{"id":77616,"date":"2017-11-21T05:27:34","date_gmt":"2017-11-21T05:27:34","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2017\/11\/21\/philippe-grasset-et-la-grace-de-verdun\/"},"modified":"2017-11-21T05:27:34","modified_gmt":"2017-11-21T05:27:34","slug":"philippe-grasset-et-la-grace-de-verdun","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2017\/11\/21\/philippe-grasset-et-la-grace-de-verdun\/","title":{"rendered":"Philippe Grasset et la gr\u00e2ce de Verdun"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Philippe Grasset et la gr\u00e2ce de Verdun<\/h2>\n<\/p>\n<p><p><em>Nunc patimur longae pacis mala<\/em>, dit Juv\u00e9nal. On traduit ? Nous p\u00e2tissons des maux d&rsquo;une longue paix.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il est bon de se replonger alors dans les enfers de Verdun avec Philippe Grasset. Lui serre les auteurs comme Ob\u00e9lix un l\u00e9gionnaire romain pour en extraire la v\u00e9rit\u00e9 : o&ugrave; est pass\u00e9 Ast\u00e9rix, ou est pass\u00e9e la France&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il part de P\u00e9guy, Philippe :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; M\u00e8re voici vos fils qui se sont tant battus.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Qu&rsquo;ils ne soient pas jug\u00e9s sur leur seule mis\u00e8re.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Que Dieu mette avec eux un peu de cette terre<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Qui les a tant perdus et qu&rsquo;ils ont tant aim\u00e9e. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette terre nous a beaucoup perdus, oui. On fut enterr\u00e9s dans le sang des tranch\u00e9es. Cette approche sacrale de la Guerre, le guerre sainte par excellence de ces si\u00e8cles marqu\u00e9s par le prosa\u00efsme et le mat\u00e9rialisme permanents (je relis Schuon qui le confirme \u00e0 chaque ligne) est ici confirm\u00e9e par Bainville :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Et puis la mystique du nationalisme l&rsquo;a saisi. Il s&rsquo;\u00e9tait retrouv\u00e9 paysan de France, tout pr\u00e8s de la terre, de la gl\u00e8be, du sillon. Cet universitaire s&rsquo;\u00e9tait mis \u00e0 v\u00e9n\u00e9rer sainte Genevi\u00e8ve et sainte Jeanne d&rsquo;Arc avec la ferveur et la simplicit\u00e9 d&rsquo;un homme du Moyen &Acirc;ge. Il \u00e9tait devenu un des mainteneurs et un des exalteurs de la tradition. Il a \u00e9t\u00e9 de ce mouvement profond, de ce mouvement de l&rsquo;instinct qui, dans les  mois qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 la guerre, a repli\u00e9 les Fran\u00e7ais sur eux-m\u00eames, a conduit l&rsquo;\u00e9lite intellectuelle et morale de la nation \u00e0 des m\u00e9ditations, souvent d&rsquo;un caract\u00e8re religieux, sur les origines et l&rsquo;histoire de la nation&#8230; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Comme Igitur descendant au tombeau, le peuple Fran\u00e7ais descend dans sa terre, terminant une histoire formidable&hellip; Au contraire, l&rsquo;Allemagne vit cette guerre dynamiquement, comme Curd Jurgens le dit dans Duel sous le Pacifique (&laquo; nous sommes sortis plus forts de cette premi\u00e8re guerre &raquo;, mais le capitaine de U-boot sait que la deuxi\u00e8me ne donnera rien &ndash; qu&rsquo;elle donnera le rien o&ugrave; nous pataugeons) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Certes, l&rsquo;Allemagne est pos\u00e9e comme une \u00e9norme dynamo au centre de l&rsquo;Europe, une \u00e9norme b\u00eate m\u00e9canique qui scande, hal\u00e8te, mugit, produit et grandit, et forcit, et gronde comme le feu d&rsquo;une chaudi\u00e8re g\u00e9ante, et chante sa puissance&hellip; Le ph\u00e9nom\u00e8ne est allemand parce que l&rsquo;Allemagne en rend compte \u00e0 merveille, avec tout son poids, mais il n&rsquo;est pas sp\u00e9cifiquement allemand. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ailleurs avec l&rsquo;\u00e9nergie qu&rsquo;on lui connait, et qui fait qu&rsquo;il semble encenser ce qu&rsquo;il descend en flammes, Philippe ajoute :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; C&rsquo;est plus que jamais flucht nach vorne. C&rsquo;est la fusion extraordinaire entre la puissance colossale de la modernit\u00e9 industrielle, la Technik qu&rsquo;affectionnent les Allemands (comme, bient\u00f4t, les Am\u00e9ricains v\u00e9n\u00e8rent la technologie, c&rsquo;est la m\u00eame chose et le parall\u00e9lisme se poursuit), et de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 la spiritualit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9lan de l&rsquo;Empire, de l&rsquo;\u00e9lan naturellement pangermaniste. Nietzsche ricane de cette contradiction bien allemande, la marche forc\u00e9e \u00e0 la spiritualit\u00e9 et le d\u00e9veloppement tr\u00e8s mat\u00e9riel de la puissance de la Technik, et il ne doute pas que la victime sera l&rsquo;esprit (Geist). &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>PHG compare les deux grands expansionnismes du si\u00e8cle dernier, l&rsquo;am\u00e9ricain et l&rsquo;allemand :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Les deux pan-expansionnismes &ndash; le pangermanisme et le pan-am\u00e9ricanisme que l&rsquo;histoire arrangeante d\u00e9finira de fa\u00e7on bien diff\u00e9rente, selon les n\u00e9cessit\u00e9s des conformismes de l&rsquo;\u00e9poque &ndash; ont des correspondances qui vont par-del\u00e0 les mers. C&rsquo;est le rythme, la \u00ab\u00a0vie intense\u00a0\u00bb, la force dynamique du modernisme, et puis voici la culture, et pas n&rsquo;importe laquelle, la culture audacieuse, cr\u00e9atrice, avant-gardiste et d\u00e9structurante&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La culture allemande est alors d\u00e9structurante, et elle est m\u00eame plus dangereuse que la culture am\u00e9ricaine <em>divertissement d&rsquo;ilotes<\/em>. Metropolis, Siegfried, l&rsquo;expressionnisme effraient.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tout cela donne au destin allemand une dimension moins faustienne que ludique :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo;Pour l&rsquo;Allemagne, la guerre est donc \u00ab\u00a0eine innere Notwendigkeit\u00a0\u00bb, une n\u00e9cessit\u00e9 spirituelle, poursuit Modris. C&rsquo;est une qu\u00eate d&rsquo;authenticit\u00e9, de v\u00e9rit\u00e9, d&rsquo;accomplissement de soi, de ces valeurs \u00e9voqu\u00e9es par l&rsquo;avant-garde avant le conflit, et un combat contre tout ce \u00e0 quoi celle-ci s&rsquo;est attaqu\u00e9e, c&rsquo;est-\u00e0-dire le mat\u00e9rialisme, l&rsquo;hypocrisie et la tyrannie. [&#8230;] La guerre devient synonyme d&rsquo;\u00e9mancipation et de libert\u00e9, \u00ab\u00a0Befreiungs\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0Freiheitskampf\u00a0\u00bb. Pour Carl Zuckmayer, c&rsquo;est \u00ab\u00a0une lib\u00e9ration par rapport \u00e0 la petitesse et \u00e0 la mesquinerie bourgeoises\u00a0\u00bb&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le fran\u00e7ais ne p\u00e8se pas lourd \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ces grosses Bertha. Les Allemands d\u00e9clencheront la r\u00e9volution russe (lisez Denikine) avec leurs agents, tueront deux millions de russes, de Fran\u00e7ais, un million d&rsquo;Anglais par leur mitraille eux dont la moiti\u00e9 des victimes seront dues au blocus et \u00e0 la faim. La mitraille l&rsquo;industrie, l&rsquo;usine, cela reste le secret de l&rsquo;Allemagne moderne et de ses nains sortis des mines.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La Fran\u00e7ais \u00e0 c\u00f4t\u00e9 fait rustique. Philippe cite Curtius, prestigieux francophile et romaniste allemand :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo;Le Fran\u00e7ais vit beaucoup plus intens\u00e9ment que nous [Allemands] parmi les souvenirs du pass\u00e9, \u00e9crit Curtius. Nous voyons dans le pass\u00e9 l&rsquo;histoire d&rsquo;un devenir ; le Fran\u00e7ais y contemple la pr\u00e9sence d&rsquo;une tradition. [&#8230;] Les cat\u00e9gories de la pens\u00e9e historique [du Fran\u00e7ais] sont celles de la dur\u00e9e, non du d\u00e9veloppement. [&#8230;] Ce qui, en France, est devenu r\u00e9alit\u00e9 historique, conserve une fois pour toutes sa validit\u00e9.&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce n&rsquo;est pas que la France ennuy\u00e9e des Goncourt et de Gu\u00e9non n&rsquo;ait pas non plus ses responsabilit\u00e9s dans cette chute cyclique :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Arnaud Dandieu et Robert Aron \u00e9crivirent, dans D\u00e9cadence de la nation fran\u00e7aise, en 1931 encore : &laquo;Enfin Descartes est descendu dans la rue avec l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;industrialisme et du taylorisme. Ainsi par un lent avilissement, la m\u00e9thode cart\u00e9sienne, perdant de plus en plus sa valeur individuelle et sa force r\u00e9volutionnaire, s\u00e9par\u00e9e de tout germe vivant, a pris un nom particulier. Elle s&rsquo;appelle Etats-Unis. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais Verdun et la Grande Guerre nous sauvent, nous rappellent, nous d\u00e9livrent. On a tous en nous un peu du grand Meaulnes. Et Philippe nous rappelle pourquoi :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Ainsi, par simple vertu du rapprochement et de la confrontation des choses, vous vient cette pens\u00e9e \u00e9trange mais qui ne l&rsquo;est plus autant, apr\u00e8s tout, lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de la France : y a-t-il une plus belle mort pour un \u00e9crivain fran\u00e7ais qu&rsquo;au champ d&rsquo;honneur ? &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est magnifique et on compare au si\u00e8cle de la Libye et de BHL :<\/p>\n<\/p>\n<p><p> &laquo; Sans doute, dans notre temps historique vou\u00e9 \u00e0 la seule communication et aux guerres sans intention de nuire o&ugrave; les victimes par centaines de mille ne sont que \u00ab\u00a0collat\u00e9rales\u00a0\u00bb, l&rsquo;absence de champs d&rsquo;honneur explique-t-elle l&rsquo;absence de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce sur\u00e9l\u00e8vement de la conscience fran\u00e7aise, ces retrouvailles avec l&rsquo;\u00e2me sont le socle du livre &ndash; et de la bataille. PHG ajoute :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; A Verdun, les soldats fran\u00e7ais furent si compl\u00e8tement contraints \u00e0 l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme, comme \u00e0 la seule attitude possible pour la survivance, qu&rsquo;ils exp\u00e9riment\u00e8rent l&rsquo;alchimie humaine de l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme lorsqu&rsquo;elle s&rsquo;appuie sur la m\u00e9taphysique, justement caract\u00e9ris\u00e9e par Freud d&rsquo;une mani\u00e8re clinique lorsqu&rsquo;il explique l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme par la croyance de l&rsquo;inconscient en son immortalit\u00e9. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Apr\u00e8s notre <em>hauteur<\/em> recherche sa voie hors des sentiers d\u00e9battus comme un chevalier de Chr\u00e9tien de Troyes :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Finalement, je pr\u00e9f\u00e8re revenir sur mes pas et retrouver ma \u00ab\u00a0voie centrale\u00a0\u00bb. C&rsquo;est un choix de circonstance compr\u00e9hensible, sans gloire et sans soucis, qui sacrifie l&rsquo;aventure \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience &ndash; ou bien est-ce la voie qui m&rsquo;est propre, ma \u00ab\u00a0voie centrale\u00a0\u00bb devenue ma \u00ab\u00a0voie sacr\u00e9e\u00a0\u00bb c&rsquo;est cela, pour rejoindre \u00e0 ma fa\u00e7on quelque voie imp\u00e9n\u00e9trable hors des sentiers battus. Je repartis donc, avec le sentiment de mes devoirs accomplis. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette bataille est sacr\u00e9e. Les batailles sacr\u00e9es, on en avait perdu l&rsquo;habitude depuis Gergovie, Al\u00e9sia, Bouvines :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo;Toutefois dans la m\u00e9moire europ\u00e9enne de la Grande Guerre, la bataille de Verdun reste la bataille d\u00e9cisive, le symbole et le souvenir de tous les h\u00e9ro\u00efsmes, le sacrifice et les horreurs de la guerre de tranch\u00e9e. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>PHG pol\u00e9mique avec un m\u00e9diocre italien sur l&rsquo;imp\u00e9rialisme fran\u00e7ais et l\u00e0 je discute : il y a alors victoire de l&rsquo;imp\u00e9rialisme qualitatif fran\u00e7ais sur l&rsquo;imp\u00e9rialisme quantitatif am\u00e9ricain. Lisez les po\u00e8mes de d&rsquo;Annunzio \u00e0 la gloire de la France sur&hellip; Wikisource.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On vient s&rsquo;initier \u00e0 paris, on ne va pas chez les <em>silly cons<\/em>. Demandez \u00e0 Fred Astaire, Audrey, Gene Kelly, Hemingway : on sait o&ugrave; se perdre, o&ugrave; se trouver. La France est l&#8217;empire, l&rsquo;Am\u00e9rique un dominion. Tout se retourne apr\u00e8s la Guerre, o&ugrave; un vieux Fed (sic) Astaire adopte Leslie Caron avant de l&rsquo;\u00e9pouser (Daddy long legs)&#8230; Un beau jour j&rsquo;\u00e9crirai sur Fred Astaire (il retourne les soviets \u00e0 Paris, voyez Silk Stockings).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais Philippe \u00e9crit :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Puis, \u00e0 la r\u00e9flexion, assez rapide au demeurant pour quiconque poss\u00e8de une base raisonnable de culture politique et d&rsquo;histoire de la culture, l&rsquo;assertion s&rsquo;effrite jusqu&rsquo;\u00e0 se r\u00e9pandre proche du ridicule. S&rsquo;il y a un \u00ab\u00a0imp\u00e9rialisme culturel\u00a0\u00bb entre les deux guerres, c&rsquo;est bien celui de l&rsquo;Am\u00e9rique qui, sans coup f\u00e9rir, dans les ann\u00e9es vingt, lance une entreprise sans pr\u00e9c\u00e9dent historique de puissance, d&rsquo;efficacit\u00e9, et d&rsquo;abaissement des esprits, de conqu\u00eate culturelle du monde, d'\u00a0\u00bbam\u00e9ricanisation\u00a0\u00bb du monde, &ndash; Europe comprise et comprise en priorit\u00e9, sans aucune place laiss\u00e9e \u00e0 &laquo;l&rsquo;imp\u00e9rialisme culturel fran\u00e7ais entre les deux guerres mondiales&raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Vient la cerise sur le g\u00e2teau.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;essence de la France c&rsquo;est les villages. Et c&rsquo;est le grand moment du livre, les villages morts pour la France enfouis sous les bombes, mais toujours l\u00e0 comme une \u00e2me qui ne meurt pas. La terre fran\u00e7aise transform\u00e9e en tombeau de vingt nations.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Je parle de ce contraste des squelettes de ferraille et de b\u00e9ton des forts et des ouvrages avec ces lieux inattendus que sont les \u00ab\u00a0villages morts pour la France\u00a0\u00bb de la bataille de Verdun ; Douaumont et Vitry-devant-Douaumont, pr\u00e9cis\u00e9ment pour notre cas, deux des neuf \u00ab\u00a0villages morts pour la France\u00a0\u00bb que nous avons d\u00e9couverts et arpent\u00e9s ; laiss\u00e9s \u00e0 l&rsquo;origine en leur \u00e9tat de destruction an\u00e9antie, comme des remugles de la bataille, recouverts au fil des ans et des saisons dans leur topographie boulevers\u00e9e par une nature g\u00e9n\u00e9reuse et qui a l&rsquo;esprit d&rsquo;\u00e9pouser les trous d&rsquo;obus en en faisant des rondeurs presque amicales, avec leurs rues toujours trac\u00e9es et retrac\u00e9es, les maisons disparues indiqu\u00e9es dans leurs emplacements par autant de piquets blancs et pimpants au sommet desquels sont nomm\u00e9s les propri\u00e9taires morts ou chass\u00e9s par la mitraille, et leurs professions, ma\u00e7on, savetier, boulanger. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Apr\u00e8s notre po\u00e8te-prosateur s&rsquo;enflamme :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Lorsque vous venez des squelettes de b\u00e9ton piqu\u00e9s des restes brutaux et haineux de la ferraille tordue qu&rsquo;on trouve d&rsquo;un fort \u00e0 l&rsquo;autre, les villages morts pour la France offrent un havre de paix, d&rsquo;harmonie et de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 qui triomphe du temps, de la mort et du bruit de la mitraille qui tonnait encore au lointain l&rsquo;instant d&rsquo;avant. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La beaut\u00e9 de la France d&rsquo;outre-tombe demeure :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Puis il me vient \u00e0 l&rsquo;esprit, par l&rsquo;inspiration d&rsquo;un c&oelig;ur exalt\u00e9, le jugement sans appel que ces villages sont d&rsquo;une somptueuse beaut\u00e9. On croirait une composition mesur\u00e9e, align\u00e9e, \u00e0 la fois retenue et lib\u00e9r\u00e9e (dans cet ordre), plant\u00e9e dans cet espace trac\u00e9 pour elle, pour servir de canevas de composition \u00e0 une toile de ma&icirc;tre d&rsquo;une \u00e9poque sans aucun doute classique et apais\u00e9e. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Humus donne humilit\u00e9 ; ici dans un \u00e9lan sublime :<\/p>\n<\/p>\n<p><p> &laquo; Ce lieu et ce qu&rsquo;on a mis dans ce lieu rel\u00e8vent de l&rsquo;Histoire et t\u00e9moignent de l&rsquo;inconsciente modestie fran\u00e7aise par rapport \u00e0 l&rsquo;Histoire, &ndash; qui est pr\u00e9cis\u00e9ment la marque de la proximit\u00e9 entre la France et l&rsquo;Histoire. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et on compare bien s&ucirc;r avec Hiroshima :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Il existe nombre de lieux historiques o&ugrave; l&rsquo;on conserve les traces de la destruction en l&rsquo;\u00e9tat. C&rsquo;est le cas d&rsquo;Hiroshima, o&ugrave; tel \u00e9difice vitrifi\u00e9 par la terrible explosion est conserv\u00e9 comme souvenir et symbole, au milieu de la ville reconstruite, les deux choses par contraste racontant la volont\u00e9 humaine de rappeler la destruction terrible et la volont\u00e9 triomphante de surmonter cette destruction. Il est aussi des lieux historiques qu&rsquo;on garde en l&rsquo;\u00e9tat, avec leurs ruines, leurs plaies, leurs peines et leurs souffrances fix\u00e9es dans la mati\u00e8re tordue et tortur\u00e9e par la violence. Les \u00ab\u00a0villages\u00a0\u00bb ne montrent rien de pareil. Les ruines ont disparu et un paysage idyllique les a remplac\u00e9es mais rien n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 reconstruit; tout juste a-t-on \u00e9rig\u00e9 un mausol\u00e9e, une chapelle, une discr\u00e8te pierre grav\u00e9e et comm\u00e9morative, rien qui puisse pr\u00e9tendre \u00e0 une reconstruction. Au contraire, la destruction est act\u00e9e, symbolis\u00e9e, exactement figur\u00e9e comme elle \u00e9tait, dans un ordre parfait; la destruction est reconstruite, le d\u00e9sordre de l&rsquo;an\u00e9antissement des choses est restitu\u00e9 dans une forme absolument ordonn\u00e9e. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dans mon Mitterrand grand initi\u00e9 (son secr\u00e9taire Jaillette m&rsquo;avait m\u00eame remerci\u00e9&hellip;) j&rsquo;avais soulign\u00e9 la proximit\u00e9 de la France et de l&rsquo;Egypte (paysans, fleuve, symbolisme, ob\u00e9lisques, pharaon, royaut\u00e9 sacr\u00e9e&hellip;). Ici Philippe devine les sphinx dans ces villages :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Ainsi est-on confront\u00e9 \u00e0 la fois \u00e0 quelque chose d&rsquo;infiniment familier, comme seule une \u00e2me peut l&rsquo;\u00eatre dans un tel lieu, et quelque chose d&rsquo;\u00e9galement \u00e9nigmatique. Ces villages sont notre Sphinx. S&rsquo;ils voulaient bien nous r\u00e9pondre&hellip; (Mais ils ne seraient plus notre Sphinx et jamais plus nous ne pourrions leur soumettre notre \u00e9nigme. Nous resterions face \u00e0 l&rsquo;\u00e9nigme du monde. Cela ne se peut et notre Sphinx reste le Sphinx. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tiens un peu de C\u00e9line, qui s&rsquo;y conna&icirc;t en villages br&ucirc;l\u00e9s :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; &Ccedil;a se remarque bien comment que \u00e7a br&ucirc;le un village, m\u00eame \u00e0 vingt kilom\u00e8tres. C&rsquo;\u00e9tait gai. Un petit hameau de rien du tout qu&rsquo;on apercevait m\u00eame pas pendant la journ\u00e9e, au fond d&rsquo;une moche petite campagne, eh bien, on a pas id\u00e9e la nuit, quand il br&ucirc;le, de l&rsquo;effet qu&rsquo;il peut faire ! On dirait Notre-Dame ! &Ccedil;a dure bien toute une nuit \u00e0 br&ucirc;ler un village, m\u00eame un petit, \u00e0 la fin on dirait une fleur \u00e9norme, puis, rien qu&rsquo;un bouton, puis plus rien. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La France c&rsquo;est le sacre et Verdun c&rsquo;est son sacrifice. C&rsquo;est pour cela qu&rsquo;elle est reine des nations pendant et juste apr\u00e8s la Guerre. Le monde entier v\u00e9cut sa sublimation. Philippe :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Sieburg l&rsquo;observe, mi-figue mi-raisin, ce culot exceptionnel de l&rsquo;inventrice du \u00ab\u00a0nationalisme mystique\u00a0\u00bb : &laquo;Elle avait pour principe que non seulement la France a toujours raison, mais encore qu&rsquo;elle agit toujours d&rsquo;accord avec Dieu, de sorte que quiconque lui r\u00e9siste, r\u00e9siste \u00e0 Dieu.&raquo; Ce n&rsquo;est pas mal trouv\u00e9, cette assurance tranquille et harmonieuse, qu&rsquo;on retrouvera chez de Gaulle ; &laquo;Lorsqu&rsquo;on analyse le nationalisme de Jeanne, on est oblig\u00e9 ou bien de lui donner raison, ou bien de douter de Dieu.&raquo; Sieburg termine le propos sur un ton dont on ignore s&rsquo;il est sarcastique ou s&rsquo;il a le souffle coup\u00e9 devant tant d&rsquo;impudence vertueuse et \u00e9clair\u00e9e, cette Jeanne qui inspire ce mot d&rsquo;un prince de l&rsquo;Eglise &ndash; &laquo;Dieu avait besoin de la France&raquo;, &ndash; ce qui conduit Sieburg \u00e0 cette observation \u00e0 propos de la formule du \u00ab\u00a0nationalisme mystique\u00a0\u00bb annexant Dieu pour le bon motif, &ndash; qui &laquo;ne permet \u00e0 Dieu d&rsquo;\u00eatre Dieu que lorsqu&rsquo;il est entr\u00e9 en contact avec la France&raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pas catholique pour deux sous, notre &laquo; hauteur &raquo; c\u00e9l\u00e8bre ce trend mystique de la France qui frappe m\u00eame les ath\u00e9es ; car nous sommes le pays de<em> l&rsquo;ath\u00e9isme catholique !<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; On devra remarquer, pour structurer encore notre d\u00e9marche, que nombre de ces \u00ab\u00a0cathos du dehors\u00a0\u00bb (Chateaubriand, Barbey, Barr\u00e8s, P\u00e9guy, &ndash; au reste, Thibaudet lui-m\u00eame) se retrouvent dans les antimodernes dont nous avons parl\u00e9 \u00e0 propos des \u00ab\u00a0villages morts pour la France\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est pour cela que la voie de la France devenait celle de la civilisation &ndash; forc\u00e9ment (pauvres Allemands, qui allaient s&rsquo;enfoncer plus avec Hitler) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Le soldat fran\u00e7ais de Verdun, qui a organis\u00e9 et proclam\u00e9 sa r\u00e9sistance d\u00e8s la premi\u00e8re heure, d\u00e8s les premiers obus, est celui qui a r\u00e9sist\u00e9 en premier au d\u00e9luge de la ferraille moderniste, en s&rsquo;appuyant sur la r\u00e9f\u00e9rence historique de la France, sur son instinct national transform\u00e9 en un instinct de civilisation, ce que la France d\u00e9crite par Curtius et Sieburg permet effectivement. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pleurons un peu pour l&rsquo;Allemand tout de m\u00eame :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Le soldat allemand, un moment abus\u00e9 et gris\u00e9 par l&rsquo;illusion de la victoire dont ses chefs eux-m\u00eames ne savaient par quel bout la prendre tant ils \u00e9taient aveugl\u00e9s, eux, par l&rsquo;illusion de la puissance, rejoindra bient\u00f4t son adversaire fran\u00e7ais en repr\u00e9sentant la partie sombre de la r\u00e9action humaine, l&rsquo;amertume, la tristesse et l&rsquo;abandon, devant l&rsquo;usage de la ferraille moderniste contre l&rsquo;homme. (Lui aussi, le soldat allemand, subit la tyrannie destructrice de la mitraille de fer et de feu.) &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On a \u00e9voqu\u00e9 Jeanne d&rsquo;Arc. C&rsquo;est le monocle qui dit qu&rsquo;il faut toujours \u00eatre en guerre contre l&rsquo;Angleterre. Mais on est \u00e0 Verdun dans la quatri\u00e8me dimension. On ajoute alors avec Philippe, en hommage \u00e0 l&rsquo;Angleterre de Tolkien qui est venue se sacrifier sur nos champs de bataille :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Un historien britannique, Geoffrey Wheatcroft, parlant cette fois pour les soldats anglais durant la bataille de la Somme, rappelait dans un article du 30 juin 2006 (10) que le Premier ministre lib\u00e9ral Asquith et le chef de l&rsquo;opposition conservatrice Andrew Bonar Law en 1914 perdirent tous deux un fils dans les batailles de France ; que l&rsquo;ancien Premier ministre Lord Salisbury y perdit cinq petits-fils, que de nombreux jeunes parlementaires, dont le petit-fils du grand Gladstone, y moururent \u00e9galement. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et de comparer avec nos \u00e9lites actuelles (postmodernes comme il aime \u00e0 dire, moi je ne sais plus qu&rsquo;en dire) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Aujourd&rsquo;hui, tout le monde conna&icirc;t la fameuse r\u00e9ponse du vice-pr\u00e9sident des USA Dick Cheney que l&rsquo;on interrogeait pour savoir pourquoi il n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 incorpor\u00e9 pour aller se battre au Vietnam : &laquo;J&rsquo;avais d&rsquo;autres priorit\u00e9s.&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On va compenser le sublime avec un ancien combattant, avec Drieu :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Il a fallu la moiti\u00e9 du monde pour contenir un peuple que mon peuple, seul, avait foul\u00e9 \u00e0 son aise pendant des si\u00e8cles.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>D\u00e9ch\u00e9ance.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La France a gard\u00e9 la t\u00eate haute, souveraine, mais son corps exsangue ne l&rsquo;aurait pas soutenue si la force de vingt nations n&rsquo;avait accru ses membres \u00e9nerv\u00e9s. Sa pens\u00e9e qui au cours de la lutte s&rsquo;\u00e9tait ressaisie et surpass\u00e9e, n&rsquo;atteignit l&rsquo;ennemi que par un poing \u00e9tranger. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Bibliographie<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Philippe Grasset &ndash; Les \u00e2mes de Verdun (\u00e9ditions mols)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nicolas Bonnal &ndash; Mitterrand le grand initi\u00e9 (Claire Vigne, 1996)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Drieu la Rochelle &ndash; Mesure de la France (archive.org)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C\u00e9line &ndash; Voyage au bout de la nuit<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Philippe Grasset et la gr\u00e2ce de Verdun Nunc patimur longae pacis mala, dit Juv\u00e9nal. On traduit ? Nous p\u00e2tissons des maux d&rsquo;une longue paix. Il est bon de se replonger alors dans les enfers de Verdun avec Philippe Grasset. Lui serre les auteurs comme Ob\u00e9lix un l\u00e9gionnaire romain pour en extraire la v\u00e9rit\u00e9 : o&ugrave;&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","footnotes":""},"categories":[27],"tags":[7790,2640,2631,2687,2891,2645,9937,2622,2913,6001,5280,4271,4647,3286,6161,13642],"class_list":["post-77616","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-les-carnets-de-nicolas-bonnal-1","tag-ames","tag-bonnal","tag-de","tag-france","tag-grande","tag-guerre","tag-jeanne","tag-la","tag-les","tag-morts","tag-mystique","tag-nationalisme","tag-peguy","tag-pour","tag-verdun","tag-villages"],"jetpack_featured_media_url":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/77616","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=77616"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/77616\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=77616"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=77616"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=77616"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}