{"id":78153,"date":"2018-09-06T06:53:04","date_gmt":"2018-09-06T06:53:04","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2018\/09\/06\/bernays-et-celine-et-la-standardisation-moderne\/"},"modified":"2018-09-06T06:53:04","modified_gmt":"2018-09-06T06:53:04","slug":"bernays-et-celine-et-la-standardisation-moderne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2018\/09\/06\/bernays-et-celine-et-la-standardisation-moderne\/","title":{"rendered":"Bernays et C\u00e9line et la standardisation moderne"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Bernays et C\u00e9line et la standardisation moderne<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Avant d&rsquo;\u00e9tudier Bernays on rappellera C\u00e9line. Apparemment, tout les oppose, mais sur l&rsquo;essentiel ils sont d&rsquo;accord : le monde moderne nous conditionne&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Nous disions qu&rsquo;au d\u00e9part, tout article \u00e0 &quot;standardiser&quot;: vedette, \u00e9crivain, musicien, politicien, soutien-gorge, cosm\u00e9tique, purgatif, doit \u00eatre essentiellement, avant tout, typiquement m\u00e9diocre. Condition absolue. Pour s&rsquo;imposer au go&ucirc;t, \u00e0 l&rsquo;admiration des foules les plus abruties, des spectateurs, des \u00e9lecteurs les plus m\u00e9lasseux, des plus stupides avaleurs de sornettes, des plus cons jobardeurs fr\u00e9n\u00e9tiques du Progr\u00e8s, l&rsquo;article \u00e0 lancer doit \u00eatre encore plus con, plus m\u00e9prisable qu&rsquo;eux tous \u00e0 la fois. &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Bernays&hellip; C&rsquo;est un des personnages les plus importants de l&rsquo;histoire moderne, et on ne lui a pas suffisamment rendu hommage ! Il est le premier \u00e0 avoir th\u00e9oris\u00e9 l&rsquo;ing\u00e9nierie du consensus et la d\u00e9finition du despotisme \u00e9clair\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Edouard Bernays est un expert en contr\u00f4le mental et en conditionnement de masse. C&rsquo;est un neveu viennois de Freud, et comme son oncle un lecteur de Gustave Le Bon. Il \u00e9migre aux &Eacute;tats-Unis, sans se pr\u00e9occuper de ce qui va se passer \u00e0 Vienne&#8230; Journaliste (dont le seul vrai r\u00f4le est de cr\u00e9er une opinion, de l&rsquo;in-former au sens litt\u00e9ral), il travaille avec le pr\u00e9sident Wilson au <a href=\"http:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Committee_on_Public_Information\">Committee on Public Information<\/a>, au cours de la premi\u00e8re Guerre Mondiale. Dans les ann\u00e9es Vingt, il applique \u00e0 la marchandise et \u00e0 la politique les le\u00e7ons de la guerre et du conditionnement de masse ; c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9poque du spectaculaire diffus, comme dit Debord. A la fin de cette fascinante et marrante d\u00e9cennie, qui voit se conforter la soci\u00e9t\u00e9 de consommation, le KKK en Am\u00e9rique, le fascisme et le bolch\u00e9visme en Europe, le surr\u00e9alisme et le radicalisme en France, qui voit progresser la radio, la presse illustr\u00e9e et le cin\u00e9ma, Bernays publie un tr\u00e8s bon livre intitul\u00e9 Propagande (la premi\u00e8re congr\u00e9gation de propagande vient de l&rsquo;Eglise catholique, cr\u00e9\u00e9e par Gr\u00e9goire XV en 1622) o&ugrave; le plus normalement et le plus cyniquement du monde il d\u00e9voile ce qu&rsquo;est la d\u00e9mocratie am\u00e9ricaine moderne : un simple syst\u00e8me de contr\u00f4le des foules \u00e0 l&rsquo;aide de moyens perfectionn\u00e9s et primaires \u00e0 la fois ; et une oligarchie, une cryptocratie plut\u00f4t o&ugrave; le sort de beaucoup d&rsquo;hommes, pour prendre une formule c\u00e9l\u00e8bre, d\u00e9pend d&rsquo;un tout petit nombre de technocrates et de faiseurs d&rsquo;opinion. C&rsquo;est Bernays qui a impos\u00e9 la cigarette en public pour les femmes ou le <em>bacon and eggs<\/em>au petit d\u00e9jeuner par exemple : dix ans plus tard les hygi\u00e9nistes nazis, aussi forts que lui en propagande (et pour cause, ils le lisaient) interdisent aux femmes de fumer pour raisons de sant\u00e9. Au cours de la seconde guerre mondiale il travaille avec une autre cheville ouvri\u00e8re d&rsquo;importance, Walter Lippmann. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Avec un certain culot (une certaine chutzpah ?), Bernays d\u00e9voile les arcanes de notre soci\u00e9t\u00e9 de consommation. Elle est conduite par une poign\u00e9e de dominants, de gouvernants invisibles. R\u00e9trospectivement on trouve cette confession un rien provocante et &ndash;surtout &ndash; imprudente. A moins qu&rsquo;il ne s&rsquo;ag&icirc;t \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque pour ce fournisseur de services d&rsquo;\u00e9pater son innocente client\u00e8le am\u00e9ricaine ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>\u00ab\u00a0Oui, des dirigeants invisibles contr\u00f4lent les destin\u00e9es de millions d&rsquo;\u00eatres humains. G\u00e9n\u00e9ralement, on ne r\u00e9alise pas \u00e0 quel point les d\u00e9clarations et les actions de ceux qui occupent le devant de la sc\u00e8ne leur sont dict\u00e9es par d&rsquo;habiles personnages agissant en coulisse.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Bernays reprend l&rsquo;image fameuse de Disraeli dans Coningsby: l&rsquo;homme-manipulateur derri\u00e8re la sc\u00e8ne. C&rsquo;est l&rsquo;image du parrain, en fait un politicien, l&rsquo;homme tireur de ficelles dont l&rsquo;expert russe Ostrogorski a donn\u00e9 les d\u00e9tails et les recettes dans son classique sur les partis politiques publi\u00e9 en 1898, et qui est pour nous sup\u00e9rieur aux Pareto-Roberto Michels. Nous sommes dans une soci\u00e9t\u00e9 technique, domin\u00e9s par la machine (Cochin a r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 aussi l&rsquo;expression d&rsquo;Ostrogorski) et les tireurs de ficelles, ou wire-pullers (souvenez-vous de l&rsquo;affiche du Parrain, avec son montreur de marionnettes) ; ces hommes sont plus malins que nous, Bernays en conclut qu&rsquo;il faut accepter leur pouvoir. La soci\u00e9t\u00e9 sera ainsi plus <em>smooth<\/em>. On traduit ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Comme je l&rsquo;ai dit, Bernays \u00e9crit simplement et cyniquement. On continue donc:<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>\u00ab\u00a0Les techniques servant \u00e0 enr\u00e9gimenter l&rsquo;opinion ont \u00e9t\u00e9 invent\u00e9es puis d\u00e9velopp\u00e9es au fur et \u00e0 mesure que la civilisation gagnait en complexit\u00e9 et que la n\u00e9cessit\u00e9 du gouvernement invisible devenait de plus en plus \u00e9vidente.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>La complexit\u00e9 suppose des \u00e9lites techniques, les managers dont parle Burnham dans un autre classique c\u00e9l\u00e8bre (l&rsquo;\u00e8re des managers, pr\u00e9fac\u00e9 en France par L\u00e9on Blum en 1946). Il faut enr\u00e9gimenter l&rsquo;opinion, comme au cours de la premi\u00e8re guerre mondiale, qui n&rsquo;aura servi qu&rsquo;\u00e0 cela : devenir communiste, anticommuniste, nihiliste, consommateur ; comme on sait le nazisme sera autre chose, d&rsquo;hypermoderne, subtil et fascinant, avec sa conqu\u00eate spatiale et son techno-charisme &ndash; mod\u00e8le du rock moderne (lisez ma damnation des stars). <\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;\u00e8re des masses est aussi tr\u00e8s bien d\u00e9crite &ndash; mais pas comprise &ndash; par Ortega Y Gasset (il r\u00e9sume tout dans sa phrase c\u00e9l\u00e8bre ; &laquo; les terrasses des caf\u00e9s sont pleines de consommateurs &raquo;&hellip;). Et cette expression, \u00e8re des masses, traduit tristement une standardisation des hommes qui acceptent humblement de se soumettre et de devenir inertes (Tocqueville, Ostrogorski, Cochin aussi d\u00e9crivaient ce ph\u00e9nom\u00e8ne).<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>\u00ab\u00a0Nous acceptons que nos dirigeants et les organes de presse dont ils se servent pour toucher le grand public nous d\u00e9signent les questions dites d&rsquo;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral ; nous acceptons qu&rsquo;un guide moral, un pasteur, par exemple, ou un essayiste ou simplement une opinion r\u00e9pandue nous prescrivent un code de conduite social standardis\u00e9 auquel, la plupart du temps, nous nous conformons.\u00a0\u00bb <\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>Pour Bernays bien s&ucirc;r on est inerte quand on r\u00e9siste au syst\u00e8me oppressant et progressiste (le social-corporatisme d\u00e9nonc\u00e9 dans les ann\u00e9es 80 par Minc &#038; co).<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>La standardisation d\u00e9crite \u00e0 cette \u00e9poque par Sinclair Lewis dans son fameux Babbitt touche tous les d\u00e9tails de la vie quotidienne : Babbitt semble un robot humain plus qu&rsquo;un chr\u00e9tien (il fait son Church-shopping \u00e0 l&rsquo;am\u00e9ricaine d&rsquo;ailleurs), elle est remarquablement rendue dans le cin\u00e9ma comique de l&rsquo;\u00e9poque, ou tout est m\u00e9canique, y compris les gags. Bergson a bien parl\u00e9 de ce m\u00e9canisme plaqu\u00e9 sur du vivant. Il est favoris\u00e9 par le progr\u00e8s de la technique :<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Il y a cinquante ans, l&rsquo;instrument par excellence de la propagande \u00e9tait le rassemblement public. &Agrave; l&rsquo;heure actuelle, il n&rsquo;attire gu\u00e8re qu&rsquo;une poign\u00e9e de gens, \u00e0 moins que le programme ne comporte des attractions extraordinaires. L&rsquo;automobile incite nos compatriotes \u00e0 sortir de chez eux, la radio les y retient, les deux ou trois \u00e9ditions successives des quotidiens leur livrent les nouvelles au bureau, dans le m\u00e9tro, et surtout ils sont las des rassemblements bruyants. &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>La capture de l&rsquo;esprit humain est l&rsquo;objectif du manipulateur d&rsquo;opinion, du sp\u00e9cialiste en contr\u00f4le mental, cet h\u00e9ritier du magicien d&rsquo;Oz.<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>\u00ab\u00a0La soci\u00e9t\u00e9 consent \u00e0 ce que son choix se r\u00e9duise aux id\u00e9es et aux objets port\u00e9s \u00e0 son attention par la propagande de toute sorte. Un effort immense s&rsquo;exerce donc en permanence pour capter les esprits en faveur d&rsquo;une politique, d&rsquo;un produit ou d&rsquo;une id\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Concernant la premi\u00e8re guerre mondiale, Bernays \u00ab\u00a0r\u00e9vise\u00a0\u00bb simplement l&rsquo;Histoire en confiant que la croisade des d\u00e9mocraties contre l&rsquo;Allemagne s&rsquo;est fond\u00e9e sur d&rsquo;habituels clich\u00e9s et mensonges ! Il a d&rsquo;autant moins de complexes que c&rsquo;est lui qui a mis cette propagande au point&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>\u00ab\u00a0Parall\u00e8lement, les manipulateurs de l&rsquo;esprit patriotique utilisaient les clich\u00e9s mentaux et les ressorts classiques de l&rsquo;\u00e9motion pour provoquer des r\u00e9actions collectives contre les atrocit\u00e9s all\u00e9gu\u00e9es, dresser les masses contre la terreur et la tyrannie de l&rsquo;ennemi. Il \u00e9tait donc tout naturel qu&rsquo;une fois la guerre termin\u00e9e, les gens intelligents s&rsquo;interrogent sur la possibilit\u00e9 d&rsquo;appliquer une technique similaire aux probl\u00e8mes du temps de paix.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>On n&rsquo;a jamais vu un cynisme pareil. Machiavel est un enfant de ch&oelig;ur. <\/em>La standardisation s&rsquo;applique bien s&ucirc;r \u00e0 la politique. Il ne faut pas l\u00e0 non plus trop compliquer les choses, \u00e9crit Bernays. On a trois poudres \u00e0 lessive pour laver le linge, qui toutes appartiennent \u00e0 Procter &#038; Gamble (les producteurs de soap s\u00e9ries \u00e0 la TV) ou \u00e0 Unilever ; et bien on aura deux ou trois partis politiques, et deux ou trois programmes simplifi\u00e9s !<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Bernays reprend \u00e9galement l&rsquo;expression de<em>machine<\/em>de Mo\u00efse Ostrogorski (voir notre chapitre sur ce chercheur russe, qui diss\u00e9qua et d\u00e9sossa l&rsquo;enfer politique am\u00e9ricain), qui d\u00e9crit l&rsquo;impeccable appareil politique d&rsquo;un gros boss. La machine existe d\u00e9j\u00e0 chez le baroque Gracian. Ce qui est int\u00e9ressant c&rsquo;est de constater que la m\u00e9canique politique &ndash; celle qui a int\u00e9ress\u00e9 Cochin &#8211; vient d&rsquo;avant la r\u00e9volution industrielle. Le mot<em>industrie<\/em>d\u00e9signe alors l&rsquo;art du chat bott\u00e9 de Perrault, celui de tromper, d&rsquo;enchanter &ndash; et de tuer ; l&rsquo;\u00e9lite des chats bott\u00e9s de la politique, de la finance et de l&rsquo;opinion est une \u00e9lite d&rsquo;experts se connaissant, souvent coopt\u00e9s et pratiquant le pros\u00e9lytisme. Suivons le guide en conspiration !<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>\u00ab\u00a0Il n&rsquo;en est pas moins \u00e9vident que les minorit\u00e9s intelligentes doivent, en permanence et syst\u00e9matiquement, nous soumettre \u00e0 leur propagande. Le pros\u00e9lytisme actif de ces minorit\u00e9s qui conjuguent l&rsquo;int\u00e9r\u00eat \u00e9go\u00efste avec l&rsquo;int\u00e9r\u00eat public est le ressort du progr\u00e8s et du d\u00e9veloppement des &Eacute;tats-Unis. Seule l&rsquo;\u00e9nergie d\u00e9ploy\u00e9e par quelques brillants cerveaux peut amener la population tout enti\u00e8re \u00e0 prendre connaissance des id\u00e9es nouvelles et \u00e0 les appliquer.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Comme je l&rsquo;ai dit, cette \u00e9lite n&rsquo;a pas besoin de prendre de gants, pas plus qu&rsquo;Edouard Bernays. Il c\u00e9l\u00e8bre d&rsquo;ailleurs son joyeux exercice de style ainsi :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\u00ab\u00a0<em>Les techniques servant \u00e0 enr\u00e9gimenter l&rsquo;opinion ont \u00e9t\u00e9 invent\u00e9es puis d\u00e9velopp\u00e9es au fur et \u00e0 mesure que la civilisation gagnait en complexit\u00e9 et que la n\u00e9cessit\u00e9 du gouvernement invisible devenait de plus en plus \u00e9vidente.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>La d\u00e9mocratie a un gouvernement invisible qui nous impose malgr\u00e9 nous notre politique et nos choix. Si on avait su&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Apr\u00e8s la Guerre, Bernays inspire le m\u00e9phitique Tavistock Institute auquel Daniel Estulin a consacr\u00e9 un excellent et parano\u00efaque ouvrage r\u00e9cemment.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais en le relisant, car cet ouvrage est toujours \u00e0 relire, je trouve ces lignes d\u00e9finitives sur l&rsquo;organisation conspirative de la vie politique et de ses partis :<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Le gouvernement invisible a surgi presque du jour au lendemain, sous forme de partis politiques rudimentaires. Depuis, par esprit pratique et pour des raisons de simplicit\u00e9, nous avons admis que les appareils des partis restreindraient le choix \u00e0 deux candidats, trois ou quatre au maximum. &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et cette conspiration \u00e9tait n&rsquo;est-ce pas tr\u00e8s logique, li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;esprit pratique et \u00e0 la simplicit\u00e9 :<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Les \u00e9lecteurs am\u00e9ricains se sont cependant vite aper\u00e7us que, faute d&rsquo;organisation et de direction, la dispersion de leurs voix individuelles entre, pourquoi pas, des milliers de candidats ne pouvait que produire la confusion &raquo;. <\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour le grand Bernays il n&rsquo;y a de conspiration que logique. La conspiration n&rsquo;est pas conspirative, elle est indispensable. Sinon tout s&rsquo;\u00e9croule. <strong>L&rsquo;\u00e9lite qu&rsquo;il incarne, et qui &oelig;uvre d&rsquo;ailleurs \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de Jack London, ne peut pas ne pas \u00eatre<\/strong>. Et elle est trop souple et trop liquide pour se culpabiliser. N&rsquo;&oelig;uvre-t-elle pas \u00e0 la r\u00e9conciliation franco-allemande apr\u00e8s chaque guerre qu&rsquo;elle a contribu\u00e9 \u00e0 d\u00e9clencher, et que la Fed a contribu\u00e9 \u00e0 financer au-del\u00e0 des moyens de tous ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Elle est aussi innocente que l&rsquo;enfant qui vient de na&icirc;tre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Un qui aura bien pourfendu Bernays sans le savoir dans ses pamphlets est Louis-Ferdinand C\u00e9line. Sur la standardisation par exemple, voici ce qu&rsquo;il \u00e9crit :<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Standardisons! le monde entier! sous le signe du livre traduit! du livre \u00e0 plat, bien insipide, objectif, descriptif, fi\u00e8rement, pompeusement robot, radoteur, outrecuidant et nul. &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et d&rsquo;ajouter sur un ton incomparable et une m\u00e9chancet\u00e9 in\u00e9galable :<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; le livre pour l&rsquo;oubli, l&rsquo;abrutissement, qui lui fait oublier tout ce qu&rsquo;il est, sa v\u00e9rit\u00e9, sa race, ses \u00e9motions naturelles, qui lui apprend mieux encore le m\u00e9pris, la honte de sa propre race, de son fond \u00e9motif, le livre pour la trahison, la destruction spirituelle de l&rsquo;autochtone, l&rsquo;ach\u00e8vement en somme de l&rsquo;&oelig;uvre bien amorc\u00e9e par le film, la radio, les journaux et l&rsquo;alcoolisme. &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>La standardisation (j&rsquo;\u00e9cris satan-tardisation&hellip;) rime avec la mort (mais n&rsquo;\u00e9tions-nous pas morts avant, cher Ferdinand ? Vois Drumont, Toussenel m\u00eame, ce bon Cochin, ce g\u00e9nial Villiers&hellip;). Le monde est mort, et on a pu ainsi le r\u00e9ifier et le commercialiser ;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Puisque \u00e9lev\u00e9s dans les langues mortes ils vont naturellement au langage mort, aux histoires mortes, \u00e0 plat, aux d\u00e9roulages des bandelettes de momies, puisqu&rsquo;ils ont perdu toute couleur, toute saveur, toute vacherie ou ton personnel, racial ou lyrique, aucun besoin de se g\u00eaner! Le public prend ce qu&rsquo;on lui donne. Pourquoi ne pas submerger tout! simplement, dans un supr\u00eame effort, dans un coup de supr\u00eame culot, tout le march\u00e9 fran\u00e7ais, sous un torrent de litt\u00e9rature \u00e9trang\u00e8re? Parfaitement insipide?&#8230; &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Divaguons sur ce th\u00e8me de la civilisation mortelle &ndash; et sortons du Val\u00e9ry pour une fois. A la m\u00eame \u00e9poque Drieu la Rochelle \u00e9crivait dans un beau libre pr\u00e9fac\u00e9 par Hal\u00e9vy, Mesure de la France :<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Il n&rsquo;y a plus de conservateurs, de lib\u00e9raux, de radicaux, de socialistes. Il n&rsquo;y a plus de conservateurs, parce qu&rsquo;il n&rsquo;y a plus rien \u00e0 conserver. Religion, famille, aristocratie, toutes les anciennes incarnations du principe d&rsquo;autorit\u00e9, ce n&rsquo;est que ruine et poudre. &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Puis Drieu enfonce plus durement le clou (avait-il d\u00e9j\u00e0 lu Gu\u00e9non ?) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Tous se prom\u00e8nent satisfaits dans cet enfer incroyable, cette illusion \u00e9norme, cet univers de camelote qui est le monde moderne o&ugrave; bient\u00f4t plus une lueur spirituelle ne p\u00e9n\u00e9trera. &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le gros shopping plan\u00e9taire est mis en place par la matrice am\u00e9ricaine, qui va achever de liquider la vieille patrie pr\u00e9tentieuse :<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Il n&rsquo;y a plus de partis dans les classes, plus de classes dans les nations, et demain il n&rsquo;y aura plus de nations, plus rien qu&rsquo;une immense chose inconsciente, uniforme et obscure, la civilisation mondiale, de mod\u00e8le europ\u00e9en. &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Drieu affirme il y a cent ans que le catholicisme romain est zombie :<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Le Vatican est un mus\u00e9e. Nous ne savons plus b\u00e2tir de maisons, fa\u00e7onner un si\u00e8ge o&ugrave; nous y asseoir. A quoi bon d\u00e9fendre des banques, des casernes, et les Galeries Lafayette ? &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Enfin, vingt ans avant Heidegger ou Ellul, Drieu d\u00e9signe la technique et l&rsquo;industrie comme les vrais conspirateurs :<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Il y aura beaucoup de conf\u00e9rences comme celle de G\u00eanes o&ugrave; les hommes essaieront de se gu\u00e9rir de leur mal commun : le d\u00e9veloppement pernicieux, satanique, de l&rsquo;aventure industrielle. &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Revenons \u00e0 C\u00e9line, qui avec ferveur et ire d\u00e9peint la faune nouvelle de l&rsquo;art pour tous :<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Les grands lupanars d&rsquo;arts modernes, les immenses clans hollywoodiens, toutes les sous-gal\u00e8res de l&rsquo;art robot, ne manqueront jamais de ces saltimbanques d\u00e9prav\u00e9s&#8230; Le recrutement est infini. Le lecteur moyen, l&rsquo;amateur rafignolesque, le snob cocktailien, le public enfin, la horde abjecte cin\u00e9phage, les abrutis-radios, les fanatiques envedett\u00e9s, cet international prodigieux, glapissant, grouillement de jobards ivrognes et cocus, constitue la base pi\u00e9tinable \u00e0 travers villes et continents, l&rsquo;humus magnifique le terreau miraculeux, dans lequel les merdes publicitaires vont resplendir, s\u00e9duire, ensorceler comme jamais. &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et de conclure avec son habituelle outrance que l&rsquo;\u00e9poque de l&rsquo;inquisition et des gladiateurs valait bien mieux :<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Jamais domestiques, jamais esclaves ne furent en v\u00e9rit\u00e9 si totalement, intimement asservis, invertis corps et \u00e2mes, d&rsquo;une fa\u00e7on si d\u00e9votieuse, si suppliante.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>Rome? En comparaison?&#8230; Mais un empire du petit bonheur! une Th\u00e9l\u00e8me philosophique! Le Moyen Age?&#8230; L&rsquo;Inquisition?&#8230; Berquinades! Epoques libres! d&rsquo;intense d\u00e9braill\u00e9! d&rsquo;effr\u00e9n\u00e9 libre arbitre! le duc d&rsquo;Albe? Pizarro? Cromwell? Des artistes! &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dans son tr\u00e8s bon livre sur Spartacus, l&rsquo;\u00e9crivain juif communiste Howard Fast \u00e9tablit lui aussi un lien pr\u00e9gnant entre la d\u00e9cadence imp\u00e9riale et son Am\u00e9rique ploutocratique. C&rsquo;est que l&rsquo;homme postmoderne et franchouillard a du souci \u00e0 se faire (ce que L\u00e9on Bloy nommait sa capacit\u00e9 bourgeoise \u00e0 avaler &ndash; surtout de la merde) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Plus c&rsquo;est cul et creux, mieux \u00e7a porte. Le go&ucirc;t du commun est \u00e0 ce prix. Le &quot;bon sens&quot; des foules c&rsquo;est : toujours plus cons. L&rsquo;esprit banquiste, il se finit \u00e0 la puce savante, ach\u00e8vement de l&rsquo;art r\u00e9aliste, surr\u00e9aliste. Tous les partis politiques le savent bien. Ce sont tous des puciers savants. La boutonneuse M\u00e9lanie prend son coup de bite comme une reine, si 25.000 haut-parleurs hurlent \u00e0 travers tous les \u00e9chos, par-dessus tous les toits, soudain qu&rsquo;elle est M\u00e9lanie l&rsquo;incomparable&#8230; Un minimum d&rsquo;originalit\u00e9, mais \u00e9norm\u00e9ment de r\u00e9clame et de culot. L&rsquo;\u00eatre, l&rsquo;\u00e9tron, l&rsquo;objet en cause de publicit\u00e9 sur lequel va se d\u00e9verser la propagande massive, doit \u00eatre avant tout au d\u00e9part, aussi lisse, aussi insignifiant, aussi nul que possible. La peinture, le battage-publicitaire se r\u00e9pandra sur lui d&rsquo;autant mieux qu&rsquo;il sera plus soigneusement d\u00e9pourvu d&rsquo;asp\u00e9rit\u00e9s, de toute originalit\u00e9, que toutes ses surfaces seront absolument planes. Que rien en lui, au d\u00e9part, ne peut susciter l&rsquo;attention et surtout la controverse. &raquo; <\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et comme s&rsquo;il avait lu et dig\u00e9r\u00e9 Bernays C\u00e9line ajoute avec le g\u00e9nie qui caract\u00e9rise ses incomparables pamphlets :<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; La publicit\u00e9 pour bien donner tout son effet magique, ne doit \u00eatre g\u00ean\u00e9e, retenue, divertie par rien. Elle doit pouvoir affirmer, sacrer, vocif\u00e9rer, m\u00e9gaphoniser les pires sottises, n&rsquo;importe quelle himalayesque, d\u00e9cervelante, tonitruante fantasmagorie&#8230; \u00e0 propos d&rsquo;automobiles, de stars, de brosses \u00e0 dents, d&rsquo;\u00e9crivains, de chanteuses l\u00e9g\u00e8res, de ceintures herniaires, sans que personne ne tique&#8230; ne s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve au parterre, la plus minuscule na\u00efve objection. Il faut que le parterre demeure en tout temps parfaitement hypnotis\u00e9 de connerie. <\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>Le reste, tout ce qu&rsquo;il ne peut absorber, pervertir, d\u00e9glutir, saloper standardiser, doit dispara&icirc;tre. C&rsquo;est le plus simple. Il le d\u00e9cr\u00e8te. Les banques ex\u00e9cutent. Pour le monde robot qu&rsquo;on nous pr\u00e9pare, il suffira de quelques articles, reproductions \u00e0 l&rsquo;infini, fades simulacres, cartonnages inoffensifs, romans, voitures, pommes, professeurs, g\u00e9n\u00e9raux, vedettes, pissoti\u00e8res tendancieuses, le tout standard, avec \u00e9norm\u00e9ment de tam-tam d&rsquo;imposture et de snobisme La camelote universelle, en somme, bruyante, juive et infecte&#8230; &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et de poursuivre sa belle envol\u00e9e sur la standardisation :<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Le Standard en toutes choses, c&rsquo;est la panac\u00e9e. Plus aucune r\u00e9volte \u00e0 redouter des individus pr\u00e9-robotiques, que nous sommes, nos meubles, romans, films, voitures, langage, l&rsquo;immense majorit\u00e9 des populations modernes sont d\u00e9j\u00e0 standardis\u00e9s. La civilisation moderne c&rsquo;est la standardisation totale, \u00e2mes et corps. &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>La violence pour finir :<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Publicit\u00e9 ! Que demande toute la foule moderne ? Elle demande \u00e0 se mettre \u00e0 genoux devant l&rsquo;or et devant la merde !&#8230; Elle a le go&ucirc;t du faux, du bidon, de la farcie connerie, comme aucune foule n&rsquo;eut jamais dans toutes les pires antiquit\u00e9s&#8230; Du coup, on la gave, elle en cr\u00e8ve&#8230; Et plus nulle, plus insignifiante est l&rsquo;idole choisie au d\u00e9part, plus elle a de chances de triompher dans le c&oelig;ur des foules&#8230; mieux la publicit\u00e9 s&rsquo;accroche \u00e0 sa nullit\u00e9, p\u00e9n\u00e8tre, entra&icirc;ne toute l&rsquo;idol\u00e2trie&#8230; Ce sont les surfaces les plus lisses qui prennent le mieux la peinture. &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>C\u00e9line est incomparable quand il s&rsquo;attaque \u00e0 la foule, lamentable quand il reprend le lemme du juif comme missionnaire du mal dans le monde moderne. Mais c&rsquo;est cette folie narrative qui cr\u00e9e la tension g\u00e9niale de son texte. De toute mani\u00e8re, ce n&rsquo;est pas notre sujet. Et puis c&rsquo;est Disraeli et c&rsquo;est Bernays qui ont jou\u00e9 \u00e0 l&rsquo;homme invisible un peu trop visible. Comme dit Paul Johnson dans sa fameuse Histoire des Juifs (p. 329): <em>\u00ab\u00a0Thus Disraeli preached the innate superiority of certain races long before the social Darwinists made it fashionable, or Hitler notorious.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Bibliographie<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Nicolas Bonnal &ndash; Litt\u00e9rature et conspiration (Dualpha, Amazon.fr)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Fr\u00e9d\u00e9ric Bernays &ndash; Propagande<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C\u00e9line &ndash; Bagatelles&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Drieu la Rochelle &ndash; Mesure de la France<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Johnson (Paul) &ndash; A History of the Jews<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Bernays et C\u00e9line et la standardisation moderne Avant d&rsquo;\u00e9tudier Bernays on rappellera C\u00e9line. 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