{"id":78194,"date":"2018-09-27T13:30:36","date_gmt":"2018-09-27T13:30:36","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2018\/09\/27\/goethe-et-les-entropies-du-monde-moderne\/"},"modified":"2018-09-27T13:30:36","modified_gmt":"2018-09-27T13:30:36","slug":"goethe-et-les-entropies-du-monde-moderne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2018\/09\/27\/goethe-et-les-entropies-du-monde-moderne\/","title":{"rendered":"Goethe et les entropies du monde moderne"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Goethe et les entropies du monde moderne<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Une note sublime &#8211; et si juste &#8211; pour commencer :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Les ap\u00f4tres de libert\u00e9 m&rsquo;ont toujours \u00e9t\u00e9 antipathiques, car ce qu&rsquo;ils finissent toujours par chercher, c&rsquo;est le droit pour eux \u00e0 l&rsquo;arbitraire. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je n&rsquo;avais pas touch\u00e9 \u00e0 Goethe depuis plus de quinze ans, trop \u00e9c&oelig;ur\u00e9 peut-\u00eatre parce qu&rsquo;est devenue l&rsquo;Allemagne de la m\u00e9g\u00e8re inapprivois\u00e9e. Et puis, le g\u00e9nie du web aidant (Gallica BNF), j&rsquo;ai relu avec \u00e9merveillement ses conversations avec Eckermann, qui sont un des livres les plus extraordinaires du monde. Imaginons qu&rsquo;Hom\u00e8re, Shakespeare ou Rabelais aient eu cette chance ; ou m\u00eame Nietzsche, Tocqueville ou Voltaire&#8230; La chance d&rsquo;un Eckermann&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nous sommes \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1820, quand le &laquo; satanisme de l&rsquo;aventure industrielle &raquo; (Drieu) se dessine, et que les Poe, Balzac et Chateaubriand comprennent que nous allons \u00eatre mang\u00e9s par Mammon et le &laquo; mob &raquo;, la canaille.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le g\u00e9nie olympien tout en gardant sa &laquo; balance &raquo; a vite fait en tout cas de prendre ses distances avec le monde moderne. Il voit tout venir, \u00e0 commencer par nos talents avari\u00e9s, d\u00e9pr\u00e9ci\u00e9s :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Celui qui ne veut pas croire qu&rsquo;une grande partie de la grandeur de Shakespeare est due \u00e0 la grandeur et \u00e0 la puissance de son si\u00e8cle, que celui-l\u00e0 se demande si l&rsquo;apparition d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne aussi \u00e9tonnant serait possible aujourd&rsquo;hui dans l&rsquo;Angleterre de 1824, dans nos jours d\u00e9testables de journaux \u00e0 critiques dissonantes? Ces r\u00eaveries tranquilles et innocentes, pendant lesquelles il est seul possible de cr\u00e9er quelque chose de grand, sont perdues pour jamais! Nos talents aujourd&rsquo;hui doivent tout de suite \u00eatre servis \u00e0 la table immense de la publicit\u00e9. Les revues critiques qui chaque jour paraissent en cinquante endroits, et le tapage qu&rsquo;elles excitent dans le public, ne laissent plus rien m&ucirc;rir sainement. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Goethe est le premier \u00e0 voir la menace journalistique (Nietzsche en parle tr\u00e8s bien dans la consid\u00e9ration inactuelle sur Strauss), ce r\u00e8gne de la quantit\u00e9 appliqu\u00e9 au style et aux id\u00e9es. Il ajoute :<\/p>\n<\/p>\n<p><p> &laquo; Celui qui aujourd&rsquo;hui ne se retire pas enti\u00e8rement de ce bruit, et ne se fait pas violence pour rester isol\u00e9, est perdu. Ce journalisme sans valeur, presque toujours n\u00e9gatif, ces critiques et ces discussions r\u00e9pandent, je le veux bien, une esp\u00e8ce de demi-culture dans les masses; mais pour le talent cr\u00e9ateur, ce n&rsquo;est qu&rsquo;un brouillard fatal, un poison s\u00e9duisant qui ronge les verts rameaux de son imagination, la d\u00e9pouille de son brillant feuillage, et atteint jusqu&rsquo;aux profondeurs o&ugrave; se cachent les sucs vitaux et les fibres les plus d\u00e9licates. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On savourera l&rsquo;image de la botanique dont ce ma&icirc;tre fut un champion, comme Rousseau.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Goethe ajoute avec \u00e9motion :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Et puis la vie elle-m\u00eame, pendant ces mis\u00e9rables derniers si\u00e8cles, qu&rsquo;est-elle devenue? Quel affaiblissement,  quelle d\u00e9bilit\u00e9, o&ugrave; voyons-nous une nature originale, sans d\u00e9guisement? O&ugrave; est l&rsquo;homme assez \u00e9nergique pour \u00eatre vrai et pour se montrer ce qu&rsquo;il est ? Cela r\u00e9agit sur les po\u00e8tes; il faut aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;ils trouvent tout en eux-m\u00eames, puisqu&rsquo;ils ne peuvent plus rien trouver autour d&rsquo;eux. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette \u00e9vocation de<strong>l&rsquo;affaiblissement des forces vitales<\/strong>qui est ici une primeur, je l&rsquo;ai \u00e9voqu\u00e9e dans mon \u00e9tude sur Dosto\u00efevski et l&rsquo;occident. C&rsquo;est la splendide tirade de Lebedev dans l&rsquo;idiot :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Et osez dire apr\u00e8s cela que les sources de vie n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 affaiblies, troubl\u00e9es, sous cette &laquo; \u00e9toile &raquo;, sous ce r\u00e9seau dans lequel les hommes se sont emp\u00eatr\u00e9s.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et ne croyez pas m&rsquo;en imposer par votre prosp\u00e9rit\u00e9, par vos richesses, par la raret\u00e9 des disettes et par la rapidit\u00e9 des moyens de communication ! Les richesses sont plus abondantes, mais les forces d\u00e9clinent ; il n&rsquo;y a plus de pens\u00e9e qui cr\u00e9e un lien entre les hommes ; tout s&rsquo;est ramolli, tout a cuit et tous sont cuits ! Oui, tous, tous, tous nous sommes cuits !&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Comme on sait cette tirade est li\u00e9e au r\u00e9seau des chemins de fer (Dosto\u00efevski \u00e9voque m\u00eame Tchernobyl !).  Or le r\u00e9seau, Goethe en parle quand il \u00e9voque au d\u00e9but du tome deuxi\u00e8me <strong>l&rsquo;av\u00e8nement in\u00e9vitable et contrariant de l&rsquo;unit\u00e9 allemande :<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Nous caus\u00e2mes alors de l&rsquo;unit\u00e9 de l&rsquo;Allemagne, cherchant comment elle \u00e9tait possible et en quoi cite \u00e9tait d\u00e9sirable.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Je ne crains pas que l&rsquo;Allemagne n&rsquo;arrive pas \u00e0 son unit\u00e9, dit Goethe nos bonnes routes et les chemins de fer qui se construiront feront leur &oelig;uvre. Mais, avant tout, qu&rsquo;il y ait partout de l&rsquo;affection r\u00e9ciproque, et qu&rsquo;il y ait de l&rsquo;union contre l&rsquo;ennemi ext\u00e9rieur. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il \u00e9voque l&rsquo;ouverture des fronti\u00e8res :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Qu&rsquo;elle soit une, en ce sens que le thaler et le silbergroschen aient dans tout l&#8217;empire la m\u00eame valeur; une, en ce sens que mon sac de voyage puisse traverser les trente-six Etats sans \u00eatre ouvert; une, en ce sens que le passeport donn\u00e9 aux bourgeois de Weimar par la ville ne soit pas \u00e0 la fronti\u00e8re consid\u00e9r\u00e9 par remploy\u00e9 d&rsquo;un grand &Eacute;tat voisin comme nul, et comme l&rsquo;\u00e9gal d&rsquo;un passeport \u00e9tranger&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et d&rsquo;ajouter :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Que l&rsquo;on ne parle plus, entre Allemands, d&rsquo;ext\u00e9rieur et d&rsquo;int\u00e9rieur; que l&rsquo;Allemagne soit une pour les poids et mesures, pour le commerce, l&rsquo;industrie, et cent choses analogues que je ne peux ni ne veux nommer. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>Que je ne peux ni ne veux nommer<\/em> : on souligne ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Par contre il voit tout de suite notre Goethe les futures limites de cette unit\u00e9 allemande qui va mettre fin \u00e0 la culture allemande sous la brutale f\u00e9rule des bureaucrates bismarckiens :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Mais si l&rsquo;on croit que l&rsquo;unit\u00e9 de l&rsquo;Allemagne consiste \u00e0 en faire un seul \u00e9norme empire avec une seule grande capitale, si l&rsquo;on pense que l&rsquo;existence de cette grande capitale contribue au bien-\u00eatre de la masse du peuple et au d\u00e9veloppement des grands talents, on est dans l&rsquo;erreur. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est que Goethe est contre la centralisation, m\u00eame la fran\u00e7aise (lisez l&rsquo;\u00e9mouvant passage de la rencontre avec Napol\u00e9on). La centralisation st\u00e9rilise. Il \u00e9crit :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Ce serait un bonheur pour la belle France si, au lieu d&rsquo;un seul centre, elle en avait dix, tous r\u00e9pandant la lumi\u00e8re et la vie&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est &laquo; Paris et le d\u00e9sert fran\u00e7ais &raquo; cent ans avant Jean-Fran\u00e7ois Gravier ; mais pour \u00eatre honn\u00eate Rousseau avait d\u00e9j\u00e0 m\u00e9pris\u00e9 l&rsquo;usage inconvenant de l&rsquo;hyper-capitale Paris pour la France.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et de faire l&rsquo;\u00e9loge de la prodigieuse diversit\u00e9 allemande de son \u00e9poque (un des seuls \u00e0 notre \u00e9poque \u00e0 l&rsquo;avoir compris est l&rsquo;excellent historien marxiste Hobsbawn, qui \u00e9voqua aussi l&rsquo;Italie st\u00e9rilis\u00e9e par son unification) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; O&ugrave; est la grandeur de l&rsquo;Allemagne, sinon dans l&rsquo;admirable culture du peuple, r\u00e9pandue \u00e9galement dans toutes les parties de l&#8217;empire? Or, cette culture n&rsquo;est-elle pas due \u00e0 ces r\u00e9sidences princi\u00e8res partout dispers\u00e9es; de ces r\u00e9sidences part la lumi\u00e8re, par elles elle se r\u00e9pand partout&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il insiste :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Pensez \u00e0 ces villes comme Dresde, Munich, Stuttgart, Cassel, Brunswick, Hanovre, et \u00e0 leurs pareilles, pensez aux grands \u00e9l\u00e9ments de vie que ces villes portent en elles ; pensez \u00e0 l&rsquo;influence qu&rsquo;elles exercent sur les provinces voisines et demandez-vous ; tout serait-il ainsi, si depuis longtemps elles n&rsquo;\u00e9taient pas la r\u00e9sidence de princes souverains? &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Car Goethe sent le risque que l&rsquo;unit\u00e9 allemande va faire peser sur le g\u00e9nie germanique :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Francfort, Br\u00e8me, Hambourg, Lubeck sont grandes et brillantes; leur influence sur la prosp\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;Allemagne est incalculable. Resteraient-elles ce qu&rsquo;elles sont, si elles perdaient leur ind\u00e9pendance, et si elles \u00e9taient annex\u00e9es \u00e0 un grand empire allemand, et devenaient villes de province? J&rsquo;ai des raisons pour en douter&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Equilibre, harmonie, autant de th\u00e8mes centraux chez notre g\u00e9nie.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Autre sujet, la perfection. A cette \u00e9poque on consid\u00e8re que la perfection est de ce monde, mais qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas allemande mais britannique. Comme on sait ce complexe d&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 allemand p\u00e8sera lourd au vingti\u00e8me si\u00e8cle :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; &hellip;mais il y a dans les Anglais quelque chose que la plupart des autres hommes n&rsquo;ont pas. Ici, \u00e0 Weimar, nous n&rsquo;en voyons qu&rsquo;une tr\u00e8s petite fraction, et ce ne sont sans doute pas le moins du monde les meilleurs d&rsquo;entre eux, et cependant comme ce sont tous de beaux hommes, et solides. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;anglais (pas le dandy d\u00e9traqu\u00e9, le gentleman bien s&ucirc;r) est beau pour ces raisons :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Ce qui les distingue, c&rsquo;est d&rsquo;avoir le courage d&rsquo;\u00eatre tels que la nature les a faits. II n&rsquo;y a en eux rien de fauss\u00e9, rien de cach\u00e9, rien d&rsquo;incomplet et de louche; tels qu&rsquo;ils sont, ce sont toujours des \u00eatres complets. Ce sont parfois des fous complets, je t&rsquo;accorde de grand c&oelig;ur ; mais leur qualit\u00e9 est \u00e0 consid\u00e9rer, et dans la balance de la nature elle p\u00e8se d&rsquo;un grand poids. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est le gentleman id\u00e9al, le parfait mod\u00e8le hollywoodien de l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or (on pense \u00e0 Stewart Granger \u00e0 Cary Grant, \u00e0 Errol Flynn) remis au go&ucirc;t du jour \u00e0 notre \u00e9poque postmoderne par les adaptations des petits romans de Jane Austen.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais Goethe souligne le d\u00e9clin de notre perfection de civilis\u00e9 :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Du reste, nous autres Europ\u00e9ens, tout ce qui nous entoure est, plus ou moins, parfaitement mauvais; toutes les relations sont beaucoup trop artificielles, trop compliqu\u00e9es; notre nourriture, notre mani\u00e8re de vivre, tout est contre la vraie nature; dans notre commerce social, il n&rsquo;y a ni vraie affection, ni bienveillance. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Goethe \u00e9voque alors en disciple de Rousseau (beaucoup plus germanique que fran\u00e7ais, et si mal compris en France le pauvre&hellip;) le mod\u00e8le du sauvage :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; On souhaiterait souvent d&rsquo;\u00eatre n\u00e9 dans les &icirc;les de la mer du Sud, chez les hommes que l&rsquo;on appelle sauvages, pour sentir un peu une fois la vraie nature humaine, sans arri\u00e8re-go&ucirc;t de fausset\u00e9. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Parfois m\u00eame Goethe succombe au pessimisme, quant \u00e0 la mis\u00e8re de notre temps :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Quand, dans un mauvais jour, on se p\u00e9n\u00e8tre bien de la mis\u00e8re de notre temps, il semble que le monde soit m&ucirc;r pour le jugement dernier. Et le mal s&rsquo;augmente de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration. Car ce n&rsquo;est pas assez que nous ayons \u00e0 souffrir des p\u00e9ch\u00e9s de nos p\u00e8res, nous l\u00e9guons \u00e0 nos descendants ceux que nous avons h\u00e9rit\u00e9s, augment\u00e9s de ceux que nous avons ajout\u00e9s&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Goethe alors r\u00eave du paysan, pas encore trop pollu\u00e9 par la civilisation (un petit malin pourrait citer Walter Darr\u00e9 mais aussi les \u00e9colos, alors&hellip;) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Notre population des campagnes, en effet, r\u00e9pondit Goethe, s&rsquo;est toujours conserv\u00e9e vigoureuse, et il faut esp\u00e9rer que pendant longtemps encore elle sera en \u00e9tat non seulement de nous fournir des cavaliers, mais aussi de nous pr\u00e9server d&rsquo;une d\u00e9cadence absolue ; elle est comme un d\u00e9p\u00f4t o&ugrave; viennent sans cesse se refaire et se retremper les forces alanguies de l&rsquo;humanit\u00e9. Mais allez dans nos grandes villes, et vous aurez une autre impression&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et il insiste encore, au d\u00e9but du tome deuxi\u00e8me de ses entretiens, sur l&rsquo;affaiblissement des hommes modernes :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Causez avec un nouveau Diable boiteux, ou liez-vous avec un m\u00e9decin ayant une client\u00e8le consid\u00e9rable &#8211; il vous racontera tout bas des histoires qui vous feront tressaillir en vous montrant de quelles mis\u00e8res, de quelles infirmit\u00e9s souffrent la nature humaine et la soci\u00e9t\u00e9&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Une vingtaine d&rsquo;ann\u00e9es avant, le jeune Kleist avait \u00e9voqu\u00e9 dans son th\u00e9\u00e2tre des marionnettes cette nostalgie et ce regret de la perfection ant\u00e9rieure, nous invitant \u00e0 remanger de l&rsquo;arbre de la connaissance pour acc\u00e9der \u00e0 un stade sup\u00e9rieur (le transhumain \u00e0 l&rsquo;allemande ?).  Citons Kleist :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En sorte, dis-je un peu r\u00eaveur, qu&rsquo;il nous faudrait de nouveau manger du fruit de l&rsquo;arbre de la connaissance, pour retomber dans l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;innocence ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&mdash; Sans nul doute, r\u00e9pondit-il ; c&rsquo;est le dernier chapitre de l&rsquo;histoire du monde.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Goethe sentait aussi cette disparition d&rsquo;innocence, de simplicit\u00e9 (sujet allemand, qu&rsquo;on retrouve chez Schiller comme dans les \u00e9l\u00e9gies II et VIII de Rilke) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Ah! nous autres modernes, nous sentons bien la grande beaut\u00e9 des sujets d&rsquo;un naturel aussi pur, aussi compl\u00e8tement na\u00eff; nous savons bien, nous concevons bien comment on pourrait faire quelque chose de pareil, mais nous ne le faisons pas ; on sent la r\u00e9flexion qui domine, et nous manquons toujours de cette gr\u00e2ce ravissante&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tout cela \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 dans le Th\u00e9\u00e2tre de Kleist (\u00e9crit donc vingt ans avant) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Je dis que je savais fort bien quels d\u00e9sordres produit la conscience dans la gr\u00e2ce naturelle de l&rsquo;homme. Un jeune homme de ma connaissance avait, par une simple remarque, perdu pour ainsi dire sous mes yeux son innocence et jamais, dans la suite, n&rsquo;en avait retrouv\u00e9 le paradis, malgr\u00e9 tous les efforts imaginables. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et puisqu&rsquo;on \u00e9voque Kleist et ses cardinales marionnettes, c&rsquo;est dans Werther que l&rsquo;on trouve cette note int\u00e9ressante :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Les objets ne font que para&icirc;tre et dispara&icirc;tre \u00e0 mes yeux, et je me demande souvent si mon existence elle-m\u00eame n&rsquo;est pas un vain prestige. Il me semble que j&rsquo;assiste \u00e0 un spectacle de marionnettes. Je vois passer et repasser devant moi de petits bons hommes, de petits chevaux, et je me demande souvent si tout cela n&rsquo;est pas une illusion d&rsquo;optique. Je joue avec ces marionnettes, ou plut\u00f4t je ne suis moi-m\u00eame qu&rsquo;une marionnette. Quelquefois je prends mon voisin par la main, je sens qu&rsquo;elle est de bois, et je recule en frissonnant. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Werther exp\u00e9diait aussi \u00e0 sa mani\u00e8re l&rsquo;homme sans qualit\u00e9s de la modernit\u00e9 :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Mais, entre nous, l&rsquo;homme qui c\u00e9dant sottement \u00e0 l&rsquo;influence d&rsquo;autrui, sans go&ucirc;t personnel, sans n\u00e9cessit\u00e9, consume sa vie dans de p\u00e9nibles travaux pour un peu d&rsquo;or, de vanit\u00e9, ou quelque autre semblable fum\u00e9e, cet homme-l\u00e0 est \u00e0 coup s&ucirc;r un imb\u00e9cile ou un fou. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour terminer sur une note plus prosa\u00efque, \u00e9voquons cette belle vision de la mondialisation. Car la ma&icirc;tre voit tout venir, (comme son disciple et traducteur Nerval qui voit nos r\u00e9seaux arriver dans Aur\u00e9lia). Goethe pressent aussi la future domination am\u00e9ricaine :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Mais ce qui est s&ucirc;r, c&rsquo;est que, si on r\u00e9ussit \u00e0 percer un canal tel qu&rsquo;il puisse donner passage du golfe du Mexique dans l&rsquo;Oc\u00e9an Pacifique \u00e0 des vaisseaux de toute charge et de toute grosseur, ce fait aura d&rsquo;incalculables r\u00e9sultats et pour le monde civilis\u00e9 et pour le monde non civilis\u00e9. Je m&rsquo;\u00e9tonnerais bien que les &Eacute;tats-Unis manquassent de se saisir d&rsquo;une &oelig;uvre pareille. On pressent que ce jeune &Eacute;tat avec sa tendance d\u00e9cid\u00e9e vers l&rsquo;Ouest, aura aussi pris possession, dans trente ou quarante ans, des grandes parties de terre situ\u00e9es au-del\u00e0 des montagnes Rocheuses, et les aura peupl\u00e9es&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Goethe voit le nouveau monde se peupler am\u00e9ricain, se remplir :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; On pressent aussi  bien que tout le long de cette cote de l&rsquo;oc\u00e9an Pacifique o&ugrave; la nature a d\u00e9j\u00e0 creus\u00e9 les ports les plus vastes et les plus s&ucirc;rs, se formeront peu \u00e0 peu de tr\u00e8s-importantes villes de commerce, qui seront les interm\u00e9diaires de grands \u00e9changes entre la Chine et l&rsquo;Inde d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 et les &Eacute;tats-Unis de l&rsquo;autre&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Canal de Panama donc :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Aussi, je le r\u00e9p\u00e8te, il est absolument indispensable pour les Etats-Unis d&rsquo;\u00e9tablir un passage entre le golfe du Mexique et l&rsquo;oc\u00e9an Pacifique, et je suis s&ucirc;r qu&rsquo;ils l&rsquo;\u00e9tabliront. Je voudrais voir cela de mon vivant, mais je ne le verrai pas. Ce que je voudrais voir aussi, c&rsquo;est l\u00a0\u00bbunion du Danube et du Rhin&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et canal de Suez :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Et enfin, en troisi\u00e8me lieu, je voudrais voir les Anglais en possession d&rsquo;un canal \u00e0 Suez. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les Fran\u00e7ais eurent l&rsquo;initiative de ces deux canaux qu&rsquo;ils se firent chiper par les anglo-saxons. Je ne saurais trop inviter mes lecteurs \u00e0 lire ou red\u00e9couvrir ce livre. <\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Sources<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Conversations de Goethe et d&rsquo;Eckermann, Gallica, BNF<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nietzsche &#8211; Consid\u00e9rations inactuelles (Wikisource.org)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Goethe &ndash; les souffrances du jeune Werther<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nerval &#8211; Aur\u00e9lia<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Heinrich Von Kleist &#8211; Sur le th\u00e9\u00e2tre des marionnettes<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dosto\u00efevski &#8211; L&rsquo;Idiot (ebooksgratuits.com)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nicolas Bonnal &#8211; Dosto\u00efevski et la modernit\u00e9 occidentale <\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Goethe et les entropies du monde moderne Une note sublime &#8211; et si juste &#8211; pour commencer : &laquo; Les ap\u00f4tres de libert\u00e9 m&rsquo;ont toujours \u00e9t\u00e9 antipathiques, car ce qu&rsquo;ils finissent toujours par chercher, c&rsquo;est le droit pour eux \u00e0 l&rsquo;arbitraire. &raquo; Je n&rsquo;avais pas touch\u00e9 \u00e0 Goethe depuis plus de quinze ans, trop \u00e9c&oelig;ur\u00e9&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[27],"tags":[2748,2640,6896,18569,18568,6636,2878],"class_list":["post-78194","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-les-carnets-de-nicolas-bonnal-1","tag-allemagne","tag-bonnal","tag-centralisation","tag-ecketmann","tag-entropies","tag-moderne","tag-monde"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/78194","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=78194"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/78194\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=78194"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=78194"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=78194"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}