{"id":78427,"date":"2019-01-22T01:11:51","date_gmt":"2019-01-22T01:11:51","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2019\/01\/22\/leon-tolstoi-et-les-joyeux-debuts-du-bobo\/"},"modified":"2019-01-22T01:11:51","modified_gmt":"2019-01-22T01:11:51","slug":"leon-tolstoi-et-les-joyeux-debuts-du-bobo","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2019\/01\/22\/leon-tolstoi-et-les-joyeux-debuts-du-bobo\/","title":{"rendered":"L\u00e9on Tolsto\u00ef et les joyeux d\u00e9buts du bobo"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">L\u00e9on Tolsto\u00ef et les joyeux d\u00e9buts du bobo<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Reparlons du bobo. Si Balzac dessine le bourgeois conditionn\u00e9 parisien (voyez les merveilleuses premi\u00e8res pages de la Fille aux yeux d&rsquo;or), il meurt trop t\u00f4t et ignore le bobo qui se d\u00e9veloppe \u00e0 la fin du si\u00e8cle. Tolsto\u00ef va le d\u00e9crire au d\u00e9but d&rsquo;Anna Kar\u00e9nine. Son personnage St\u00e9phane est b\u00eate (signification de bobo en espagnol), friqu\u00e9, endett\u00e9, mod\u00e9r\u00e9, et pr\u00eat \u00e0 toutes les r\u00e9formes lib\u00e9rales &ndash; comme disait Duroselle, un parti ne revient jamais sur une r\u00e9forme d\u00e9sastreuse ; il se contente de la compl\u00e9ter ! Mais restons-en \u00e0 St\u00e9phane, personnage \u00e9prouvant s&rsquo;il en est &ndash; comme toute cette humanit\u00e9 bourgeoise et branch\u00e9e, moderne et inconsistante. St\u00e9phane adore aussi \u00eatre \u00e0 la mode et il croit tout ce que racontent les journaux&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Le journal que recevait St\u00e9pane Arcadi\u00e9vitch \u00e9tait lib\u00e9ral, sans \u00eatre trop avanc\u00e9, et d&rsquo;une tendance qui convenait \u00e0 la majorit\u00e9 du public. Quoique Oblonsky ne s&rsquo;int\u00e9ress\u00e2t gu\u00e8re ni \u00e0 la science, ni aux arts, ni \u00e0 la politique, il ne s&rsquo;en tenait pas moins tr\u00e8s fermement aux opinions de son journal sur toutes ces questions, et ne changeait de mani\u00e8re de voir que lorsque la majorit\u00e9 du public en changeait. &raquo; <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tolsto\u00ef enfonce le clou dans le cerveau de son petit-bourgeois gomin\u00e9. L&rsquo;opinion est un produit, ou pour mieux dire un meuble  qui est l\u00e0 pour d\u00e9corer le cerveau du bourgeois. On pense aux \u00e9ditions de 200 pages des journaux &laquo; prestigieux &raquo;  qui encombrent le dimanche les tables et les cerveaux bourgeois : \u00e9conomie, russophobie, yachting, vill\u00e9giature, mode, pr\u00eat-\u00e0-penser, sant\u00e9, bouffe, interdits, people, m\u00e9t\u00e9o, tout y est.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais les opinions du bourgeois branch\u00e9-mod\u00e9r\u00e9-progressiste, voici ce que Tolsto\u00ef en dit :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Pour mieux dire, ses opinions le quittaient d&rsquo;elles-m\u00eames apr\u00e8s lui \u00eatre venues sans qu&rsquo;il pr&icirc;t la peine de les choisir; il les adoptait comme les formes de ses chapeaux et de ses redingotes, parce que tout le monde les portait, et, vivant dans une soci\u00e9t\u00e9 o&ugrave; une certaine activit\u00e9 intellectuelle devient obligatoire avec l&rsquo;\u00e2ge, les opinions lui \u00e9taient aussi n\u00e9cessaires que les chapeaux. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Guilluy a rappel\u00e9 l&rsquo;importance du gr\u00e9garisme bourgeois pour rendre compte du ph\u00e9nom\u00e8ne bobo au d\u00e9but du vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle. Tolsto\u00ef explique lui auparavant pourquoi son bourgeois moscovite devient lib\u00e9ral, pourquoi il ne reste pas conservateur. L&rsquo;explication vaut son pesant de beurre de cacahu\u00e8te :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Si ses tendances \u00e9taient lib\u00e9rales plut\u00f4t que conservatrices, comme celles de bien des personnes de son monde, ce n&rsquo;est pas qu&rsquo;il trouv\u00e2t les lib\u00e9raux plus raisonnables, mais parce que leurs opinions cadraient mieux avec son genre de vie. Le parti lib\u00e9ral soutenait que tout allait mal en Russie, et c&rsquo;\u00e9tait le cas pour St\u00e9pane Arcadi\u00e9vitch, qui avait beaucoup de dettes et peu d&rsquo;argent. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est la cl\u00e9 du probl\u00e8me. Par rapport au bourgeois, le bobo a un gros cr\u00e9dit immobilier, a rappel\u00e9 Guilluy. Cette inf\u00e9riorit\u00e9 mat\u00e9rielle momentan\u00e9e suscite par compensation une volont\u00e9 d&rsquo;\u00eatre branch\u00e9 et &laquo; en avance sur son temps &raquo; sur les th\u00e8mes soci\u00e9taux entre autres. On est moins r\u00e9ac car on est plus endett\u00e9. Dosto\u00efevski dans son Crocodile d\u00e9crit tr\u00e8s bien cette volont\u00e9 d&rsquo;\u00eatre branch\u00e9 et russophobe (en Russie m\u00eame) du petit-bourgeois gob\u00e9 par le crocodile de la mondialisation britannico-lib\u00e9rale !<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les lib\u00e9raux que d\u00e9teste Dosto\u00efevski dans ses D\u00e9mons voudront donc subvertir de fond en comble la soci\u00e9t\u00e9, sans qu&rsquo;il y ait besoin de recourir ici non plus \u00e0 la conspiration. C&rsquo;est la b\u00eatise qui parle, la b\u00eatise de ce bourgeois qui avale tout m\u00eame la merde, dira L\u00e9on Bloy vingt ans apr\u00e8s &ndash; L\u00e9on Bloy qui a aussi compris le fond sauvage du bourgeois, ce mixte de mat\u00e9rialisme et d&rsquo;anarcho-nihilisme qui domine la fin du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle et toute notre \u00e9poque postchr\u00e9tienne. On sait qu&rsquo;on peut enfin \u00eatre nihiliste et chr\u00e9tien, cela ne pose plus de probl\u00e8me depuis l&rsquo;av\u00e8nement de Fran\u00e7ois.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tolsto\u00ef poursuit, qui souligne d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;affreux RISQUE POPULISTE :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Le parti lib\u00e9ral pr\u00e9tendait que le mariage est une institution vieillie qu&rsquo;il est urgent de r\u00e9former, et pour St\u00e9pane Arcadi\u00e9vitch la vie conjugale offrait effectivement peu d&rsquo;agr\u00e9ments et l&rsquo;obligeait \u00e0 mentir et \u00e0 dissimuler, ce qui r\u00e9pugnait \u00e0 sa nature. Les lib\u00e9raux disaient, ou plut\u00f4t faisaient entendre, que la religion n&rsquo;est un frein que pour la partie inculte de la population, et St\u00e9pane Arcadi\u00e9vitch, qui ne pouvait supporter l&rsquo;office le plus court sans souffrir des jambes, ne comprenait pas pourquoi l&rsquo;on s&rsquo;inqui\u00e9tait en termes effrayants et solennels de l&rsquo;autre monde, quand il faisait si bon vivre dans celui-ci. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Enfin on fait un crochet par Darwin pour montrer qu&rsquo;on est un bourgeois moqueur (l&rsquo;humour bourgeois ! l&rsquo;esprit bourgeois ! la conversation du bourgeois !) mais surtout lib\u00e9r\u00e9 : <\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Joignez \u00e0 cela que St\u00e9pane Arcadi\u00e9vitch ne d\u00e9testait pas une bonne plaisanterie, et il s&rsquo;amusait volontiers \u00e0 scandaliser les gens tranquilles en soutenant que, du moment qu&rsquo;on se glorifie de ses anc\u00eatres, il ne convient pas de s&rsquo;arr\u00eater \u00e0 Rurick et de renier l&rsquo;anc\u00eatre primitif, &mdash; le singe. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et le comte Tolsto\u00ef de conclure cruellement&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Les tendances lib\u00e9rales lui devinrent ainsi une habitude; il aimait son journal comme son cigare apr\u00e8s d&icirc;ner, pour le plaisir de sentir un l\u00e9ger brouillard envelopper son cerveau. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le bobo est donc un &laquo; lili &raquo;, un lib\u00e9ral-libertaire. Sur ce mixte de mat\u00e9rialisme\/progressisme et de nihilisme, qui explique l&rsquo;adoration de la matrice am\u00e9ricaine, l&rsquo;autre grand g\u00e9nie de la litt\u00e9rature russe (et donc mondiale) Dosto\u00efevski \u00e9crit :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Ne vous excusez pas, je n&rsquo;ai pas peur de ce que vous pouvez dire. Autrefois je n&rsquo;\u00e9tais que le fils d&rsquo;un laquais, \u00e0 pr\u00e9sent je suis devenu moi-m\u00eame un laquais, tout comme vous. Le lib\u00e9ral russe est avant tout un laquais, il ne pense qu&rsquo;\u00e0 cirer les bottes de quelqu&rsquo;un. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>A rapprocher de nos hommes politiques am\u00e9ricanis\u00e9s en France (De Gaulle dans ses M\u00e9moires de guerre \u00e9voque cette sensation de vide quand en haut lieu en France on n&rsquo;ob\u00e9it pas \u00e0 l&rsquo;Angleterre). Et l&rsquo;auteur des Poss\u00e9d\u00e9s poursuit sur l&rsquo;in\u00e9vitable voyage aux Am\u00e9riques qui est l&rsquo;antith\u00e8se du voyage initiatique au sens de Goethe :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Arriv\u00e9s en Am\u00e9rique, nous lou\u00e2mes nos services \u00e0 un entrepreneur : nous \u00e9tions l\u00e0 six Russes : des \u00e9tudiants, et m\u00eame des propri\u00e9taires et des officiers, tous se proposant le m\u00eame but grandiose. Eh bien, nous travaill\u00e2mes comme des n\u00e8gres, nous souffr&icirc;mes le martyre ; \u00e0 la fin, Kiriloff et moi n&rsquo;y p&ucirc;mes tenir, nous \u00e9tions rendus, \u00e0 bout de forces, malades. En nous r\u00e9glant, l&rsquo;entrepreneur nous retint une partie de notre salaire ; il nous devait trente dollars, je n&rsquo;en re\u00e7us que huit et Kiriloff quinze ; on nous avait aussi battus plus d&rsquo;une fois. Apr\u00e8s cela, nous rest\u00e2mes quatre mois sans travail dans une m\u00e9chante petite ville ; Kiriloff et moi, nous couchions c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, par terre, lui pensant \u00e0 une chose et moi \u00e0 une autre. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette exp\u00e9rience d\u00e9sastreuse est magnifi\u00e9e par les bobos-progressistes russes ; ils en redemandent :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&ndash; Se peut-il que votre patron vous ait battus, et cela en Am\u00e9rique ? Vous avez d&ucirc; joliment le rabrouer !<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&ndash; Pas du tout. Loin de l\u00e0, d\u00e8s le d\u00e9but, nous avions pos\u00e9 en principe, Kiriloff et moi, que nous autres Russes, nous \u00e9tions vis-\u00e0-vis des Am\u00e9ricains comme de petits enfants, et qu&rsquo;il fallait \u00eatre n\u00e9 en Am\u00e9rique ou du moins y avoir v\u00e9cu de longues ann\u00e9es pour se trouver au niveau de ce peuple. Que vous dirai-je ? quand, pour un objet d&rsquo;un kopek, on nous demandait un dollar, nous payions non seulement avec plaisir, mais m\u00eame avec enthousiasme. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Car ces complex\u00e9s divinisent l&rsquo;Am\u00e9rique :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Nous admirions tout : le spiritisme, la loi de Lynch, les revolvers, les vagabonds. Une fois, pendant un voyage que nous faisions, un quidam introduisit sa main dans ma poche, prit mon peigne et commen\u00e7a \u00e0 se peigner avec. Nous nous content\u00e2mes, Kiriloff et moi, d&rsquo;\u00e9changer un coup d&rsquo;&oelig;il, et nous d\u00e9cid\u00e2mes que cette fa\u00e7on d&rsquo;agir \u00e9tait la bonne&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et puis on parle de l&rsquo;in\u00e9vitable milliardaire am\u00e9ricain qui sait se faire bien voir \u00e0 coup d&rsquo;humanitaire ou bien de communication :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; &hellip;j&rsquo;ai lu dans les journaux la biographie d&rsquo;un Am\u00e9ricain. Il a l\u00e9gu\u00e9 toute son immense fortune aux fabriques et aux sciences positives, son squelette \u00e0 l&rsquo;acad\u00e9mie de la ville o&ugrave; il r\u00e9sidait, et sa peau pour faire un tambour, \u00e0 condition que nuit et jour on ex\u00e9cuterait sur ce tambour l&rsquo;hymne national de l&rsquo;Am\u00e9rique. H\u00e9las ! Nous sommes des pygm\u00e9es comparativement aux citoyens des &Eacute;tats-Unis ; la Russie est un jeu de la nature et non de l&rsquo;esprit. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette vision de l&rsquo;homme comme artifice se retrouve actuellement dans les \u00e9crits du monstrueux Harari et elle est d\u00e8s le d\u00e9but une donn\u00e9e bourgeoise (cf. mon texte sur Nizan). <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Comme le rappelait Francis Fukuyama :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; The bourgeois was an entirely deliberate creation of early modern thought, an effort at social engineering that sought to create social peace by changing human nature itself. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Sources<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Dosto\u00efevski &ndash; Les poss\u00e9d\u00e9s, pp. 156-59 (ebooksgratuits.com)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tolsto\u00ef &ndash; Anna Kar\u00e9nine (ebooksgratuits.com), Tome I, p. 15-18<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Fukuyama &#8211; End of History, chapter XVII, The Rise and Fall of Thumos.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nicolas Bonnal &ndash; Dosto\u00efevski et la modernit\u00e9 occidentale (Amazon.fr)<\/p>\n<\/p>\n<p><p><a href=\"https:\/\/fr.sputniknews.com\/blogs\/201611211028790884-Tolstoi-Thoreau-presse\/\">Tolsto\u00ef et Thoreau contre la presse moderne<\/a><\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u00e9on Tolsto\u00ef et les joyeux d\u00e9buts du bobo Reparlons du bobo. 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