{"id":78474,"date":"2019-02-18T10:31:09","date_gmt":"2019-02-18T10:31:09","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2019\/02\/18\/le-bonheur-entre-tragedie-et-bien-etre\/"},"modified":"2019-02-18T10:31:09","modified_gmt":"2019-02-18T10:31:09","slug":"le-bonheur-entre-tragedie-et-bien-etre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2019\/02\/18\/le-bonheur-entre-tragedie-et-bien-etre\/","title":{"rendered":"Le bonheur entre trag\u00e9die et bien-\u00eatre"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_a.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:2em\">Le bonheur entre trag\u00e9die et bien-\u00eatre<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Comme le remarque Beno&icirc;t Heilbrunn, philosophe et professeur de marketing \u00e0 l&rsquo;ESCP Europe dont nous reprenons une interview ci-dessous, le \u00ab\u00a0bonheur\u00a0\u00bb est la v\u00e9ritable grande affaire du XVIII\u00e8me Si\u00e8cle, plut\u00f4t que les brillantes et trompeuses Lumi\u00e8res. (&laquo; <em>Il n&rsquo;y a d&rsquo;ailleurs pas de si\u00e8cle qui ne se soit plus int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 la question du bonheur que celui des Lumi\u00e8res<\/em>. &raquo;) Au reste, le si\u00e8cle se termine par des citations fameuses \u00e0 cet \u00e9gard, caract\u00e9risant d&rsquo;une fa\u00e7on curieusement et ironiquement dystopique deux \u00e9v\u00e9nements consid\u00e9r\u00e9s par l&rsquo;historiographie-Syst\u00e8me comme \u00ab\u00a0globalement vertueux\u00a0\u00bb, &ndash; \u00f4 combien, &ndash; et que notre th\u00e8se du \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article\/glossairedde-le-dechainement-de-la-matiere\">d\u00e9cha&icirc;nement de la Mati\u00e8re<\/a>\u00a0\u00bb consid\u00e8re comme finalement absolument catastrophiques, et tout cela <strong>\u00e9clairant pour nous d&rsquo;une lumi\u00e8re bien ambigu\u00eb et toute en demi-teintes et clairs-obscurs la notion de \u00ab\u00a0bonheur\u00a0\u00bb<\/strong>&#8230;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Jefferson, puisque c&rsquo;est lui qui semble-t-il doit \u00eatre reconnu comme l&rsquo;inspirateur et le r\u00e9dacteur de la D\u00e9claration d&rsquo;Ind\u00e9pendance am\u00e9ricaine du 4 juillet 1776 : &laquo; <em> Nous tenons pour \u00e9videntes par elles-m\u00eames les v\u00e9rit\u00e9s suivantes : tous les hommes sont cr\u00e9\u00e9s \u00e9gaux; ils sont dou\u00e9s par le Cr\u00e9ateur de certains droits inali\u00e9nables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la libert\u00e9 et <strong>la recherche du bonheur<\/strong>.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; &laquo; <em>Le bonheur est une id\u00e9e neuve en Europe<\/em> &raquo; observe Louis-Antoine Saint-Just, une formule rest\u00e9e fameuse \u00e9nonc\u00e9e dans un discours du 3 mars 1794 apr\u00e8s avoir fait voter \u00ab\u00a0la loi des suspects\u00a0\u00bb quelques mois plus t\u00f4t, qui fait passer la Terreur en r\u00e9gime de surpuissance sans \u00e9quivalent dans l&rsquo;Histoire jusqu&rsquo;alors, d&rsquo;une mani\u00e8re si institutionnelle. (Discours du 3 mars 1794, plein d&rsquo;excellentes intentions : &laquo; <em>On trompe les peuples de l&rsquo;Europe sur ce qui se passe chez nous. On travestit vos discussions. On ne travestit point les lois fortes ; elles p\u00e9n\u00e8trent tout \u00e0 coup les pays \u00e9trangers comme l&rsquo;\u00e9clair inextinguible. Que l&rsquo;Europe apprenne que vous ne voulez plus un malheureux, ni un oppresseur sur le territoire fran\u00e7ais; que cet exemple fructifie sur la terre ; qu&rsquo;il y propage l&rsquo;amour des vertus et le bonheur ! <strong>Le bonheur est une id\u00e9e neuve en Europe<\/strong>. <\/em>&raquo;)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Justement, pour Beno&icirc;t Heilbrunn l&rsquo;id\u00e9e promise de \u00ab\u00a0bonheur\u00a0\u00bb <strong>n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 atteinte, bien au contraire serait-on tent\u00e9 d&rsquo;ajouter si l&rsquo;on s&rsquo;en tient \u00e0 la d\u00e9finition explicite qu&rsquo;en donne le XVIII\u00e8me des Lumi\u00e8res, et finalement remplac\u00e9e par l&rsquo;id\u00e9e de \u00ab\u00a0bien-\u00eatre\u00a0\u00bb<\/strong>. On verra cette circonstance comme un tour de passe-passe, un simulacre, parfaitement en accord avec les pratiques de relations publiques, de promotion, de marketing et de publicit\u00e9, et avec l&rsquo;id\u00e9ologisation qui a accompagn\u00e9 ces diverses pratiques aujourd&rsquo;hui triomphantes. Pour situer notre position \u00e0 cet \u00e9gard, nous renvoyons au texte de PhG dans son <em>Journal-dde.crisis <\/em>du <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article\/pubagandastaffel\">3 septembre 2018<\/a>, notamment appuy\u00e9 sur sa br\u00e8ve exp\u00e9rience dans la publicit\u00e9 comme personnage plac\u00e9 dans les rouages de cette activit\u00e9, comme stagiaire mais pour mieux et de plus en plus s&rsquo;en d\u00e9tacher en la contemplant d&rsquo;un &oelig;il de plus en plus critique. Un extrait sur le fond historique et conceptuel de la chose :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Derni\u00e8rement, &ndash; nous revenons en 2018, &ndash; suivant l&rsquo;un ou l&rsquo;autre programme d&rsquo;une de ces cha&icirc;nes d&rsquo;info dont nous sommes accabl\u00e9s, et observant les innombrables passages publicitaires, et enfin la forme et le contenu des annonces, j&rsquo;ai r\u00e9alis\u00e9 d&rsquo;une fa\u00e7on assez forte sinon brutale, comme un \u00e9clair vous illumine soudain, <strong>le changement fantastique qui avait affect\u00e9 cette activit\u00e9 depuis son arriv\u00e9e \u00e0 maturit\u00e9 des ann\u00e9es 1960<\/strong>. Au milieu de la d\u00e9bauche, des possibilit\u00e9s et du luxe incroyable des moyens technologiques pour construire les images dont t\u00e9moignent tous ces \u00ab\u00a0messages\u00a0\u00bb, films, montages, etc., j&rsquo;ai ressenti <strong>l&rsquo;extraordinaire unicit\u00e9 d&rsquo;un discours absolument id\u00e9ologis\u00e9, d&rsquo;une \u00ab\u00a0ligne\u00a0\u00bb absolument impitoyable<\/strong>. Je dirais m\u00eame qu&rsquo;\u00e0 cet \u00e9gard, la forme id\u00e9ologis\u00e9e <strong>pr\u00e9c\u00e8de la sp\u00e9cificit\u00e9 du contenu, et le contenu lui-m\u00eame<\/strong>.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo; <em>Je parle volontairement d&rsquo;id\u00e9ologisation de la forme, plut\u00f4t que d&rsquo;id\u00e9ologie, pour montrer qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un pas au-del\u00e0 de l&rsquo;id\u00e9ologie, &ndash; laquelle id\u00e9ologie ne fait \u00e9videmment aucun d\u00e9bat ni ne soul\u00e8ve la moindre contestation. Bien entendu, il s&rsquo;agit (id\u00e9ologie et id\u00e9ologisation) de la modernit\u00e9 devenue postmodernit\u00e9, de l&rsquo;individualisme, du soci\u00e9tal libertaire et du multiculturalisme avec ses quotas automatiques, de la productivit\u00e9 globalis\u00e9e, du n\u00e9olib\u00e9ralisme, etc., et toutes ces sortes de choses. Dans les ann\u00e9es 1920 qui virent la premi\u00e8re vague de la communication moderne aux USA en m\u00eame temps qu&rsquo;une sorte de boulimie de d\u00e9mence moderniste (des \u00ab\u00a0Ann\u00e9es Folles\u00a0\u00bb aux \u00ab\u00a0Roaring Twenties\u00a0\u00bb) avant de buter sur le krach de 1929 et de s&rsquo;effondrer dans la Grande D\u00e9pression, on parlait de la \u00ab\u00a0philosophie du bonheur\u00a0\u00bb <\/em>[ou \u00ab\u00a0philosophie de l&rsquo;optimisme\u00a0\u00bb]<em>. Aujourd&rsquo;hui, il s&rsquo;agit de bien autre chose, comme une sorte de \u00ab\u00a0philosophie de l&rsquo;\u00eatre\u00a0\u00bb, ou dit plus en d\u00e9tails, la \u00ab\u00a0philosophie de la seule possibilit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre\u00a0\u00bb. Il va de soi, l\u00e0-dessus, que ce sera l&rsquo;hyper-tout ce qu&rsquo;on veut, jusqu&rsquo;au transhumanisme et \u00e0 l&rsquo;Homo-Deus, mais de tout cela il importe peu de savoir ce qu&rsquo;il en est et o&ugrave; cela m\u00e8ne : par cons\u00e9quent, encore plus en d\u00e9tails, <strong>je dirais qu&rsquo;il s&rsquo;agit de la \u00ab\u00a0philosophie de la seule possibilit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre dans l&rsquo;instant\u00a0\u00bb, &ndash; le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article\/du-big-now-a-lleternel-present\">Big Now<\/a><\/strong>, sans n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;en dire plus, ni d&rsquo;ailleurs d&rsquo;en savoir plus<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette \u00ab\u00a0sorte de philosophie de l&rsquo;\u00eatre\u00a0\u00bb dont parle PhG pour caract\u00e9riser les praztiques et conceptioins transhumanistes de notre \u00e9poque, cela inclut prioritairement, comme feuille de route standard, le \u00ab\u00a0bien-\u00eatre\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0philosophie du bien-\u00eatre ?\u00a0\u00bb) dont parle Heilbrunn. Bien entendu, <strong>c&rsquo;est une parodie vulgaire, indigne et mercantile du \u00ab\u00a0bonheur\u00a0\u00bb<\/strong>, un v\u00e9ritable <em>hold-up <\/em>du concept, un simulacre au profit de la \u00ab\u00a0soci\u00e9t\u00e9 de consommation\u00a0\u00bb comme l&rsquo;on disait dans les ann\u00e9es 1960. Il s&rsquo;agit de <strong>la \u00ab\u00a0marchandisation\u00a0\u00bb du concept de \u00ab\u00a0bonheur\u00a0\u00bb au profit de l&rsquo;id\u00e9ologisation impos\u00e9e par le Syst\u00e8me<\/strong>&#8230;  Heilbrunn d\u00e9crit ce simulacre en d\u00e9crivant la r\u00e9volution conceptuelle des ann\u00e9es 1960 o&ugrave; le \u00ab\u00a0confort\u00a0\u00bb (le \u00ab\u00a0bien-\u00eatre\u00a0\u00bb) prit rang parmi les valeurs fondamentales, sinon la valeur fondamentale de la nouvelle id\u00e9ologie destin\u00e9e \u00e0 perp\u00e9tuer les normes du Syst\u00e8me :<\/p>\n<\/p>\n<p><p> &laquo; [L]<em>es psychologues distinguent tr\u00e8s clairement les valeurs instrumentales (les moyens) des valeurs terminales (celles qui ont leur fin en soi). Ainsi la fonctionnalit\u00e9, la rapidit\u00e9 et la s\u00e9curit\u00e9 sont du ressort instrumental alors que l&rsquo;amour, l&rsquo;amiti\u00e9 et la libert\u00e9 sont du ressort terminal. Or Milton Rokeach, qui fut le premier \u00e0 \u00e9tablir cette distinction dans les ann\u00e9es 60, signifia clairement que le confort \u00e9tait une valeur terminale, une fin en soi. C&rsquo;est justement en consid\u00e9rant le confort comme une finalit\u00e9 que la soci\u00e9t\u00e9 de consommation a pu transformer le bien-\u00eatre en marchandises&hellip; en le faisant passer pour du bonheur, alors qu&rsquo;il s&rsquo;agit de vendre du plaisir.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nous avons dans cette interview une description minutieuse d&rsquo;une op\u00e9ration de tromperie fondamentale : <strong>le \u00ab\u00a0bonheur\u00a0\u00bb transmut\u00e9 en \u00ab\u00a0bien-\u00eatre\u00a0\u00bb <\/strong>pour faire passer les conceptions des \u00ab\u00a0citoyens du monde\u00a0\u00bb (langage de la globalisation) <strong>de l&rsquo;id\u00e9ologie initiale \u00e0 une id\u00e9ologie de pacotille, ou plut\u00f4t une id\u00e9ologisation de la pacotille incarn\u00e9e par un consum\u00e9risme sans fin <\/strong>dont l&rsquo;effet essentiel est le fonctionnement surpuissant du Syst\u00e8me sous sa forme hyper-n\u00e9ocapitalistique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il appara&icirc;t d&rsquo;autre part que <strong>nous nous trouvons au terme de la formule<\/strong>, correspondant \u00e0 l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 d\u00e9mente qui ne cesse de se creuser, entre ceux qui profitent du bien-\u00eatre jusqu&rsquo;\u00e0 en d\u00e9passer les avantages pour tomber dans ses travers mortels de la stagnation des apports psychologiques jusqu&rsquo;\u00e0 la d\u00e9pression du fauit paradoxal de la fortune (&laquo; &#8230;<em>Autrement dit, un revenu sup\u00e9rieur \u00e0 ce seuil <\/em>[50 000 dollars] <em>ne permet pas d&rsquo;accro&icirc;tre significativement son niveau de f\u00e9licit\u00e9<\/em> &raquo;), et ceux (les Gilets-Jaunes en t\u00e9moignent) qui sont totalement abandonn\u00e9s \u00e0 leur incapacit\u00e9 de r\u00e9pondre aux sollicitations \u00e9conomiques n\u00e9cessaires au bien-\u00eatre. Entre les deux, l\u00e0 o&ugrave; devrait se situer l&rsquo;id\u00e9al p\u00e9rennisant l&rsquo;id\u00e9ologisation du \u00ab\u00a0bien-\u00eatre\u00a0\u00bb, <strong>un trou plut\u00f4t noir et de plus en plus b\u00e9ant o&ugrave; s&rsquo;installe un vide catastrophique<\/strong>, exactement comme en politique <strong>le \u00ab\u00a0centre mod\u00e9r\u00e9\u00a0\u00bb et stabilisateur s&rsquo;efface \u00e0 une vitesse hypersonique au profit des deux extr\u00eames antagonistes<\/strong>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais ce que soul\u00e8ve cette analyse qui part de la notion de \u00ab\u00a0bonheur\u00a0\u00bb mise en \u00e9vidence au XVIII\u00e8me si\u00e8cle, <strong>concerne justement cette notion-l\u00e0<\/strong>. Heilbrunn, qui signale cette tendance profonde de ce Si\u00e8cle des dr\u00f4les de Lumi\u00e8res, observe : &laquo; <em>La plupart des hommes des Lumi\u00e8res, &ndash; et notamment Condorcet, &ndash; sont en effet convaincus que le progr\u00e8s technique est synonyme de progr\u00e8s moral et que l&rsquo;homme est capable en comprenant les ressorts du bonheur de vivre plus heureux<\/em>. &raquo; Effectivement, faire d\u00e9pendre la notion de \u00ab\u00a0bonheur\u00a0\u00bb du \u00ab\u00a0progr\u00e8s technique\u00a0\u00bb quand l&rsquo;on voit o&ugrave; ce progr\u00e8s technique nous a conduits <strong>jette une ombre catastrophique sur le concept de \u00ab\u00a0bonheur\u00a0\u00bb tel qu&rsquo;il apparut et se d\u00e9veloppa<\/strong>. (Et cela fait comprendre <strong>la vuln\u00e9rabilit\u00e9 du concept<\/strong>, et par cons\u00e9quent la r\u00e9ussite ais\u00e9e de sa transmutation incroyablement r\u00e9ductrice en un simulacre d\u00e9sign\u00e9 \u00ab\u00a0bien-\u00eatre\u00a0\u00bb, impasse terminale de la postmodernit\u00e9.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Contrairement au philosophe, nous serions conduits \u00e0 ne pas d\u00e9finir ces notions en fonction du concept de \u00ab\u00a0libert\u00e9\u00a0\u00bb, car c&rsquo;est alors demeurer dans les errances des soi-disant Lumi\u00e8res. Nous serions plut\u00f4t conduits \u00e0 consid\u00e9rer le \u00ab\u00a0bonheur\u00a0\u00bb comme une valeur relative, qui ne se con\u00e7oit <strong>qu&rsquo;en fonction de cette donn\u00e9e fondamentale qui est le caract\u00e8re tragique de l&rsquo;existence humaine<\/strong> ; en un sens, ce serait pour dire que le \u00ab\u00a0bonheur\u00a0\u00bb, qui ne serait pas un \u00e9tat mais une succession de moments dont l&rsquo;addition \u00e9l\u00e8ve et trempe l&rsquo;\u00e2me \u00e0 la fois, serait d&rsquo;abord les capacit\u00e9s successives de l&rsquo;\u00eatre d&rsquo;accepter et de composer d&rsquo;une fa\u00e7on enrichissante avec l&rsquo;in\u00e9luctable trag\u00e9die qu&rsquo;est son existence essentiellement en r\u00e9alisant la t\u00e2che qui lui est assign\u00e9e. Le bonheur, <strong>c&rsquo;est l&rsquo;acceptation de sa propre trag\u00e9die, et sa capacit\u00e9 de trouver en elle un moyen de s&rsquo;\u00e9lever pour retrouver les principes fondamentaux de l&rsquo;existence<\/strong>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Si l&rsquo;on veut, on prendra cette phrase de PhG d\u00e9crivant cette rude mission, cette mission tragique \u00e0 laquelle il est assign\u00e9 de devoir communiquer des conceptions acquises intuitivement et qu&rsquo;il appr\u00e9hende mal lui-m\u00eame, dans une phrase si souvent cit\u00e9e par un de ses observateurs extr\u00eamement attentifs  que l&rsquo;on peut suivre sur le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article\/le-tome-iii-a-lhorizon-suite-en-911\"><em>Forum<\/em><\/a>. Le \u00ab\u00a0bonheur\u00a0\u00bb, et m\u00eame le \u00ab\u00a0bonheur fou\u00a0\u00bb dans ce cas, y est d\u00e9crit comme cet instant o&ugrave; l&rsquo;on r\u00e9alise et mesure la r\u00e9ussite d&rsquo;avoir compos\u00e9 avec la trag\u00e9die qu&rsquo;est l&rsquo;existence humaine, et ainsi d&rsquo;avoir rempli sa t\u00e2che fondamentale d&rsquo;\u00eatre humain dans la communication de quelque conception essentielle : <\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Il suffit d&rsquo;un mot, d&rsquo;une phrase, d&rsquo;une citation \u00e0 placer en t\u00eate, la chose inspiratrice qui ouvre la voie et l\u00e0-dessus se d\u00e9roule le texte, \u00e0 son rythme, enti\u00e8rement structur\u00e9, avec sa signification d\u00e9j\u00e0 en forme et en place. Je n&rsquo;ai rien vu venir et j&rsquo;ignore o&ugrave; je vais, mais j&rsquo;ai toujours \u00e9crit d&rsquo;une main ferme et sans h\u00e9siter&#8230; et toujours, \u00e0 l&rsquo;arriv\u00e9e, il y avait un sens, une forte signification, le texte \u00e9tait devenu \u00eatre en soi&#8230; C&rsquo;\u00e9tait un instant de bonheur fou<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ci-dessous, l&rsquo;interview de Beno&icirc;t Heilbrunn, dans \u00ab\u00a0Les Grands Entretiens\u00a0\u00bb de <em>FigaroVox<\/em>, du <a href=\"http:\/\/www.lefigaro.fr\/vox\/societe\/2019\/02\/16\/31003-20190216ARTFIG00102-l-ideologie-du-bien-etre-anesthesie-notre-liberte.php\">16 f\u00e9vrier 2019<\/a>, r\u00e9alis\u00e9 par Paul Sugy. Auteur de plusieurs ouvrages sur le marketing, le philosophe Beno&icirc;t Heilbrunn vient de publier <em><a href=\"https:\/\/livre.fnac.com\/a12957515\/Benoit-Heilbrunn-L-obsession-du-bien-etre\">L&rsquo;Obsession du bien-\u00eatre<\/a> <\/em>(Robert Laffont, f\u00e9vrier 2019)<em>.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><h4><em>dedefensa.org<\/em><\/h4>\n<\/p>\n<p><p><strong>_________________________<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">&laquo; L&rsquo;id\u00e9ologie du bien-\u00eatre anesth\u00e9sie notre libert\u00e9 ! &raquo;<\/h2>\n<\/p>\n<p><p><strong><em>Figarovox<\/em><\/strong> : &laquo; \u00ab\u00a0Le bonheur\u00a0\u00bb, \u00e9crivez-vous, \u00ab\u00a0est une des promesses non tenues de la modernit\u00e9\u00a0\u00bb. Pourquoi ? &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong>Beno&icirc;t Heilbrunn <\/strong>: &laquo; La modernit\u00e9 s&rsquo;appuie sur des grands r\u00e9cits qui sont notamment le progr\u00e8s, la libert\u00e9 et le bonheur. La plupart des hommes des Lumi\u00e8res &ndash; et notamment Condorcet &ndash; sont en effet convaincus que le progr\u00e8s technique est synonyme de progr\u00e8s moral et que l&rsquo;homme est capable en comprenant les ressorts du bonheur de vivre plus heureux. Il n&rsquo;y a d&rsquo;ailleurs pas de si\u00e8cle qui ne se soit plus int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 la question du bonheur que celui des Lumi\u00e8res. Pour les hommes du XVIIIe si\u00e8cle, il existe un lien \u00e9vident, intime entre la libert\u00e9 et le bonheur. Non seulement la libert\u00e9 est le fondement d&rsquo;un nouveau projet politique \u00e9mancipateur, mais elle est aussi le maillon essentiel d&rsquo;un contrat qui va structurer la soci\u00e9t\u00e9 de consommation et qui postule que le libre choix est la condition<em> sine qua non <\/em>du bonheur ; c&rsquo;est d&rsquo;ailleurs pourquoi certains, assimilant la soci\u00e9t\u00e9 au march\u00e9, ont fait du marketing (synonyme du libre choix des marchandises) un garant de la d\u00e9mocratie. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais force est de constater que la modernit\u00e9 n&rsquo;a pu tenir ses promesses de f\u00e9licit\u00e9: l&rsquo;homme n&rsquo;a pas fait de progr\u00e8s historique significatif quant au bonheur. Les mesures montrent que nous ne sommes pas plus heureux que nos anc\u00eatres, alors que nous disposons de plus de temps libre, de davantage de loisirs et d&rsquo;une esp\u00e9rance de vie plus \u00e9lev\u00e9e gr\u00e2ce aux progr\u00e8s de la m\u00e9decine. La qu\u00eate du bonheur est donc &#8211; avec la perte des illusions quant \u00e0 la possibilit\u00e9 d&rsquo;un progr\u00e8s moral &#8211; l&rsquo;un des \u00e9checs \u00e9vidents du projet des Lumi\u00e8res. Mais que promettre aux individus si le bonheur n&rsquo;est plus un horizon plausible? Le capitalisme a trouv\u00e9 une r\u00e9ponse on ne peut plus claire \u00e0 cette question: il s&rsquo;agit de proposer \u00e0 des individus globalement incapables d&rsquo;\u00eatre heureux un avatar qui est le bien-\u00eatre. Toutefois, alors que le bonheur est un \u00e9tat durable qui induit l&rsquo;id\u00e9e de d\u00e9sir, d&rsquo;attente et de perspective, le bien-\u00eatre est une \u00e9motion passag\u00e8re qui est essentiellement sensorielle. C&rsquo;est pourquoi il y a une tradition philosophique du bonheur, mais pas du bien-\u00eatre. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong><em>Figarovox<\/em><\/strong> : &laquo; Or le bien-\u00eatre, comme l&rsquo;argent, ne fait donc pas le bonheur ? &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong>Beno&icirc;t Heilbrunn <\/strong>: &laquo; Contrairement \u00e0 ce que v\u00e9hicule le fameux dicton, l&rsquo;argent fait bel et bien le bonheur&hellip; mais jusqu&rsquo;\u00e0 un certain point. Comme l&rsquo;a montr\u00e9 l&rsquo;\u00e9conomiste Richard Esterlin d\u00e8s les ann\u00e9es 60, une augmentation du revenu s&rsquo;accompagne d&rsquo;un accroissement du bonheur individuel jusqu&rsquo;\u00e0 un revenu de l&rsquo;ordre de 50 000 dollars, puis a tendance \u00e0 stagner ensuite. Autrement dit, un revenu sup\u00e9rieur \u00e0 ce seuil ne permet pas d&rsquo;accro&icirc;tre significativement son niveau de f\u00e9licit\u00e9. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais l&rsquo;essentiel n&rsquo;est pas l\u00e0. L&rsquo;\u00e9conomie du bonheur est structur\u00e9e par l&rsquo;id\u00e9e que les facteurs externes n&rsquo;ont finalement pas de prise sur le bonheur des individus. La psychologie h\u00e9donique promeut l&rsquo;id\u00e9e que le revenu et les circonstances ext\u00e9rieures influent peu sur le niveau de bonheur per\u00e7u d&rsquo;un individu. Cela signifie que l&rsquo;on fait enti\u00e8rement porter aux individus le poids de leur malheur. Non seulement ils sont tenus pour responsables s&rsquo;ils ne se sentent pas heureux, mais en plus de cela on les culpabilise de ne pas \u00eatre heureux dans une soci\u00e9t\u00e9 qui valorise justement le bonheur comme une qu\u00eate indiscutable. C&rsquo;est donc le syst\u00e8me de la double peine dont la technologie sous-jacente n&rsquo;est autre que le marketing&#8230; Car finalement, qu&rsquo;est-ce que le marketing? C&rsquo;est une technologie surpuissante qui fait miroiter la f\u00e9licit\u00e9 aux individus, tout en leur montrant en permanence qu&rsquo;ils ne sont pas heureux car non conformes \u00e0 ce qu&rsquo;il faudrait \u00eatre ou ce qu&rsquo;ils voudraient \u00eatre. Le marketing est cette m\u00e9canique insidieuse qui fragilise psychologiquement les individus en leur signifiant en permanence un \u00e9cart entre une situation d\u00e9sir\u00e9e et leur condition r\u00e9elle d&rsquo;existence. Cet \u00e9cart incessamment creus\u00e9 par l&rsquo;imagerie et les discours de marques permet, par un effet de miroitement, de vendre du plaisir ou du bien-\u00eatre en les faisant passer pour du bonheur. Ce tour de passe-passe qui renforce l&rsquo;insatisfaction pour relancer le d\u00e9sir consommatoire et qui confond sournoisement le plaisir, le bonheur et le bien-\u00eatre est le moteur essentiel du capitalisme \u00e9motionnel, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;un capitalisme qui consid\u00e8re que l&rsquo;utilit\u00e9 de consommation se r\u00e9duit \u00e0 l&rsquo;\u00e9motionnalisation de la marchandise. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je soutiens l&rsquo;id\u00e9e que le bien-\u00eatre est devenu la marchandise iconique d&rsquo;un capitalisme \u00e9motionnel qui a d\u00e9finitivement renonc\u00e9 au bonheur comme horizon et comme projet de soci\u00e9t\u00e9. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong><em>Figarovox<\/em><\/strong> : &laquo; Vous citez r\u00e9guli\u00e8rement Tocqueville, comme un t\u00e9moin privil\u00e9gi\u00e9 de ce changement de paradigme&#8230; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong>Beno&icirc;t Heilbrunn <\/strong>: &laquo; Tocqueville est effectivement tr\u00e8s frapp\u00e9 lors de son voyage en Am\u00e9rique par l&rsquo;importance consid\u00e9rable prise par ce qu&rsquo;il appelle le &laquo;Dieu confort&raquo; auquel nous vouons selon lui un culte immod\u00e9r\u00e9. La recherche du confort est l&rsquo;une des caract\u00e9ristiques majeures des soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9mocratiques. L&rsquo;amour du bien-\u00eatre est selon lui une passion que l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 d\u00e9pose dans le c&oelig;ur de chacun. C&rsquo;est bel et bien le trait saillant et ind\u00e9l\u00e9bile des \u00e2ges d\u00e9mocratiques. Mais c&rsquo;est aussi le premier \u00e0 comprendre la dimension anesth\u00e9siante du bien-\u00eatre. La poursuite du bien-\u00eatre est, nous dit-il, centr\u00e9e sur des int\u00e9r\u00eats \u00e9go\u00efstes qui tendent \u00e0 nous faire craindre toute manifestation de libert\u00e9. C&rsquo;est pourquoi le fait que le bien-\u00eatre devienne un horizon est le ferment d&rsquo;une possible tyrannie, dans la mesure o&ugrave; quand l&rsquo;on jouit du bien-\u00eatre, c&rsquo;est la peur d&rsquo;\u00eatre d\u00e9rang\u00e9 qui devient la principale pr\u00e9occupation. Autrement dit, la passion du bien-\u00eatre n&rsquo;incite pas \u00e0 la r\u00e9volte et au combat. La jouissance du bien-\u00eatre nous conduit selon lui \u00e0 la recherche d&rsquo;un gouvernement autoritaire, seul capable de maintenir cette r\u00e9partition des biens mat\u00e9riels. En fait, la jouissance du confort peut pousser l&rsquo;individu \u00e0 abdiquer sa libert\u00e9. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong><em>Figarovox<\/em><\/strong> : &laquo; \u00ab\u00a0L&rsquo;obsession du bien-\u00eatre\u00a0\u00bb semble aussi une cons\u00e9quence de l&rsquo;entr\u00e9e de l&rsquo;Occident dans le mat\u00e9rialisme. Selon vous, c&rsquo;est ce qu&rsquo;illustre l&rsquo;aventure de Robinson Cruso\u00eb ? &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong>Beno&icirc;t Heilbrunn <\/strong>: &laquo; Il faut faire attention \u00e0 ce que recouvre la notion de mat\u00e9rialisme. Beaucoup l&rsquo;assimilent \u00e0 la possession de biens mat\u00e9riels, ce qui est en fait un contresens. Originellement le mat\u00e9rialisme est une philosophie qui ram\u00e8ne tout principe \u00e0 la mati\u00e8re et ses modifications, rejetant de ce fait tout principe spirituel. L&rsquo;aspiration au confort pose en effet la question de notre rapport \u00e0 la mati\u00e8re, consid\u00e9r\u00e9e sous l&rsquo;angle de la n\u00e9cessit\u00e9. Avec l&rsquo;essor de l&rsquo;\u00e9conomie politique au XVIIIe si\u00e8cle, on commence \u00e0 se poser la question de savoir quelles sont les possessions irr\u00e9ductibles permettant de vivre d\u00e9cemment. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est en effet Daniel Defoe qui va le premier r\u00e9pondre \u00e0 cette question, en montrant quels sont les biens absolument n\u00e9cessaires \u00e0 Robinson pour que celui-ci puisse vivre de fa\u00e7on confortable. Robinson se procure en priorit\u00e9: des vivres, des v\u00eatements, de l&rsquo;alcool, des livres, du tabac, des outils en m\u00e9tal, de quoi fabriquer un toit ; il remplit m\u00eame ses poches d&rsquo;argent, ce qui est \u00e9videmment une critique larv\u00e9e de la logique d&rsquo;accumulation puisque l&rsquo;\u00e9change mon\u00e9taire n&rsquo;est justement plus possible sur l&rsquo;&icirc;le. Robinson Cruso\u00e9 annonce d&rsquo;ailleurs l&rsquo;une des probl\u00e9matiques essentielles d&rsquo;une id\u00e9ologie du confort, puisque c&rsquo;est finalement le premier ouvrage litt\u00e9raire \u00e0 poser la question de la soci\u00e9t\u00e9 en supposant un \u00eatre humain qui est irr\u00e9ductiblement seul. Il ne s&rsquo;agit plus de savoir comment vivre avec ses semblables, mais de poser la question de l&rsquo;individu face aux biens mat\u00e9riels. Parmi ces biens, quels sont ceux qui vont justement le r\u00e9-conforter ? &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong><em>Figarovox<\/em><\/strong> : &laquo; En quoi \u00ab\u00a0l&rsquo;injonction au bien-\u00eatre\u00a0\u00bb est-elle un subterfuge de la soci\u00e9t\u00e9 de consommation ? &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong>Beno&icirc;t Heilbrunn <\/strong>: &laquo; C&rsquo;est un subterfuge, car il s&rsquo;agit de prendre pour finalit\u00e9 ce qui ne devrait \u00eatre qu&rsquo;un moyen de l&rsquo;existence. Notre culture est essentiellement t\u00e9l\u00e9ologique &#8211; c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;elle con\u00e7oit nos comportements selon une articulation des moyens et des fins. C&rsquo;est pourquoi les psychologues distinguent tr\u00e8s clairement les valeurs instrumentales (les moyens) des valeurs terminales (celles qui ont leur fin en soi). Ainsi la fonctionnalit\u00e9, la rapidit\u00e9 et la s\u00e9curit\u00e9 sont du ressort instrumental alors que l&rsquo;amour, l&rsquo;amiti\u00e9 et la libert\u00e9 sont du ressort terminal. Or Milton Rokeach, qui fut le premier \u00e0 \u00e9tablir cette distinction dans les ann\u00e9es 60, signifia clairement que le confort \u00e9tait une valeur terminale, une fin en soi. C&rsquo;est justement en consid\u00e9rant le confort comme une finalit\u00e9 que la soci\u00e9t\u00e9 de consommation a pu transformer le bien-\u00eatre en marchandises&hellip; en le faisant passer pour du bonheur, alors qu&rsquo;il s&rsquo;agit de vendre du plaisir. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong><em>Figarovox<\/em><\/strong> : &laquo; Le bien-\u00eatre est \u00e9galement devenu un objectif des politiques publiques, aussi bien qu&rsquo;une notion-cl\u00e9 du management en entreprise. Vous le d\u00e9plorez : pourquoi ? &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong>Beno&icirc;t Heilbrunn <\/strong>: &laquo; L&rsquo;id\u00e9ologie du bien-\u00eatre prend notamment source dans la charte fondatrice de l&rsquo;OMS, qui date de 1948, et qui \u00e9tend le registre de la sant\u00e9 en consid\u00e9rant le bien-\u00eatre dans sa dimension physique, psychologique et sociale. La cons\u00e9quence de cette extension du domaine du bien-\u00eatre est une psychologisation \u00e0 outrance de la notion. Le bien-\u00eatre devient un horizon ind\u00e9passable de toute politique publique de sant\u00e9 et de soci\u00e9t\u00e9. D&rsquo;o&ugrave; par exemple le d\u00e9ploiement d&rsquo;une id\u00e9ologie du <em>care<\/em> (mot anglais pour &laquo;sollicitude&raquo; ou &laquo;soin&raquo;) dont certains ont m\u00eame voulu faire un programme politique. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Que la d\u00e9cence ordinaire et l&rsquo;attention \u00e0 autrui soient des id\u00e9aux politiques incontournables ne me semble pas discutable ! Par contre, ne nous leurrons pas sur l&rsquo;instrumentalisation de cette id\u00e9ologie par les organisations marchandes. La croyance selon laquelle les entreprises se pr\u00e9occuperaient d\u00e9sormais du bonheur de leurs salari\u00e9s (comme de l&rsquo;environnement, d&rsquo;ailleurs) est une fable, qui a pour seul objectif de suspendre notre incr\u00e9dulit\u00e9. Le bien-\u00eatre a d&rsquo;abord une valeur marchande, car c&rsquo;est une marchandise \u00e9motionnelle dont on peut accro&icirc;tre la valeur \u00e9conomique dans une \u00e9conomie de l&rsquo;exp\u00e9rience. Mais c&rsquo;est aussi un moyen d&rsquo;accro&icirc;tre l&rsquo;efficience et la productivit\u00e9 des salari\u00e9s. Un salari\u00e9 qui se sent bien dans son environnement professionnel sera plus coop\u00e9ratif, plus performant et moins revendicatif. L&#8217;emprise du bien-\u00eatre s&rsquo;adosse bien \u00e9videmment \u00e0 une id\u00e9ologie de la performance. Le bien-\u00eatre n&rsquo;est pas le nouvel opium du peuple, mais il permet d&rsquo;endormir les salari\u00e9s et de d\u00e9samorcer toute vell\u00e9it\u00e9 d&rsquo;opposition, car ce qui caract\u00e9rise l&rsquo;id\u00e9ologie du bien-\u00eatre, c&rsquo;est bien l&rsquo;horizon d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 n&rsquo;opposant plus gu\u00e8re de r\u00e9sistance. Le bien-\u00eatre est le plus puissant des anesth\u00e9siants quand il devient une id\u00e9ologie dominante. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong><em>Figarovox<\/em><\/strong> : &laquo; Qu&rsquo;est-ce que la \u00ab\u00a0yoga\u00efsation de l&rsquo;Ouest\u00a0\u00bb ? Et quels sont vos griefs \u00e0 l&rsquo;encontre du yoga ? &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong>Beno&icirc;t Heilbrunn <\/strong>: &laquo; Je n&rsquo;ai absolument aucun grief \u00e0 l&rsquo;encontre du yoga ; je questionne l&rsquo;usage qu&rsquo;en fait notre soci\u00e9t\u00e9 rong\u00e9e par le stress, le narcissisme et la vacuit\u00e9. J&rsquo;observe simplement, comme l&rsquo;ont fait d&rsquo;autres avant moi, qu&rsquo;il est une pratique import\u00e9e de l&rsquo;Orient qui a \u00e9t\u00e9 dig\u00e9r\u00e9e par la culture occidentale en le travestissant de son sens originel. Le yoga a d&rsquo;abord \u00e9t\u00e9 vid\u00e9 de sa dimension spirituelle et philosophique quand il a \u00e9t\u00e9 import\u00e9 en Occident \u00e0 la fin des ann\u00e9es 40. Or la \u00ab\u00a0yoga\u00efsation\u00a0\u00bb fait partie de ces pratiques qui ne d\u00e9couplent pas le corps et l&rsquo;esprit. M\u00eame si le yoga a \u00e9t\u00e9 dans un second temps respiritualis\u00e9 en Occident, il demeure une pratique quasi-sportive qui est une sorte de parenth\u00e8se, de respiration dans la vie de la plupart de ses adeptes. Il est souvent con\u00e7u (comme d&rsquo;ailleurs la m\u00e9ditation) comme une pratique de d\u00e9tente et de d\u00e9c\u00e9l\u00e9ration, dans une soci\u00e9t\u00e9 anxiog\u00e8ne dans laquelle tout s&rsquo;acc\u00e9l\u00e8re. On d\u00e9cloisonne donc cette pratique de la vie s\u00e9culi\u00e8re, ce qui est totalement aux antipodes de sa signification originelle. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong><em>Figarovox<\/em><\/strong> : &laquo; L&rsquo;arriv\u00e9e du New Age souligne aussi un paradoxe: alors que l&rsquo;Occident s&rsquo;est largement s\u00e9cularis\u00e9, nos contemporains semblent aspir\u00e9s par une qu\u00eate fr\u00e9n\u00e9tique de spiritualit\u00e9. En somme, c&rsquo;est comme si le bien-\u00eatre \u00e9tait une mani\u00e8re de faire descendre la promesse chr\u00e9tienne du Ciel, mais sur Terre ? &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong>Beno&icirc;t Heilbrunn <\/strong>: &laquo; L&rsquo;id\u00e9ologie du bien-\u00eatre est en effet une des cons\u00e9quences de l&rsquo;orientalisation de l&rsquo;Occident. L&rsquo;un des dispositifs de transfert culturel de cette pratique est sans conteste le New Age qui postule une spiritualisation de l&rsquo;existence. Il s&rsquo;agit de retrouver une sorte de source originaire, un soi qui serait authentique en se d\u00e9gageant des affres de la mati\u00e8re et des perversions de la soci\u00e9t\u00e9 de consommation. Donc c&rsquo;est une qu\u00eate d&rsquo;un sacr\u00e9, mais d&rsquo;un sacr\u00e9 qui aurait exclu toute id\u00e9e de transcendance et d&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 d&rsquo;un Dieu tout-puissant. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour les adeptes du New Age, nous faisons partie d&rsquo;un tout du fait d&rsquo;une sorte d&rsquo;\u00e9quivalence de tous les \u00eatres qui sont faits de la m\u00eame mati\u00e8re. La cons\u00e9quence de ce principe d&rsquo;\u00e9quivalence est que le sacr\u00e9 &#8211; et donc dieu &#8211; se loge en chacun de nous, en toute chose de l&rsquo;existence. Tel est le principe des religions immanentes dont proc\u00e8de celle du bien-\u00eatre. Mais \u00e0 la diff\u00e9rence du christianisme, il ne saurait y avoir de promesse et a fortiori de vie \u00e9ternelle car c&rsquo;est une religion sans origine, sans r\u00e9cit et sans promesse. C&rsquo;est pourquoi les adeptes de cette religion ne peuvent croire \u00e0 l&rsquo;immortalit\u00e9 et se focalisent sur la long\u00e9vit\u00e9. Quel terreau id\u00e9ologique serait plus fertile pour nous vanter les m\u00e9rites de la sant\u00e9 connect\u00e9e&hellip;? &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong><em>Figarovox<\/em><\/strong> : &laquo; Selon vous enfin, le bien-\u00eatre nous plonge dans une exp\u00e9rience int\u00e9rieure, qui nous isole de l&rsquo;Autre et renforce l&rsquo;individualisme ? &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong>Beno&icirc;t Heilbrunn <\/strong>: &laquo; L&#8217;emprise du bien-\u00eatre nous confronte \u00e0 un monde sans autre dans lequel compte la seule exp\u00e9rience sensorielle et solipsiste. L&#8217;emprise du bien-\u00eatre signe l&rsquo;apologie d&rsquo;un monde sans bord, dans lequel tout est finalement indiff\u00e9renci\u00e9 car tout se vaut. C&rsquo;est un monde qui d\u00e9lite justement l&rsquo;individu au sens o&ugrave; l&rsquo;autonomie de jugement, la pens\u00e9e critique et la r\u00e9sistance caract\u00e9riseraient justement ce qu&rsquo;est un individu. C&rsquo;est finalement l&rsquo;ultime tour de passe-passe de l&rsquo;\u00e9conomie du bien-\u00eatre que de faire passer ce qui est en d\u00e9finitive de l&rsquo;\u00e9go\u00efsme pour de l&rsquo;individualisme&#8230; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong><em>Figarovox<\/em><\/strong> : &laquo; Qu&rsquo;opposer au bien-\u00eatre ? C&rsquo;est tout de m\u00eame difficile de souhaiter moins de confort ! &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong>Beno&icirc;t Heilbrunn <\/strong>: &laquo; Le bien-\u00eatre n&rsquo;est pas r\u00e9pr\u00e9hensible en soi. Le probl\u00e8me n&rsquo;est pas le bien-\u00eatre mais le fait qu&rsquo;il soit devenu une finalit\u00e9 et un horizon ind\u00e9passable. Or il n&rsquo;est pas envisageable de construire un projet de soci\u00e9t\u00e9 sur le confort ou le bien-\u00eatre ! Le bien-\u00eatre sacrifie l&rsquo;impulsion vitale \u00e0 la conservation de soi. Il joue le repos de l&rsquo;\u00e2me et du corps contre l&rsquo;exploration et l&rsquo;envie que quelque chose nous arrive. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est cette puissance de d\u00e9pense et d&rsquo;action qui seule caract\u00e9rise la grande vie, si l&rsquo;on en croit Nietzsche. &raquo;<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le bonheur entre trag\u00e9die et bien-\u00eatre Comme le remarque Beno&icirc;t Heilbrunn, philosophe et professeur de marketing \u00e0 l&rsquo;ESCP Europe dont nous reprenons une interview ci-dessous, le \u00ab\u00a0bonheur\u00a0\u00bb est la v\u00e9ritable grande affaire du XVIII\u00e8me Si\u00e8cle, plut\u00f4t que les brillantes et trompeuses Lumi\u00e8res. 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