{"id":78206,"date":"2018-10-04T04:47:04","date_gmt":"2018-10-04T04:47:04","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2018\/10\/04\/tocqueville-dans-les-deserts-americains\/"},"modified":"2018-10-04T04:47:04","modified_gmt":"2018-10-04T04:47:04","slug":"tocqueville-dans-les-deserts-americains","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2018\/10\/04\/tocqueville-dans-les-deserts-americains\/","title":{"rendered":"Tocqueville dans les d\u00e9serts am\u00e9ricains"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Tocqueville dans les d\u00e9serts am\u00e9ricains<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Splendeur m\u00e9connue, Quinze jours dans le d\u00e9sert. Le texte est bref, disponible sur archive.org, profitez-en. Je l&rsquo;ai red\u00e9couvert par une lectrice qui m&rsquo;en a envoy\u00e9 un extrait.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Notre auteur d\u00e9crit sa confrontation avec les d\u00e9serts am\u00e9ricains, dans la r\u00e9gion de D\u00e9troit qui n&rsquo;est pas la plus belle de ce paradis encore presque intact. Il voyage avec Beaumont et oppose le paradis pr\u00e9sent au futur d\u00e9velopp\u00e9. On l&rsquo;\u00e9coute qui r\u00e9v\u00e8le ici sa prodigieuse sensibilit\u00e9 et son fatalisme inquiet. On pensera une autre fois \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole de peinture de Hudson, \u00e0 Thomas Cole, \u00e0 l&rsquo;allemand Bierstadt qui devait s&rsquo;illustrer un peu plus tard, plus \u00e0 l&rsquo;ouest.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Sur D\u00e9troit :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Nous arriv\u00e2mes \u00e0 Detroit \u00e0 trois heures. Detroit est une petite ville de 2 \u00e0 3.000 \u00e2mes, que les j\u00e9suites ont fond\u00e9e au milieu des bois en 1710, et qui contient encore un tr\u00e8s grand nombre de familles fran\u00e7aises. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Plus durement on note :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Des traces de destruction annoncent plus clairement encore la pr\u00e9sence de l&rsquo;homme. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Elle est importante cette notion de destruction. On va y assister en direct ou presque, et elle va d\u00e9velopper cette sensibilit\u00e9 mondiale \u00e0 la nature am\u00e9ricaine longtemps avant les westerns (voyez mon livre) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; C&rsquo;est cette id\u00e9e de destruction, cette arri\u00e8re-pens\u00e9e d&rsquo;un changement prochain et in\u00e9vitable, qui donne, suivant nous, aux solitudes de l&rsquo;Am\u00e9rique un caract\u00e8re si original et une si touchante beaut\u00e9&hellip; L&rsquo;id\u00e9e de cette grandeur naturelle et sauvage qui va finir se m\u00eale aux superbes images que la marche de la civilisation fait naitre. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est presque du Frithjof Schuon.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;am\u00e9ricain est bien s&ucirc;r tout content :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; L&rsquo;Am\u00e9ricain ne voit dans tout cela rien qui l&rsquo;\u00e9tonne. Cette incroyable destruction, cet accroissement plus surprenant encore, lui paraissent la marche habituelle des \u00e9v\u00e9nements de ce monde. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est que &laquo; l&rsquo;homme s&rsquo;accoutume \u00e0 tout, \u00e0 la mort sur les champs de bataille, \u00e0 la mort dans les h\u00f4pitaux, \u00e0 tuer et \u00e0 souffrir. II se fait \u00e0 tous les spectacles.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Un peuple antique, le premier et le l\u00e9gitime maitre du continent am\u00e9ricain, fond chaque jour comme la neige aux rayons du soleil, et disparait \u00e0 vue d&rsquo;&oelig;il de la surface de la terre&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La disparition des indiens est programm\u00e9e :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Les habitants des Etats- Unis ne chassent pas les Indiens \u00e0 cor et \u00e0 cris ainsi que faisaient les Espagnols du Mexique. Mais c&rsquo;est le m\u00eame instinct impitoyable qui anime ici comme partout ailleurs la race europ\u00e9enne. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les indiens de Chateaubriand sont d&rsquo;ailleurs d\u00e9j\u00e0 affaiblis, pollu\u00e9s par le Monde moderne (voyez notre texte sur Goethe) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Ces \u00eatres faibles et d\u00e9prav\u00e9s appartenaient cependant \u00e0 I&rsquo;une des tribus les plus renomm\u00e9es de I&rsquo;ancien monde am\u00e9ricain. Nous avions devant nous, et c&rsquo;est piti\u00e9 de le dire, les derniers restes de cette c\u00e9l\u00e8bre conf\u00e9d\u00e9ration des Iroquois dont la m\u00e2le sagesse n&rsquo;\u00e9tait pas moins connue que le courage, et qui tinrent longtemps la balance entre les deux plus grandes nations de I&rsquo;Europe. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>A l&rsquo;inverse, sans avoir vu Jeremiah Johnson, Tocqueville d\u00e9crit ces blancs aventureux qui ont rompu avec leur monde. Et cela donne :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Ce sont des Europ\u00e9ens qui, en d\u00e9pit des habitudes de leur jeunesse, ont fini par trouver dans la libert\u00e9 du d\u00e9sert un charme inexprimable. Tenant aux solitudes de l&rsquo;Am\u00e9rique par leur go&ucirc;t et leurs passions, \u00e0 l&rsquo;Europe par leur religion, leurs principes et leurs id\u00e9es, ils m\u00ealent l&rsquo;amour de la vie sauvage \u00e0 l&rsquo;orgueil de la civilisation et pr\u00e9f\u00e8rent \u00e0 leurs compatriotes les Indiens dans lesquels cependant ils ne reconnaissent pas des \u00e9gaux. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et Tocqueville \u00e9voque ces Fran\u00e7ais marginaux (revoyez la Captive aux yeux clairs d&rsquo;Howard Hawks dans cette perspective) qui, h\u00e9ritiers des moines m\u00e9di\u00e9vaux, fuient aussi leur monde :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Tous ces blancs de France, disaient les Indiens du Canada, sont aussi bons chasseurs que nous. Comme nous, ils m\u00e9prisent les commodit\u00e9s de la vie et bravent les terreurs de la mort ; Dieu les avait cr\u00e9\u00e9s pour habiter la cabane du sauvage et vivre dans le d\u00e9sert. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et venons-en \u00e0 l&rsquo;essence de Tocqueville, au d\u00e9sert am\u00e9ricain et \u00e0 la plus belle page de notre litt\u00e9rature de voyage&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Le soir \u00e9tant venu, nous remont\u00e2mes dans le canot, et, nous fiant \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience  que nous avions acquise le matin, nous part&icirc;mes seuls pour remonter un bras de la Saginaw, que nous n&rsquo;avions fait qu&rsquo;entrevoir.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le ciel \u00e9tait sans nuage, l&rsquo;atmosph\u00e8re pure et immobile.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le fleuve conduisait ses eaux \u00e0 travers une immense for\u00eat, mais si lentement qu&rsquo;il eut \u00e9t\u00e9 presque impossible de dire de quel c\u00f4t\u00e9 allait le courant. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nous avons toujours pens\u00e9 que, pour se faire une id\u00e9e juste des for\u00eats du Nouveau Monde, il fallait suivre quelques-unes des rivi\u00e8res qui coulent sous leur ombrage.<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong>Les fleuves sont comme de grandes voies par lesquelles la Providence a pris soin, d\u00e8s le commencement du monde, de percer le d\u00e9sert pour le rendre accessible \u00e0 l&rsquo;homme&hellip;<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le d\u00e9sert \u00e9tait l\u00e0 tel qu&rsquo;il s&rsquo;offrit il y a six mille ans aux regards de nos premiers p\u00e8res : Une solitude fleurie, d\u00e9licieuse, embaum\u00e9e, magnifique demeure, palais vivant, b\u00e2ti pour l&rsquo;homme, mais o&ugrave; le ma&icirc;tre n&rsquo;avait pas encore p\u00e9n\u00e9tr\u00e9. Le canot glissait sans effort et sans bruit.<strong>II r\u00e9gnait autour de nous une s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, une qui\u00e9tude universelles. Nous-m\u00eames nous ne tardons pas \u00e0 nous sentir comme amollis \u00e0 la vue d&rsquo;un pareil spectacle. Nos paroles commencent \u00e0 devenir de plus en plus rares.<\/strong>Bient\u00f4t nous n&rsquo;exprimons nos pens\u00e9es qu&rsquo;\u00e0 voix basse, nous nous taisons enfin ; et relevant simultan\u00e9ment les avirons, nous tombons I&rsquo;un et I&rsquo;autre  dans une tranquille r\u00eaverie pleine d&rsquo;inexprimables charmes. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Puis notre po\u00e8te m\u00e9dite, \u00e0 la mani\u00e8re du rh\u00e9teur (dixit Goethe) Chateaubriand :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; D&rsquo;o&ugrave; vient que les langues humaines, qui trouvent des mots pour toutes les douleurs, rencontrent un invincible obstacle \u00e0 faire comprendre les plus douces et les plus naturelles \u00e9motions du c&oelig;ur ? &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est l&rsquo;aventure int\u00e9rieure de l&rsquo;\u00eatre, celle que le monde moderne avec son cort\u00e8ge de distractions motoris\u00e9es nous interdit de retrouver (pensons \u00e0 Thoreau) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Qui peindra jamais avec fid\u00e9lit\u00e9 ces moments si rares dans la vie, o&ugrave; le bien-\u00eatre physique vous pr\u00e9pare \u00e0 la  tranquillit\u00e9 morale, et o&ugrave; il s&rsquo;\u00e9tablit devant vos yeux comme un \u00e9quilibre parfait dans I&rsquo;univers ; alors que I&rsquo;\u00e2me, \u00e0 moiti\u00e9 endormie, se balance entre le pr\u00e9sent et I&rsquo;avenir, entre le r\u00e9el et le possible ; quand, entour\u00e9 d&rsquo;une belle nature, respirant un air tranquille et ti\u00e8de, en paix avec lui-m\u00eame au milieu d&rsquo;une paix universelle, I&rsquo;homme pr\u00eate I&rsquo;oreille aux battements \u00e9gaux de ses art\u00e8res dont chaque pulsation marque le passage du temps qui, pour lui, semble ainsi s&rsquo;\u00e9couler goutte \u00e0 goutte dans l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 ? &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Apr\u00e8s cette merveille, on laisse la parole \u00e0 nos chefs indiens qui comme tous les chefs ont toujours raison :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Ce n&rsquo;est pas que l&rsquo;aptitude naturelle manque \u00e0 l&rsquo;indig\u00e8ne du Nouveau Monde ; mais sa nature semble repousser obstin\u00e9ment nos id\u00e9es et nos arts. Couch\u00e9 sur son manteau, au milieu de la fum\u00e9e de sa hutte, l&rsquo;indien regarde avec m\u00e9pris la demeure commode de l&rsquo;europ\u00e9en. II sourit am\u00e8rement en nous voyant tourmenter notre vie pour acqu\u00e9rir des richesses inutiles (1). &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Notes <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>(1) L&rsquo;am\u00e9ricain est lui bien moins po\u00e9tique : &laquo; Ce monde-ci nous appartient. Dieu, en refusant \u00e0 ses premiers habitants la facult\u00e9 de se civiliser, les a destin\u00e9s par avance \u00e0 une destruction in\u00e9vitable. Les v\u00e9ritables propri\u00e9taires de ce continent sont ceux qui savent tirer parti de ses richesses. Satisfait de son raisonnement, I&rsquo;Am\u00e9ricain s&rsquo;en va au temple ou il entend un ministre de I &lsquo;Evangile lui r\u00e9p\u00e9ter que les hommes sont fr\u00e8res, et que l&rsquo;&Ecirc;tre \u00e9ternel, qui les a tous faits sur le m\u00eame mod\u00e8le, leur a donn\u00e9s \u00e0 tous le devoir de se secourir. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Sources<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Nicolas Bonnal &ndash; Les grands westerns am\u00e9ricains, une approche traditionnelle et rebelle (Amazon.fr)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Alexis de Tocqueville, quinze jours au d\u00e9sert, pp. 54-55, archive.org.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tocqueville dans les d\u00e9serts am\u00e9ricains Splendeur m\u00e9connue, Quinze jours dans le d\u00e9sert. Le texte est bref, disponible sur archive.org, profitez-en. Je l&rsquo;ai red\u00e9couvert par une lectrice qui m&rsquo;en a envoy\u00e9 un extrait. 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