{"id":78104,"date":"2018-08-10T09:45:48","date_gmt":"2018-08-10T09:45:48","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2018\/08\/10\/baudelaire-et-wagner\/"},"modified":"2018-08-10T09:45:48","modified_gmt":"2018-08-10T09:45:48","slug":"baudelaire-et-wagner","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2018\/08\/10\/baudelaire-et-wagner\/","title":{"rendered":"Baudelaire et Wagner"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Baudelaire et Wagner<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>On sait que Baudelaire adorait Wagner. On sait moins que Wagner a inspir\u00e9 sa po\u00e9tique et m\u00eame ses vers, ainsi que sa rage, antifran\u00e7aise ou antibelge ; je vais y revenir dans un livre que je vais publier \u00e0 ce sujet.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dans sa lettre \u00e0 Wagner, le plus grand (et dernier) po\u00e8te moderne \u00e9crivait :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Vous n&rsquo;\u00eates pas le premier homme, Monsieur, \u00e0 l&rsquo;occasion duquel j&rsquo;ai eu \u00e0 souffrir et \u00e0 rougir de mon pays. Enfin l&rsquo;indignation m&rsquo;a pouss\u00e9 \u00e0 vous t\u00e9moigner ma reconnaissance ; je me suis dit : je veux \u00eatre distingu\u00e9 de tous ces imb\u00e9ciles. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dans le long texte sur Tannh&auml;user, on atteint des sommets. Et cela donne (\u00e9coutez le pr\u00e9lude en lisant ces lignes) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; En attendant, il restait av\u00e9r\u00e9 que, comme symphoniste, comme artiste traduisant par les mille combinaisons du son les tumultes de l&rsquo;\u00e2me humaine, Richard Wagner \u00e9tait \u00e0 la hauteur de ce qu&rsquo;il y a de plus \u00e9lev\u00e9, aussi grand, certes, que les plus grands. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ici Baudelaire se rapproche de Schopenhauer (sur Schopenhauer et la musique j&rsquo;ai publi\u00e9 <a href=\"https:\/\/nicolasbonnal.wordpress.com\/2017\/12\/21\/kubrick-et-la-musique-selon-schopenhauer\/\">ce bref rappel<\/a>).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; J&rsquo;ai souvent entendu dire que la musique ne pouvait pas se vanter de traduire quoi que ce soit avec certitude, comme fait la parole ou la peinture. Cela est vrai dans une certaine proportion, mais n&rsquo;est pas tout \u00e0 fait vrai. Elle traduit \u00e0 sa mani\u00e8re, et par les moyens qui lui sont propres. Dans la musique, comme dans la peinture et m\u00eame dans la parole \u00e9crite, qui est cependant le plus positif des arts, il y a toujours une lacune compl\u00e9t\u00e9e par l&rsquo;imagination de l&rsquo;auditeur. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Notre grand po\u00e8te et m\u00e9taphysicien, disciple de Poe et de Maistre ajoute que l&rsquo;art de Wagner est li\u00e9 au temps et \u00e0 l&rsquo;espace. Gu\u00e9non s&rsquo;en souviendra qui \u00e9voque deux fois cette ligne de Parsifal ou le temps touche l&rsquo;espace.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Puis Baudelaire ajoute :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je lis dans le programme distribu\u00e9 \u00e0 cette \u00e9poque au Th\u00e9\u00e2tre-Italien :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; D\u00e8s les premi\u00e8res mesures, l&rsquo;\u00e2me du pieux solitaire qui attend le vase sacr\u00e9 <em>plonge dans les espaces infinis. <\/em>Il voit se former peu \u00e0 peu une apparition \u00e9trange qui prend un corps, une figure. Cette apparition se pr\u00e9cise davantage et <em>la troupe miraculeuse des anges, <\/em>portant au milieu d&rsquo;eux la coupe sacr\u00e9e, passe devant lui. Le saint cort\u00e8ge approche ; le c&oelig;ur de l&rsquo;\u00e9lu de Dieu s&rsquo;exalte peu \u00e0 peu ; il s&rsquo;\u00e9largit, il se dilate ; d&rsquo;ineffables aspirations s&rsquo;\u00e9veillent en lui ; <em>il c\u00e8de \u00e0 une b\u00e9atitude croissante,<\/em>en se trouvant toujours rapproch\u00e9 de <em>la lumineuse apparition, <\/em>et quand enfin le Saint-Graal lui-m\u00eame appara&icirc;t au milieu du cort\u00e8ge sacr\u00e9, <em>il s&rsquo;ab&icirc;me dans une adoration extatique, comme si le monde entier e&ucirc;t soudainement disparu. &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>On comprend mieux alors l&rsquo;\u00e9lan mystique de Baudelaire et sa d\u00e9finition de l&rsquo;id\u00e9al !<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Puis cet excellemment r\u00e9dig\u00e9 programme (c&rsquo;\u00e9tait une autre \u00e9poque tout de m\u00eame) ajoute :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Cependant le Saint-Graal r\u00e9pand ses b\u00e9n\u00e9dictions sur le saint en pri\u00e8re et le consacre son chevalier. Puis <em>les flammes br&ucirc;lantes adoucissent progressivementleur \u00e9clat <\/em>;dans sa sainte all\u00e9gresse, la troupe des anges, souriant \u00e0 la terre qu&rsquo;elle abandonne, regagne les c\u00e9lestes hauteurs. Elle a laiss\u00e9 le Saint-Graal \u00e0 la garde des hommes purs, <em>dans le c&oelig;ur desquels la divine liqueur s&rsquo;est r\u00e9pandue, <\/em>et l&rsquo;auguste troupe s&rsquo;\u00e9vanouit <em>dans les profondeurs de l&rsquo;espace<\/em>, de la m\u00eame mani\u00e8re qu&rsquo;elle en \u00e9tait sortie. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et l\u00e0 bien s&ucirc;r on pensera \u00e0 notre po\u00e8me favori \u00e0 tous, j&rsquo;ai nomm\u00e9 El\u00e9vation :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mon esprit, tu te meus avec agilit\u00e9,<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et, comme un bon nageur qui se p\u00e2me dans l&rsquo;onde,<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tu sillonnes gaiement l&rsquo;immensit\u00e9 profonde<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Avec une indicible et m\u00e2le volupt\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Va te purifier dans l&rsquo;air sup\u00e9rieur,<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et bois, comme une pure et divine liqueur,<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le feu clair qui remplit les espaces limpides.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Su le Graal litt\u00e9raire et musical Baudelaire ajoute en citant le grand mystique m\u00e9connu Liszt (d\u00e9couvrez ici son miraculeux <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=Q7MfqSFEj1U\">Oratorio Christus<\/a>) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Je prends maintenant le livre de Liszt, et je l&rsquo;ouvre \u00e0 la page o&ugrave; l&rsquo;imagination de l&rsquo;illustre pianiste (qui est un artiste et un philosophe) traduit \u00e0 sa mani\u00e8re le m\u00eame morceau :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Cette introduction renferme et r\u00e9v\u00e8le l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment mystique, toujours pr\u00e9sent et toujours cach\u00e9 dans la pi\u00e8ce&hellip; Pour nous apprendre l&rsquo;in\u00e9narrable puissance de ce secret, Wagner nous montre d&rsquo;abord la beaut\u00e9 ineffable du sanctuaire, habit\u00e9 par un Dieu qui venge les opprim\u00e9s et ne demande qu&rsquo;amour et foi \u00e0 ses fid\u00e8les. Il nous initie au Saint-Graal ; il fait miroiter \u00e0 nos yeux le temple de bois incorruptible, aux murs odorants, aux portes d&rsquo;or, aux solives d&rsquo;asbeste, aux colonnes d&rsquo;opale, aux parois de cyrnophane, dont les splendides portiques ne sont approch\u00e9s que de ceux qui ont le coeur \u00e9lev\u00e9 et les mains pures. Il ne nous le fait point apercevoir dans son imposante et r\u00e9elle structure, mais, comme m\u00e9nageant nos faibles sens, il nous le montre d&rsquo;abord refl\u00e9t\u00e9 dans quelque onde azur\u00e9e ou reproduit par quelque nuage iris\u00e9. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Apr\u00e8s Baudelaire devient incomparable \u00e0 son tour :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Je poursuis donc. Je me souviens que, d\u00e8s les premi\u00e8res mesures, je subis une de ces impressions heureuses que presque tous les hommes imaginatifs ont connues, par le r\u00eave, dans le sommeil. Je me sentis d\u00e9livr\u00e9 des liens de la pesanteur, et je retrouvai par le souvenir l&rsquo;extraordinaire volupt\u00e9 qui circule dans les lieux hauts (notons en passant que je ne connaissais pas le programme cit\u00e9 tout \u00e0 l&rsquo;heure). &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On r\u00e9sonne comme dans un tableau de Caspar Friedrich ou dans le chant du destin de Brahms (mise en musique de l&rsquo;anciennement fameux opus d&rsquo;H\u00f6lderlin) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Ensuite je me peignis involontairement l&rsquo;\u00e9tat d\u00e9licieux d&rsquo;un homme en proie \u00e0 une grande r\u00eaverie dans une solitude absolue, mais une solitude avec un immense horizon et une large lumi\u00e8re diffuse ; l&rsquo;immensit\u00e9 sans autre d\u00e9cor qu&rsquo;elle-m\u00eame. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La vision se pr\u00e9cise comme dans une extase mystique :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Bient\u00f4t j&rsquo;\u00e9prouvai la sensation d&rsquo;une clart\u00e9 plus vive, d&rsquo;une intensit\u00e9 de lumi\u00e8re croissant avec une telle rapidit\u00e9, que les nuances fournies par le dictionnaire ne suffiraient pas \u00e0 exprimer ce surcro&icirc;t toujours renaissant d&rsquo;ardeur et de blancheur (&hellip;)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Alors je con\u00e7us pleinement l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une \u00e2me se mouvant dans un milieu lumineux, d&rsquo;une extase faite de volupt\u00e9 et de connaissance, et planant au-dessus et bien loin du monde naturel. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le passage gu\u00e9nonien que j&rsquo;\u00e9voquais plus haut :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Aucun musicien n&rsquo;excelle, comme Wagner, \u00e0 peindre l&rsquo;espace et la profondeur, mat\u00e9riels et spirituels. C&rsquo;est une remarque que plusieurs esprits, et des meilleurs, n&rsquo;ont pu s&#8217;emp\u00eacher de faire en plusieurs occasions. Il poss\u00e8de l&rsquo;art de traduire, par des gradations subtiles, tout ce qu&rsquo;il y a d&rsquo;excessif, d&rsquo;immense, d&rsquo;ambitieux, dans l&rsquo;homme spirituel et naturel. Il semble parfois, en \u00e9coutant cette musique ardente et despotique, qu&rsquo;on retrouve peintes sur le fond des t\u00e9n\u00e8bres, d\u00e9chir\u00e9 par la r\u00eaverie, les vertigineuses conceptions de l&rsquo;opium. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ah, l&rsquo;opium&hellip;Mais ne faisons pas se pointer le bout de son nez \u00e0 de Quincey, agent et espion britannique russophobe, qui ne le m\u00e9rite pas.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Baudelaire va se rapprocher gr\u00e2ce \u00e0 Wagner de ses synesth\u00e9sies et de ses correspondances :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; D&rsquo;ailleurs, il ne serait pas ridicule ici de raisonner a priori, sans analyse et sans comparaisons ; car ce qui serait vraiment surprenant, c&rsquo;est que le son ne p&ucirc;t pas sugg\u00e9rer la couleur, que les couleurs ne pussent pas donner l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une m\u00e9lodie, et que le son et la couleur fussent impropres \u00e0 traduire des id\u00e9es ; les choses s&rsquo;\u00e9tant toujours exprim\u00e9es par une analogie r\u00e9ciproque, depuis le jour o&ugrave; Dieu a prof\u00e9r\u00e9 le monde comme une complexe et indivisible totalit\u00e9. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cela donne ces vers immortels connus de tous les anciens coll\u00e9giens (les nouveaux pr\u00e9f\u00e8rent le rap) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; La nature est un temple o&ugrave; de vivants piliers<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Laissent parfois sortir de confuses paroles ;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;homme y passe \u00e0 travers des for\u00eats de symboles<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Qui l&rsquo;observent avec des regards familiers ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Comme de longs \u00e9chos qui de loin se confondent<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dans une t\u00e9n\u00e9breuse et profonde unit\u00e9,<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Vaste comme la nuit et comme la clart\u00e9,<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les parfums, les couleurs et les sons se r\u00e9pondent. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On laisse notre g\u00e9nie conclure en nous montrant l&rsquo;exemple :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Je poursuis donc. Je me souviens que, d\u00e8s les premi\u00e8res mesures, je subis une de ces impressions heureuses que presque tous les hommes imaginatifs ont connues, par le r\u00eave, dans le sommeil. &raquo; <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Car notre Wagner fut une source et une exp\u00e9rience unique&hellip;<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Baudelaire et Wagner On sait que Baudelaire adorait Wagner. On sait moins que Wagner a inspir\u00e9 sa po\u00e9tique et m\u00eame ses vers, ainsi que sa rage, antifran\u00e7aise ou antibelge ; je vais y revenir dans un livre que je vais publier \u00e0 ce sujet. 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