{"id":77837,"date":"2018-03-20T00:26:27","date_gmt":"2018-03-20T00:26:27","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2018\/03\/20\/hitchcock-et-la-fabrication-de-la-femme-ideale\/"},"modified":"2018-03-20T00:26:27","modified_gmt":"2018-03-20T00:26:27","slug":"hitchcock-et-la-fabrication-de-la-femme-ideale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2018\/03\/20\/hitchcock-et-la-fabrication-de-la-femme-ideale\/","title":{"rendered":"Hitchcock et la fabrication de la femme id\u00e9ale"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Hitchcock et la fabrication de la femme id\u00e9ale<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>On oublie May, Merkel, et on parle des vraies femmes invent\u00e9es par les g\u00e9nies du cin\u00e9ma.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Extrait de mon livre sur Hitchcock et la condition f\u00e9minine (Amazon.fr).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Vertigo se raconte simplement. Un homme tombe amoureux d&rsquo;une femme qu&rsquo;on lui demande de suivre \u00e0 distance. Cette femme dispara&icirc;t et il en voit une autre qui lui ressemble. Il en fait une copie de celle qu&rsquo;il a connue avant de se rendre compte que cette copie a d\u00e9j\u00e0 servi. Il a aim\u00e9 deux fois le corps de la copie de la m\u00eame femme, jamais son original. Cette dimension tr\u00e8s religieuse donne \u00e0 ce film sur la mim\u00e9sis son incomparable aura. Borges parle d&rsquo;un dieu vers qui l&rsquo;on remonte et que l&rsquo;on connait indirectement (Almotasin), saint Paul de ce miroir \u00e0 travers lequel nous percevons le myst\u00e8re du monde. La recherche du myst\u00e8re d&rsquo;une \u00e2me devient la qu\u00eate supr\u00eame dans ce film sans \u00e9gal. Apr\u00e8s on bascule dans la recherche du sosie et la fabrication de la copie. Tout le d\u00e9labrement du monde moderne industriel (rappelons qu&rsquo;un chevalier d&rsquo;industrie est d&rsquo;abord un homme malhonn\u00eate, un aventurier, un monteur de coups). L&rsquo;industrie chez Pline c&rsquo;est quand l&rsquo;homme ne prend plus son temps.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>De la m\u00eame mani\u00e8re si la Femme est une image de la perfection, de la pr\u00e9sence divine, de la divinit\u00e9 m\u00eame, on comprend pourquoi le film fascine. Parce que l&rsquo;on se rapproche du myst\u00e8re essentiel de la vie humaine : tenter de trouver l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, Dieu, \u00e0 travers le jeu de la contingence quotidienne. Quand on oublie cela on est dans notre soci\u00e9t\u00e9 de consumation et on attend de crever. Vertigo joue encore avec un puissant r\u00e9f\u00e9rent religieux et chr\u00e9tien et les deux auteurs du roman d&rsquo;entre les morts ne cessent dans leur livre de citer Orph\u00e9e et Eurydice. D&rsquo;o&ugrave; le titre du roman d&rsquo;ailleurs : d&rsquo;entre les morts. Au grand moment de sa qu\u00eate le personnage principal &ndash;James Stewart donc dans le film &ndash; pense avoir ramen\u00e9 son Eurydice des enfers et par le simple jeu des apparences et d&rsquo;une coiffure en chignon aux airs de grand vertige. On cite m\u00eame Jakob B\u00f6hme dans le roman pourtant populaire qui inspire le plus grand film du cin\u00e9ma. Car Vertigo est la parabole sur Hollywood, notre bonne vieille usine \u00e0 r\u00eaves. Vertigo est le film qui nous raconte comment nous finissons par adorer des fant\u00f4mes fabriqu\u00e9s artisanalement d&rsquo;abord puis \u00e0 la cha&icirc;ne. Ajoutons My Fair Lady et Sunset Boulevard de Billy Wilder et on aura la meilleure r\u00e9flexion sur cet ombrageux sujet.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est Truffaut qui voyait dans la geste de James Stewart celle d&rsquo;un metteur en sc\u00e8ne d\u00e9sirant cr\u00e9er sa cr\u00e9ature de cin\u00e9ma. Car il fabrique une cr\u00e9ature de r\u00eave \u00e0 partir d&rsquo;une cr\u00e9ature de chair. Et en effet on est tous tomb\u00e9s amoureux d&rsquo;une actrice qu&rsquo;on nous a montr\u00e9e au cin\u00e9ma, qu&rsquo;on nous transform\u00e9e et fabriqu\u00e9e. Il y a des fausses Gueni\u00e8vre dans le roman de Lancelot, il y aurait de copies de femme parfaite. On se rappelle que dans l&rsquo;excellent L.A. Confidential un d\u00e9miurge cr\u00e9e des sosies de belles actrices pour satisfaire une bonne client\u00e8le. Mais ce d\u00e9miurge est un simple pornocrate cette fois, pas un mari qui veut tuer sa femme ! De la m\u00eame fa\u00e7on cette reproduction industrielle de belles filles oniriques a une dimension terriblement malsaine et vaine, qui a contribu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;appauvrissement de notre psychisme, de notre vie quotidienne et de nos soci\u00e9t\u00e9s transform\u00e9es en &laquo; conglom\u00e9rat de solitudes sans illusions (Debord). &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais le cin\u00e9ma aime pi\u00e9ger les artistes comme je l&rsquo;ai montr\u00e9 dans mon livre sur la damnation des stars. Ils deviennent des prisonniers de leurs propres r\u00f4les. L&rsquo;heureux amant de telle actrice tombait amoureux du personnage, pas de la femme, comme ce tor\u00e9ro malin qui allait raconter aux copains la nuit de r\u00eave qu&rsquo;il avait pass\u00e9e avec la pauvre&hellip; Ava Gardner ; Rita Hayworth se plaignit aussi d&rsquo;un similaire destin, et l&rsquo;on sait ce qui arriva \u00e0 Norman Jean Baker&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Autant de r\u00f4les, autant de maris, et de marris, comme je disais dans mon chapitre sur les dr\u00f4les de r\u00f4les. La blonde mu\u00e9e en femme fatale est la femme prisonni\u00e8re, comme la pauvre Kim Novak dans le film hitchcockien, dont le mod\u00e8le meurt deux fois. Lui-m\u00eame (Hitchcock) n&rsquo;a cess\u00e9 de r\u00eaver de sosies. La jeune \u00e9pouse dans R\u00e9becca r\u00eave de plaire \u00e0 son mari noy\u00e9 dans ses cauchemars en imitant l&rsquo;\u00e9pouse atroce disparue. Et Hitchcock cherche ensuite des sosies \u00e0 Grace Kelly devenue princesse \u00e0 travers des actrices plus ou moins heureuses comme Janet Leigh, Eva Marie-Saint ou bien Tippi Hedren. Icone post-hitchcockienne notre Catherine Deneuve (que j&rsquo;aimai en peau d&rsquo;\u00e2ne enfant) joua aussi ce r\u00f4le de femme sublime en papier glac\u00e9. Pour foules en goguette.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dans ce film on oublie que le personnage principal, que l&rsquo;on voit assez peu, est l&rsquo;ami assassin, comploteur et g\u00e9nie, qui arrive \u00e0 cr\u00e9er une vraie copie de sa propre femme pour en justifier la disparition ! Ce d\u00e9miurge (il veut que l&rsquo;acrophobe <em>tombe<\/em> amoureux de son \u00e9pouse mod\u00e9lis\u00e9e) est plus pr\u00e9sent dans le roman de  Boileau et Narcejac. Ce roman sinistre est li\u00e9 \u00e0 la deuxi\u00e8me guerre mondiale. Apr\u00e8s la guerre et la d\u00e9faite ce n&rsquo;est plus la France.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il est bon de rappeler aussi que Boileau et Narcejac parlent des arri\u00e8re-plans \u00e9sot\u00e9riques  du film.  Le mari cr\u00e9e donc une copie, vraie cr\u00e9ature de fortune deux fois manipul\u00e9e par le d\u00e9sir masculin (syndrome Higgins, voyez <em>my fair lady<\/em> qui fait d&rsquo;une fille de la rue comme Elisa une parfaite mais malheureuse princesse de cour), et James Stewart la recr\u00e9e, sans que l&rsquo;on sache trop pourquoi finalement. Il aime un souvenir (la madeleine de Proust qui donne son nom \u00e0 l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne !), il sait que son ouvri\u00e8re n&rsquo;est pas l&rsquo;original, que lui reste-t-il alors sinon une copie, comme ce collectionneur pas assez fortun\u00e9 qui va se payer la copie d&rsquo;un tableau de ma&icirc;tre. Le vertige douloureux va se produire quand il saura qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 flou\u00e9 et qu&rsquo;il a aim\u00e9 une actrice (qui est tomb\u00e9e amoureuse, les mimes tombent toujours amoureux) et pas une femme de r\u00eave. Une ombre un reflet, une copie&#8230;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La chute moderne (le p\u00e9ch\u00e9 originel ?) est l\u00e0 toute proche. Du reste Chrysostome nous met en garde contre le th\u00e9\u00e2tre car nous tombons amoureux de l&rsquo;actrice et apr\u00e8s le spectateur en oublie sa femme ! Il pr\u00e9f\u00e8re voir, r\u00eaver, se souvenir que vivre !<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Ne voyez-vous pas que ceux qui reviennent du th\u00e9\u00e2tre sont amollis? Cela vient de ce qu&rsquo;ils pr\u00eatent une grande attention \u00e0 ce qui s&rsquo;y passe: ils sortent de l\u00e0 apr\u00e8s avoir grav\u00e9 dans leur \u00e2me ces tournements d&rsquo;yeux, ces mouvements de mains, ces ronds de jambes, les images enfin de toutes ces poses qu&rsquo;ils ont vues produites par les contorsions d&rsquo;un corps assoupli ? &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La femme peut sortir de tout cela bravement bien s&ucirc;r :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; &hellip;la femme, qui avait \u00e9t\u00e9 autrefois l&rsquo;instrument du d\u00e9mon, a bris\u00e9 la force du m\u00eame d\u00e9mon ; ce vase fragile et d\u00e9licat, est devenu une arme irr\u00e9sistible ; des femmes bravent maintenant la mort&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais revenons \u00e0 Hitchcock.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dans fen\u00eatre sur cour aussi, \u00e0 la si belle Grace Kelly qui vient dans la nuit de son appartement, James Stewart pr\u00e9f\u00e8re le lointain (la t\u00e9l\u00e9-vision) jouer au Peeping tom, au voyeur, avec ses voisins. La r\u00e9alit\u00e9 lui plait moins, m\u00eame si belle, que l&rsquo;illusion vue de bien loin. Il faudra que la belle se risque dans l&rsquo;appartement du tueur pour que le voyeur se remettre \u00e0 la d\u00e9sirer. Nous devenons une race de <em>Peeping Tom,<\/em> dit la masseuse g\u00e9nialement interpr\u00e9t\u00e9e par Thelma Ritter (tout le g\u00e9nie du film en cinq minutes de le\u00e7ons de cette bonne dame d&rsquo;un autre temps, celui d&rsquo;avant l&rsquo;intelligence et la psychanalyse) qui voit James Stewart <strong>se vider <\/strong>par son regard et devenir toujours plus impuissant. A la fin il n&rsquo;y a plus qu&rsquo;un bras de disponible comme celui que nous avons aujourd&rsquo;hui pour changer de&hellip; cha&icirc;ne. &Ocirc; Platon, \u00f4 caverne !<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Boileau et son comp\u00e8re \u00e9taient tr\u00e8s conscients de la dimension m\u00e9taphysique de leur film. Ils \u00e9voquent B\u00f6hme (si l&rsquo;on parle kabbale, \u00e9voquons la shakina qui est la pr\u00e9sence divine manifest\u00e9e par une femme), la crise mystique du personnage et une bonne dizaine de fois le nom d&rsquo;Eurydice avec toute la dimension r\u00e9trocessive du mythe. Etre Orph\u00e9e c&rsquo;est regarder en arri\u00e8re pour \u00eatre s&ucirc;r de rater sa vie et sa nana. Hitchcock montre dans sa conclusion d\u00e9lirante &ndash; (une bonne s&oelig;ur arrive sur le clocher, effraie la blonde, la pousse \u00e0 la mort, se signe et sonne les cloches !) combien il aurait fallu se purifier au lieu de se laisser aller.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La vraie femme chez Hitchcock c&rsquo;est celle qui correspond au dieu d&rsquo;H\u00f6lderlin : il existe peut-\u00eatre mais dans un autre monde (<em>zwar leben die gotter<\/em>&hellip; <em>in anderer welt<\/em>&hellip;) plus pointu que le n\u00f4tre.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Sources<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Nicolas Bonnal, la damnation des stars (Filipacchi) ; Alfred Hitchcock et la condition f\u00e9minine (Amazon.fr)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Spoto &ndash; la vie de Hitchcock<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hitchcock et la fabrication de la femme id\u00e9ale On oublie May, Merkel, et on parle des vraies femmes invent\u00e9es par les g\u00e9nies du cin\u00e9ma. 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