{"id":78517,"date":"2019-03-12T10:12:57","date_gmt":"2019-03-12T10:12:57","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2019\/03\/12\/seneque-et-la-mondialisation-malheureuse\/"},"modified":"2019-03-12T10:12:57","modified_gmt":"2019-03-12T10:12:57","slug":"seneque-et-la-mondialisation-malheureuse","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2019\/03\/12\/seneque-et-la-mondialisation-malheureuse\/","title":{"rendered":"S\u00e9n\u00e8que et la mondialisation malheureuse"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">S\u00e9n\u00e8que et la mondialisation malheureuse<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Le monde moderne n&rsquo;est qu&rsquo;un monde us\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 la corde, et qui se croit nouveau parce qu&rsquo;il a tout oubli\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;actualit\u00e9 de S\u00e9n\u00e8que est toujours extraordinaire, jusques et y compris dans le domaine de la m\u00e9decine (lettre XCV, voyez ce qu&rsquo;en dit De Maistre) ou de la g\u00e9ographie ; son th\u00e9\u00e2tre ignor\u00e9 fourmille aussi de traits de g\u00e9nie et c&rsquo;est dans sa trag\u00e9die M\u00e9d\u00e9e que S\u00e9n\u00e8que m\u00e9dite les limites de la science, de la navigation&hellip;et de la mondialisation, deux mille ans avant les r\u00e9dacteurs fatigu\u00e9s de Zerohedge.com&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On \u00e9coute l&rsquo;universitaire Jean-No\u00ebl Michaud sur ce monologue du ch&oelig;ur de M\u00e9d\u00e9e :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Les vers 374-379 sont c\u00e9l\u00e8bres car on y a vu l&rsquo;annonce de la d\u00e9couverte du Nouveau Monde. Et en fait on a eu raison : depuis que la science grecque et les savants d&rsquo;Alexandrie ont \u00e9tabli que la terre \u00e9tait ronde et que le monde connu des Grecs et des Romains ne repr\u00e9sentait tout au plus qu&rsquo;un quart de la surface terrestre, l&rsquo;Oc\u00e9an a cess\u00e9, dans la pens\u00e9e des savants, d&rsquo;\u00eatre uinculum rerum, on a suppos\u00e9 qu&rsquo;au-del\u00e0 de l&rsquo;Oc\u00e9an, comme au sud de l&rsquo;\u00e9quateur, il y avait d&rsquo;autres terres, nouos orbes. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Michaud ajoute :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; L&rsquo;Am\u00e9rique existait donc, dans la pens\u00e9e des astronomes et des gens cultiv\u00e9s qui connaissaient leurs travaux, 1500 ans avant qu&rsquo;on ne la d\u00e9couvre. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce monde techniquement et g\u00e9ographiquement ma&icirc;tris\u00e9 est spirituellement r\u00e9tr\u00e9ci. Michaud :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Naviguer n&rsquo;est plus une entreprise h\u00e9ro\u00efque qui requiert l&rsquo;aide des dieux et un \u00e9quipage de princes, n&rsquo;importe qui peut sillonner la mer, sans l&rsquo;aide d&rsquo;un vaisseau magique. On construit des villes partout, l&rsquo;univers s&rsquo;ouvre \u00e0 toutes les routes, on des Perses au bord de l&rsquo;Elbe et des Indiens au bord de l&rsquo;Araxe. La terre est le village plan\u00e9taire de nos modernes internautes. Comme il nous est difficile aujourd&rsquo;hui de ne pas donner \u00e0 ces vers un sens positif, puisque m\u00eame les adversaires de la mondialisation nous expliquent qu&rsquo;en r\u00e9alit\u00e9 ils sont pour ! &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Car l&#8217;empire romain est une mondialisation, est une matrice tr\u00e8s consciente :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Ce que disent ces vers, c&rsquo;est bien ce que l&#8217;empire est en train de r\u00e9aliser \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de l&rsquo;orbis Romanus : assurer la permanence des relations maritimes, civiliser des r\u00e9gions sauvages en y \u00e9tablissant des villes, envoyer sur le Rhin des auxiliaires syriens et sur l&rsquo;Euphrate des Espagnols. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et c&rsquo;est la fin de la po\u00e9sie dans le monde (je sais, on va nous traiter de ringards, de retardataires&hellip;) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Les Argonautes ont fait tomber la premi\u00e8re barri\u00e8re et ce premier \u00e9croulement a provoqu\u00e9 de proche en proche la chute de toutes les barri\u00e8res qui s\u00e9paraient les peuples les uns des autres, le monde civilis\u00e9 du monde barbare, le cosmos de tous les au-del\u00e0, merveilleux ou \u00e9pouvantables. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tr\u00e8s belle envol\u00e9e de l&rsquo;universitaire sur le vieillissement du monde (si visible aujourd&rsquo;hui mais pensez au grand remplacement de la d\u00e9mographie romaine&hellip;) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Peut-\u00eatre S\u00e9n\u00e8que se souvient-il de la version h\u00e9siodique de la fin des temps : quand on aux derniers temps de la cinqui\u00e8me race, la race de fer, tout sera vieux, les enfants viendront au monde avec des tempes blanches. On a l&rsquo;impression que le ch&oelig;ur annonce aussi que le cosmos finira par s&rsquo;\u00e9teindre dans la s\u00e9nilit\u00e9. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La qu\u00eate de la toison d&rsquo;or pr\u00e9cipite la fin d&rsquo;un monde qui sera vieux et m\u00e9diocre :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; En allant la chercher dans un espace o&ugrave; l&rsquo;homme n&rsquo;a pas sa place, Jason a lib\u00e9r\u00e9 dans le monde des hommes les forces d\u00e9cha&icirc;n\u00e9es d&rsquo;un monde qu&rsquo;un dieu ne domine plus. Le choeur Audax nimium donne \u00e0 M\u00e9d\u00e9e sa dimension cosmique mais la r\u00e9alisation de sa vengeance marquera aussi l&rsquo;\u00e9puisement du cosmos et la fin du tragique. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Un peu de S\u00e9n\u00e8que maintenant, inspir\u00e9 auteur de th\u00e9\u00e2tre : <\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Il fut hardi, le premier navigateur qui osa fendre les flots perfides sur un fragile vaisseau, et laisser derri\u00e8re lui sa terre natale, confier sa vie au souffle capricieux des vents, et poursuivre sur les mers sa course aventureuse, n&rsquo;ayant pour barri\u00e8re entre la vie et la mort que l&rsquo;\u00e9paisseur d&rsquo;un bois mince et l\u00e9ger ! On ne connaissait point alors le cours des astres, et l&rsquo;on ne savait point encore se r\u00e9gler sur la position des \u00e9toiles qui brillent dans l&rsquo;espace. &raquo; <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Comme H\u00e9siode, Rousseau ou Kierkegaard, S\u00e9n\u00e8que c\u00e9l\u00e8bre l&rsquo;innocence ignorante de nos p\u00e8res :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Nos p\u00e8res vivaient dans des si\u00e8cles d&rsquo;innocence et de puret\u00e9. Chacun alors demeurait tranquille sur le rivage qui l&rsquo;avait vu na&icirc;tre, et vieillissait sur la terre de ses a\u00efeux, riche de peu, ne connaissant de tr\u00e9sors que ceux du pays natal. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ensuite le vaisseau de Thessalie met fin aux enchantements des origines (les lucif\u00e9riens bien s&ucirc;r pr\u00e9f\u00e8reront ce qu&rsquo;ils croient un progr\u00e8s) ; et il y a un prix \u00e0 payer (le r\u00e9chauffement climatique ?) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Le vaisseau de Thessalie rapprocha les mondes que la nature avait sagement s\u00e9par\u00e9s, soumit la mer au mouvement des raines, et joignit \u00e0 nos mis\u00e8res les p\u00e9rils d&rsquo;un \u00e9l\u00e9ment \u00e9tranger. Ce malheureux navire paya ch\u00e8rement son audace par cette longue suite de dangers qu&rsquo;il lui fallut courir, entre les deux montagnes qui ferment rentr\u00e9e de l&rsquo;Euxin, et qui se heurtaient l&rsquo;une contre l&rsquo;autre, avec le retentissement de la foudre, tandis que la mer, prise lan\u00e7ait jusqu&rsquo;aux nues ses vagues \u00e9cumantes. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le prix \u00e0 payer ? S\u00e9n\u00e8que en parle tel quel &ndash; c&rsquo;est la fin des limites (mais dans un monde devenu petit, cela sonne comme une cour de prison abandonn\u00e9e pour prisonniers&hellip;) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Quel fut le prix de ce hardi voyage ? Une toison d&rsquo;or, et M\u00e9d\u00e9e plus cruelle que les flots m\u00eames, digne r\u00e9compense des premiers navigateurs. Maintenant la mer est soumise, et se courbe sous nos lois : plus n&rsquo;est besoin d&rsquo;un navire construit par Minerve, et mont\u00e9 par des rois ; la moindre barque peut s&rsquo;aventurer sur les flots : les bornes antiques sont renvers\u00e9es, et les peuples vont b\u00e2tir les villes sur des terres nouvelles. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les derniers vers sont fantastiques :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Le monde est ouvert en tout sens, et rien plus n&rsquo;est \u00e0 sa place&hellip;L&rsquo;Indien boit l&rsquo;eau glac\u00e9e de l&rsquo;Araxe, le Perse boit celle de l&rsquo;Elbe et du Rhin. Un temps viendra, dans le cours des si\u00e8cles, o&ugrave; l&rsquo;Oc\u00e9an \u00e9largira la ceinture du globe, pour d\u00e9couvrir \u00e0 l&rsquo;homme une terre immense et inconnue ; la mer nous r\u00e9v\u00e9lera de nouveaux mondes, et Thul\u00e9 ne sera plus la borne de l&rsquo;univers. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:1.25em;\">Sources<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>S\u00e9n\u00e8que, M\u00e9d\u00e9e, Traduit par Eug\u00e8ne Greslou,  <strong>1834<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Jean-No\u00ebl Michaud, Le ch&oelig;ur Audax nimium (S\u00e9n\u00e8que, M\u00e9d\u00e9e, 301-379) (Pers\u00e9e, via latina)<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>S\u00e9n\u00e8que et la mondialisation malheureuse Le monde moderne n&rsquo;est qu&rsquo;un monde us\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 la corde, et qui se croit nouveau parce qu&rsquo;il a tout oubli\u00e9. 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