{"id":77656,"date":"2017-12-12T05:12:02","date_gmt":"2017-12-12T05:12:02","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2017\/12\/12\/le-je-des-morts\/"},"modified":"2017-12-12T05:12:02","modified_gmt":"2017-12-12T05:12:02","slug":"le-je-des-morts","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2017\/12\/12\/le-je-des-morts\/","title":{"rendered":"Le <em>je<\/em> des morts"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Le <em>je<\/em> des morts<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Paris janvier 2015, Paris d\u00e9cembre 2017&hellip; &quot;Je suis Charlie&quot;, &quot;Je suis Johnny&quot;&hellip; la France profonde aurait-elle os\u00e9e &quot;Je suis d&rsquo;Ormesson&quot;? C&rsquo;e&ucirc;t \u00e9t\u00e9 une excellente nouvelle qu&rsquo;enfin le peuple fran\u00e7ais s&rsquo;appropri\u00e2t un \u00e9crivain qu&rsquo;il connaissait et aimait, qu&rsquo;il s&rsquo;y reconn&ucirc;t comme il s&rsquo;est reconnu en Hugo il y a cent trente deux ans. Le prochain &quot;je suis&quot; fran\u00e7ais \u00e7a sera pour qui? Si la cr\u00e9atrice de la poup\u00e9e Barbie avait eu la d\u00e9cence de mourir plus tard on aurait pu proposer \u00e0 nos amis am\u00e9ricains en 2002 qu&rsquo;ils se lan\u00e7assent dans un truculent &quot;je suis barbie&quot;. Tant pis, une bonne occasion de perdue mais ne d\u00e9sesp\u00e9rons pas, il y en aura d&rsquo;autre. G\u00e9rard Larcher a 68 ans. Un si noble homme m\u00e9rite \u00e0 mon avis qu&rsquo;on se pr\u00e9pare \u00e0 un &quot;je suis Larcher&quot; aux Invalides avec l\u00e2cher de ballons et petits messages accroch\u00e9s dessus du genre: on vous aime G\u00e9g\u00e9 on vous a toujours aim\u00e9. Une chaine de t\u00e9l\u00e9vision a eu l&rsquo;id\u00e9e ind\u00e9licate de souligner que le discours de Macron sur le &quot;h\u00e9ros&quot; avait \u00e9t\u00e9 interrompu par des <em>Johnny&hellip; Johnny&hellip; Johnny<\/em>, vocif\u00e9r\u00e9s par la foule des endeuill\u00e9s devant la Madeleine&hellip; Macron com\u00e9dien depuis l&rsquo;\u00e2ge de quinze ans, Macron sensible \u00e0 l&rsquo;air du temps, Macron invitant les ch\u00f4meurs \u00e0 travailler pour se payer des costumes, Macron traitant les Fran\u00e7ais de paresseux depuis une lointaine Roumanie, a eu cette fois le chic de flatter, d&rsquo;encourager, presque de ressusciter en invoquant les m\u00e2nes du brillant disparu, en sugg\u00e9rant aux fans que Johnny allait appara&icirc;tre sur le parvis&hellip; Alors&hellip; les sanglots se sont tus, la voix bien vivante du jeune et p\u00e9tulant pr\u00e9sident est mont\u00e9e dans l&rsquo;air parisien et sur le th\u00e8me il est toujours l\u00e0 dans vos c&oelig;urs, vos m\u00e9moires, vos amours, il a calm\u00e9 la foule des pleureurs et des inclusives -euses-, fr\u00f4lant cette limite que les orateurs connaissent bien entre l&rsquo;hommage digne du &quot;de mortui nihil nisi bene&quot; et l&rsquo;appel \u00e0 condol\u00e9rer, l&rsquo;appel au revenant, \u00e0 la superstition populaire devant le fant\u00f4me. Il eut l&rsquo;incommensurable et remarquable culot que j&rsquo;admire de commencer ainsi: <em>&quot;Je sais que vous attendez \u00e0 ce qu&rsquo;il surgisse de quelque part&hellip; il serait sur une moto, il avancerait vers vous&hellip; il entamerait la premi\u00e8re chanson et vous vous mettriez \u00e0 chanter avec lui&hellip; il y en a certaines qu&rsquo;il vous laisserait chanter presque seuls&hellip; vous guetteriez ses d\u00e9hanch\u00e9s, ses sourires&hellip; il ferait semblant d&rsquo;oublier une chanson et vous la r\u00e9clameriez&quot;&hellip; <\/em>Ouf !&#8230; on n&rsquo;est plus \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque o&ugrave; on pouvait dire \u00e0 ceux qui pleurent un disparu et qui sont tristes &quot;heureux les endeuill\u00e9s car ils seront consol\u00e9s&quot;. Les endeuill\u00e9s ne sont plus consolables, les Fran\u00e7ais bikers ou non bikers, les &quot;non-souchiens&quot; qui ont d\u00e9sert\u00e9 les banlieues &quot;racis\u00e9es&quot;, comme l&rsquo;a dit avec malice un philosophe vieilli sur une radio d&rsquo;ob\u00e9dience, demeurent inconsol\u00e9s&hellip; Leur derni\u00e8re idole &quot;populaire&quot; a tr\u00e9pass\u00e9, si populaire qu&rsquo;elle votait comme eux, pour les pas-pauvres, les presque riches, les \u00e9gar\u00e9s fiscaux, pour ceux qui prisent le yacht, pr\u00e9f\u00e8rent les Usa \u00e0 la France, etc. Un million dit-on sur les Champs Elys\u00e9es, sorte de Manif pour tous sans les poussettes mais fid\u00e8le \u00e0 la &quot;petite poucette&quot; de l&rsquo;autre philosophe bourru, bref, tous ceux qui ont rempli le stade de France et bien d&rsquo;autres stades lorsque le rocker y venait il n&rsquo;y a encore pas si longtemps&hellip; Alors les commentaires ont fus\u00e9, dans les gorges nou\u00e9es des journalistes, des rapprochements pertinents ont \u00e9t\u00e9 faits avec&hellip; Victor Hugo. En 1885 il fut suivi lui par deux millions de parisiens toute banlieues confondues&hellip; allez savoir, peut-\u00eatre que la police de l&rsquo;\u00e9poque a gonfl\u00e9 les chiffres, voyant dans cette ferveur populaire l&rsquo;occasion de doper un esprit r\u00e9publicain naissant contre la r\u00e9action cl\u00e9ricale&hellip; Certains, bien inform\u00e9s, ont soulign\u00e9s que les putes de Paris y \u00e9taient aussi derri\u00e8re le cercueil et que la mort appelant la vie, des orgies compensatoires se seraient produites une fois la fi\u00e8vre n\u00e9crophile tomb\u00e9e avec la nuit&hellip; Le bon peuple n&rsquo;aime pas la mort mais pleure facilement quitte ensuite \u00e0 se taper un bon repas arros\u00e9 pour la &quot;niquer&quot;&hellip; Les vocif\u00e9rations du d\u00e9but du discours ne visaient-elles pas plut\u00f4t \u00e0 souligner lourdement que c&rsquo;\u00e9tait plut\u00f4t la vie qu&rsquo;on niquait, qu&rsquo;on entendait plus une col\u00e8re qu&rsquo;une peine ou un appel au m\u00e2nes, au fant\u00f4me, que le pr\u00e9sident venait de prier de faire son apparition en moto, en Hardley Davidson p\u00e9taradante si possible&hellip; petit clin d&rsquo;&oelig;il \u00e0 ce peuple grossier et bruyant qui fait quand m\u00eame partie de la France n&rsquo;est-ce pas, m\u00eame si le go&ucirc;t du pr\u00e9sident irait plut\u00f4t aux limousines?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Voil\u00e0 ce que fut ce samedi noir o&ugrave; des millions de <em>je<\/em> d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s de leur \u00eatre, pleurnicheurs, grima\u00e7ants, \u00e9clatants en sanglots au passage du catafalque, sont venu se planter sur le parcours n\u00e9cromantique des champs \u00e9lys\u00e9ens, sur la place de la concorde et dans les rues menant \u00e0 la Madeleine&hellip; Tiens, encore une pute releva \u00e0 propos le f\u00e9ministe bouffeur de cur\u00e9 M\u00e9lenchon. Cet homme peut-il comprendre que celle qui p\u00e8che beaucoup aime beaucoup et que d&rsquo;avoir soulag\u00e9 les ardeurs mauvaises des harasseurs de l&rsquo;\u00e9poque, c&rsquo;\u00e9tait une bonne action que seul un surhomme, un homme divinis\u00e9, un dieu hommifi\u00e9 \u00e9tait capable de reconna&icirc;tre pour la plus haute des valeurs? De la femme adult\u00e8re \u00e0 la femme adult\u00e9e sur qui l&rsquo;homme crache sa mis\u00e8re et sa peine de vivre, il n&rsquo;y a qu&rsquo;un pas qu&rsquo;un seul a su franchir&hellip; Alors les rockers sont entr\u00e9s dans Paris, soit par ici, soit par l\u00e0, de partout on les a vu surgir pour adorer ce que les ann\u00e9es soixante leur donn\u00e8rent \u00e0 adorer, bruit, fureur, fausse r\u00e9volte, sang de la jeunesse pour la guerre qui rocke et rolle, et crie, et boit, et fume, et baise en hommage \u00e0 la libert\u00e9, s&rsquo;insurge que sous chaque pav\u00e9 la plage soit introuvable. Alors, \u00f4 miracle, un des leurs, un enfant abandonn\u00e9 qui aurait pu le rester sans la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 d&rsquo;un inconnu, sort de l&rsquo;ombre, saute dans le tramway nomm\u00e9 d\u00e9sir et fait r\u00eaver tous ceux qui ne peuvent que r\u00eaver sans que jamais leurs r\u00eaves aboutissent. Luchini, dans un amour sinc\u00e8re pour cette pl\u00e8be dont il est sorti gr\u00e2ce \u00e0 Rohmer, lui dont le r\u00eave a abouti, nous a confi\u00e9 en cette circonstance qu&rsquo;un soir, sur un tournage, trois mots de Johnny, c&rsquo;\u00e9tait une sorte de po\u00e9sie, un r\u00e9sum\u00e9 philosophique&#8230; Que trois mots de cet homme &quot;au parler vrai&quot; valaient bien cet amour pl\u00e9b\u00e9ien qu&rsquo;est l&rsquo;infini mis \u00e0 la port\u00e9e des caniches.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Johnny est dans l&rsquo;infini d\u00e9sormais et peut-\u00eatre dans l&rsquo;amour. Esp\u00e9rons que le million qui s&rsquo;est lev\u00e9 pour un mort, se l\u00e8ve un jour pour la vie et descendent les Champs Elys\u00e9es pour autre chose que du foot ou du cadavre.<\/p>\n<\/p>\n<p><h4>Marc G\u00e9belin<\/h4><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le je des morts Paris janvier 2015, Paris d\u00e9cembre 2017&hellip; &quot;Je suis Charlie&quot;, &quot;Je suis Johnny&quot;&hellip; la France profonde aurait-elle os\u00e9e &quot;Je suis d&rsquo;Ormesson&quot;? 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