Robertsport, une ville c\u00f4ti\u00e8re \u00e0 80 kilom\u00e8tres au nord-ouest de Monrovia, participant \u00e0 une rencontre de chefs d&rsquo;\u00e9glise de tout le pays.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Kun Kun est un homme calme au regard clair. Il se d\u00e9place avec la fluidit\u00e9 d&rsquo;un athl\u00e8te, mais son discours est mesur\u00e9 comme celui d&rsquo;un vieillard. Voici son histoire : quand la guerre civile red\u00e9marra en avril 1996, lui et d&rsquo;autres chefs d&rsquo;\u00e9glises d\u00e9cid\u00e8rent de faire quelque chose contre la terreur. Ils d\u00e9cid\u00e8rent de faire la seule chose qu&rsquo;ils pouvaient faire dans un pays o&ugrave; la foi joue un si grand r\u00f4le : du pros\u00e9lytisme. Mais cette fois-ci ce sont les chefs militaires qu&rsquo;ils esp\u00e9raient convertir. Kun Kun fut choisi pour parler au G\u00e9n\u00e9ral Fesses-Nues. Il se pr\u00e9senta \u00e0 la caserne de Blahyi dans le sud de Monrovia, frappa \u00e0 la porte et attendit. L&rsquo;homme qu&rsquo;il trouva \u00e9tait tr\u00e8s occup\u00e9 et pr\u00e9tendit ne pas avoir de temps pour Kun Kun, tout en d\u00e9montant et r\u00e9assemblant sa mitraillette.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pourquoi Blahyi vivait-il une vie de meurtres ? &laquo; <em>C&rsquo;est la seule chose qu&rsquo;il connaissait<\/em> &raquo; dit Kun Kun. &laquo; <em>Je pense qu&rsquo;il aimait que les gens aient peur de lui. Il aimait commander. Les gens d\u00e9pendaient de lui<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Un criminel sans juge<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Kun Kun s&rsquo;adressa \u00e0 lui : &laquo; <em>Tout ce que je veux te dire est que J\u00e9sus t&rsquo;aime, et qu&rsquo;il a un meilleur plan pour ta vie<\/em> &raquo; Blahyi le regarda sans rien dire. Kun Kun dit une pri\u00e8re et demanda \u00e0 Blahyi de fermer les yeux et de r\u00e9p\u00e9ter la pri\u00e8re apr\u00e8s lui. Il ne ferma pas les yeux, mais il r\u00e9p\u00e9ta la pri\u00e8re. Puis Blahyi alla vers son garde du corps et lui tira une balle dans le genou pour avoir laiss\u00e9 entrer l&rsquo;\u00e9v\u00e8que. Blahyi devait plus tard demander pardon \u00e0 la famille du garde du corps. Kun Kun se demanda si c&rsquo;\u00e9tait vraiment une bonne id\u00e9e de revenir voir Blahyi <u>(3)<\/u><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais il revint. Et quand il commen\u00e7a \u00e0 conna&icirc;tre Blahyi, il comprit que cet homme avait profond\u00e9ment peur, croyait \u00eatre poss\u00e9d\u00e9 par un d\u00e9mon et cherchait une voie de sortie <u>(4)<\/u> et c&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 quelque chose que Kun Kun pouvait lui offrir. &laquo; <em>Prions ensemble<\/em> &raquo; disait-il.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Blahyi trouve l&rsquo;un de ses passages favoris dans la Bible, Jean 3, 16 : &laquo;<em> Car Dieu a tant aim\u00e9 le monde, qu&rsquo;il a donn\u00e9 son Fils unique, afin que quiconque croie en lui ne p\u00e9risse pas, mais ait la vie \u00e9ternelle&hellip; Quiconque croit en lui n&rsquo;est pas condamn\u00e9 <\/em>&raquo;. Blahyi a trouv\u00e9 ce qui est peut-\u00eatre la seule religion qui puisse lui pardonner d&rsquo;avoir commis un meurtre, des milliers de fois, lui pardonner compl\u00e8tement et continuer \u00e0 reconna&icirc;tre la grandeur de son Dieu dans cet acte de pardon. &laquo; <em>Dieu a le pouvoir de changer n&rsquo;importe qui<\/em> &raquo; dit Kun Kun &laquo; <em>m\u00eame Fesses-Nues<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dans son sermon du dimanche, le Pasteur Blahyi parle de la souffrance de Job, des r\u00eaves de Jacob et des miracles de J\u00e9sus. Les membres de sa congr\u00e9gation ferment les yeux et tendent les mains. Sa voix devient de plus en plus forte, jusqu&rsquo;\u00e0 crier parmi les rangs des fid\u00e8les, tendant son bras et criant dans le micro : &laquo; <em>Dieu, montre-moi pourquoi je suis. Montre-moi mon r\u00f4le, mon Dieu. Montre-moi pourquoi je suis n\u00e9. <\/em>&raquo; Les mains lev\u00e9es de ses auditeurs forment des ombres sur le mur derri\u00e8re lui. C&rsquo;est comme si de grandes mains noires tentaient de l&rsquo;atteindre, des mains auxquelles il parvient encore et encore \u00e0 \u00e9chapper.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le jour suivant, c&rsquo;est ainsi qu&rsquo;il d\u00e9crit son r\u00f4le : &laquo; <em>Je crois que Dieu veut m&rsquo;utiliser comme un signe. Aussi loin qu&rsquo;aille une personne, elle a la possibilit\u00e9 de changer<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Peut-\u00eatre y a-t-il une troisi\u00e8me possibilit\u00e9, qui ne suppose ni que Blahyi porte un masque, ni qu&rsquo;il soit v\u00e9ritablement r\u00e9form\u00e9. Peut-\u00eatre Blahyi croit-il sinc\u00e8rement avoir chang\u00e9. Et le pays o&ugrave; il vit le croit aussi. Et si tout le monde le croit, est-ce que ce n&rsquo;est pas vrai <u>(5)<\/u> ? <u>Si Blahyi porte chaque dimanche un masque, la peau qui est dessous a pris maintenant la forme du masque<\/u>. Si c&rsquo;est bien le cas, alors Blahyi reste un criminel sans juge sur cette Terre.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Notes<\/h3>\n<\/p>\n<p><p><u>1<\/u> &#8211; Pour bien appr\u00e9cier la violence de la demande de Blahyi, il faut se souvenir que Gwae est chr\u00e9tienne. Or J\u00e9sus, qui s&rsquo;est pr\u00e9sent\u00e9 comme porteur du pardon divin pour toute faute humaine, a aussi clairement averti que ses disciples avaient obligation eux-m\u00eames de pardonner : le pardon re\u00e7u de Dieu est en quelque sorte conditionnel au fait d&rsquo;\u00eatre pr\u00eat soi-m\u00eame \u00e0 pardonner les torts &#8211; voir <a href=\"http:\/\/otremolet.free.fr\/otbiblio\/bible\/nouveau\/matthieu\/mt18.html\">Matthieu 18,21-35<\/a> par exemple. Gwae est donc sous l&rsquo;effet d&rsquo;une injonction de <u>devoir<\/u> pardonner, m\u00eame les crimes abominables qu&rsquo;elle a subi &#8211; que cela lui soit humainement difficile est clair et accept\u00e9, mais il lui est impossible de par sa foi de dire ce qui peut-\u00eatre lui br&ucirc;le les l\u00e8vres &quot;Jamais je ne te pardonnerai !&quot;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>J\u00e9sus a affirm\u00e9 que le joug qu&rsquo;il propose est &quot;<em>ais\u00e9<\/em>&quot; et son fardeau &quot;<em>l\u00e9ger<\/em>&quot; (<a href=\"http:\/\/www.lexilogos.com\/bible\/jerusalem_matthieu.htm#11\">Matthieu 11,30<\/a>) mais il faut reconna&icirc;tre que dans ce cas pr\u00e9cis il semble bien lourd. Pardonner est peut-\u00eatre la meilleure chose que Gwae puisse faire, y compris pour elle-m\u00eame, mais qui pr\u00e9tendra que c&rsquo;est ais\u00e9 ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p><u>2<\/u> &#8211; Remarquons que c&rsquo;est la premi\u00e8re fois que Blahyi peut appara&icirc;tre \u00e0 Gwae autrement que redoutable. Non seulement le chef de guerre meurtrier vingt ans plus t\u00f4t \u00e9videmment, mais m\u00eame le p\u00e9nitent d&rsquo;aujourd&rsquo;hui peut faire peur, ce dernier justement parce qu&rsquo;il porte cette requ\u00eate exorbitante de pardon, que Gwae de par sa foi croit n&rsquo;avoir pas le droit de lui refuser. Ce moment fugitif o&ugrave; Blahyi avoue que tout cela est bien dur, qu&rsquo;il se sent d\u00e9pass\u00e9 par l&rsquo;ampleur de sa culpabilit\u00e9 &#8211; bref o&ugrave; il se montre vuln\u00e9rable &#8211; est pr\u00e9cis\u00e9ment celui o&ugrave; Gwae trouve la force de commencer \u00e0 lui parler<\/p>\n<\/p>\n<p><p><u>3<\/u> &#8211; Aller trouver les mains nues un terrible dragon, assez f\u00e9roce pour tirer sur un de ses hommes pour une simple erreur sans cons\u00e9quence, et lui proposer de devenir un agneau, c&rsquo;est \u00e0 coup s&ucirc;r une forme d&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme. On peut comprendre l&rsquo;h\u00e9sitation de Kun Kun \u00e0 tenter une nouvelle fois sa chance.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, du point de vue de Blahyi croyant \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque dur comme fer \u00e0 magie noire et sorcellerie, un homme auquel la puissance dont il se disait \u00e9missaire pouvait inspirer un tel courage devait bien appara&icirc;tre comme un puissant sorcier &#8211; ce qui cr\u00e9dibilisait sans doute l&rsquo;affirmation de Kun Kun comme quoi le Dieu dont il se disait l&rsquo;ambassadeur serait v\u00e9ritablement capable de changer Blahyi de fond en comble et de lui offrir une nouvelle vie.<\/p>\n<\/p>\n<p><p><u>4<\/u> &#8211; Dit dans un autre langage, ou vu selon un autre regard, Blahyi en \u00e9tait venu \u00e0 d\u00e9tester l&rsquo;homme qu&rsquo;il \u00e9tait devenu &#8211; &quot;<em>poss\u00e9d\u00e9 par un d\u00e9mon<\/em>&quot; &#8211; et peut-\u00eatre la vie qu&rsquo;il menait. Mais il lui \u00e9tait bien s&ucirc;r extr\u00eamement difficile d&rsquo;imaginer une voie de sortie &#8211; celui qui a toujours v\u00e9cu par l&rsquo;\u00e9p\u00e9e et par la terreur, comment pourrait-il continuer \u00e0 vivre si ce n&rsquo;est par l&rsquo;\u00e9p\u00e9e et la terreur ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p><u>5<\/u> &#8211; Quelle que soit l&rsquo;interpr\u00e9tation que l&rsquo;on choisisse du cas de Joshua Blahyi, qu&rsquo;on y voie l&rsquo;action d&rsquo;une force venue du Ciel ou une transformation psychologique seulement humaine quoique extr\u00eame, une chose est certaine : si Blahyi a pu changer \u00e0 tel point, s&rsquo;il a pu abandonner le &quot;<em>masque<\/em>&quot; du G\u00e9n\u00e9ral Fesses-Nues et rev\u00eatir ce que Saint Paul appelle &quot;<em>l&rsquo;homme nouveau<\/em>&quot; (<a href=\"http:\/\/otremolet.free.fr\/otbiblio\/bible\/nouveau\/ephesiens\/ep4.html\">Eph\u00e9siens 4,24<\/a>) &#8211; et qui peut-\u00eatre n&rsquo;est qu&rsquo;un autre masque ? &#8211; c&rsquo;est d&rsquo;abord parce qu&rsquo;en d\u00e9pit de toutes les apparences <strong>il l&rsquo;a cru possible<\/strong>.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Expier 20 000 crimes de guerre Joshua Blahyi, seigneur de guerre repenti, meurtrier de masse devenu pasteur, est \u00e0 bien des \u00e9gards un cas limite. 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