{"id":78582,"date":"2019-04-18T11:14:12","date_gmt":"2019-04-18T11:14:12","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2019\/04\/18\/les-grands-ecrivains-et-le-grand-incendie-eschatologique\/"},"modified":"2019-04-18T11:14:12","modified_gmt":"2019-04-18T11:14:12","slug":"les-grands-ecrivains-et-le-grand-incendie-eschatologique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2019\/04\/18\/les-grands-ecrivains-et-le-grand-incendie-eschatologique\/","title":{"rendered":"Les grands \u00e9crivains et le grand incendie eschatologique"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Les grands \u00e9crivains et le grand incendie eschatologique<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>On ne va pas commenter cet \u00e9v\u00e9nement ; alors on va citer nos classiques. Commen\u00e7ons par Tacite et l&rsquo;incendie du Capitole :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Ici l&rsquo;on doute si ce furent les assi\u00e9geants ou les assi\u00e9g\u00e9s qui allum\u00e8rent l&rsquo;incendie : l&rsquo;opinion la plus commune est que les assi\u00e9g\u00e9s mirent le feu \u00e0 ces \u00e9difices, pour repousser ceux qui montaient ou qui \u00e9taient en haut. La flamme gagna les portiques qui r\u00e9gnaient autour du temple : bient\u00f4t les aigles qui soutenaient le faite, et dont le bois \u00e9tait vieux, prirent feu et nourrirent l&#8217;embrasement. Ainsi br&ucirc;la le Capitole, les portes ferm\u00e9es, et sans que personne ne le d\u00e9fend&icirc;t ni ne le pill\u00e2t. Ce fut la plus d\u00e9plorable et la plus honteuse catastrophe que Rome e&ucirc;t \u00e9prouv\u00e9e depuis sa fondation. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>A propos de N\u00e9ron et des coupables du grand incendie de Rome, Tacite rappelle aussi :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Mais aucun moyen humain, ni largesses imp\u00e9riales, ni c\u00e9r\u00e9monies expiatoires ne faisaient taire le cri public qui accusait N\u00e9ron d&rsquo;avoir ordonn\u00e9 l&rsquo;incendie. Pour apaiser ces rumeurs, il offrit d&rsquo;autres coupables, et fit souffrir les tortures les plus raffin\u00e9es \u00e0 une classe d&rsquo;hommes d\u00e9test\u00e9s pour leurs abominations et que le vulgaire appelait chr\u00e9tiens. Ce nom leur vient de Christ, qui, sous Tib\u00e8re, fut livr\u00e9 au supplice par le procurateur Pontius Pilatus. R\u00e9prim\u00e9e un instant, cette ex\u00e9crable superstition se d\u00e9bordait de nouveau, non-seulement dans la Jud\u00e9e, o&ugrave; elle avait sa source, mais dans Rome m\u00eame, o&ugrave; tout ce que le monde enferme d&rsquo;infamies et d&rsquo;horreurs afflue et trouve des partisans. On saisit d&rsquo;abord ceux qui avouaient leur secte ; et, sur leurs r\u00e9v\u00e9lations, une infinit\u00e9 d&rsquo;autres, qui furent bien moins convaincus d&rsquo;incendie que de haine pour le genre humain. On fit de leurs supplices un divertissement : les uns, couverts de peaux de b\u00eates, p\u00e9rissaient d\u00e9vor\u00e9s par des chiens ; d&rsquo;autres mouraient sur des croix, ou bien ils \u00e9taient enduits de mati\u00e8res inflammables, et, quand le jour cessait de luire, on les br&ucirc;lait en place de flambeaux. N\u00e9ron pr\u00eatait ses jardins pour ce spectacle, et donnait en m\u00eame temps des jeux au Cirque, o&ugrave; tant\u00f4t il se m\u00ealait au peuple en habit de cocher, et tant\u00f4t conduisait un char. Aussi, quoique ces hommes fussent coupables et eussent m\u00e9rit\u00e9 les derni\u00e8res rigueurs, les c&oelig;urs s&rsquo;ouvraient \u00e0 la compassion, en pensant que ce n&rsquo;\u00e9tait pas au bien public, mais \u00e0 la cruaut\u00e9 d&rsquo;un seul, qu&rsquo;ils \u00e9taient immol\u00e9s. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On arrive \u00e0 nos romantiques \u00e9pris tous d&rsquo;incendies gothiques avant qu&rsquo;Haussmann et Badinguet ne d\u00e9truisent Paris. On commence par Hugo et Notre-Dame de Paris. C&rsquo;est dans l&rsquo;attaque des &laquo; truands &raquo; qui veulent lib\u00e9rer Esm\u00e9ralda et voler les tr\u00e9sors :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; La clameur fut d\u00e9chirante. Ils s&rsquo;enfuirent p\u00eale-m\u00eale, jetant le madrier sur les cadavres, les plus hardis comme les plus timides, et le Parvis fut vide une seconde fois.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tous les yeux s&rsquo;\u00e9taient lev\u00e9s vers le haut de l&rsquo;\u00e9glise. Ce qu&rsquo;ils voyaient \u00e9tait extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus \u00e9lev\u00e9e, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d&rsquo;\u00e9tincelles, une grande flamme d\u00e9sordonn\u00e9e et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fum\u00e9e. Au-dessous de cette flamme, au-dessous de la sombre balustrade \u00e0 tr\u00e8fles de braise, deux goutti\u00e8res en gueules de monstres vomissaient sans rel\u00e2che cette pluie ardente qui d\u00e9tachait son ruissellement argent\u00e9 sur les t\u00e9n\u00e8bres de la fa\u00e7ade inf\u00e9rieure.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&Agrave; mesure qu&rsquo;ils approchaient du sol, les deux jets de plomb liquide s&rsquo;\u00e9largissaient en gerbes, comme l&rsquo;eau qui jaillit des mille trous de l&rsquo;arrosoir. Au-dessus de la flamme, les \u00e9normes tours, de chacune desquelles on voyait deux faces crues et tranch\u00e9es, l&rsquo;une toute noire, l&rsquo;autre toute rouge, semblaient plus grandes encore de toute l&rsquo;immensit\u00e9 de l&rsquo;ombre qu&rsquo;elles projetaient jusque dans le ciel. Leurs innombrables sculptures de diables et de dragons prenaient un aspect lugubre. La clart\u00e9 inqui\u00e8te de la flamme les faisait remuer \u00e0 l&rsquo;&oelig;il. Il y avait des guivres qui avaient l&rsquo;air de rire, des gargouilles qu&rsquo;on croyait entendre japper, des salamandres qui soufflaient dans le feu, des tarasques qui \u00e9ternuaient dans la fum\u00e9e. Et parmi ces monstres ainsi r\u00e9veill\u00e9s de leur sommeil de pierre par cette flamme, par ce bruit, il y en avait un qui marchait et qu&rsquo;on voyait de temps en temps passer sur le front ardent du b&ucirc;cher comme une chauve-souris devant une chandelle. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On poursuit avec notre romantique mineur Aloysius Bertrand. C&rsquo;est un texte admirable :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Mais soudain gronda la foudre au haut de Saint-Jean. Les enchanteurs s&rsquo;\u00e9vanouirent frapp\u00e9s \u00e0 mort, et je vis de loin leurs livres de magie br&ucirc;ler comme une torche dans le noir clocher.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette effrayante lueur peignait des rouges flammes du purgatoire et de l&rsquo;enfer les murailles de la gothique \u00e9glise, et prolongeait sur les maisons voisines l&rsquo;ombre de la statue gigantesque de Saint-Jean.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les girouettes se rouill\u00e8rent ; la lune fondit les nu\u00e9es grises de perle ; la pluie ne tomba plus que goutte \u00e0 goutte des bords du toit, et la brise, ouvrant ma fen\u00eatre mal close, jeta sur mon oreiller les fleurs de mon jasmin secou\u00e9 par l&rsquo;orage. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est dans Gaspard de la nuit bien s&ucirc;r. Bertrand ajoute ailleurs dans le Ma\u00e7on :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Ce qu&rsquo;il voit encore, ce sont des soudards qui, dans le parc empanach\u00e9 de gigantesques ram\u00e9es, sur de larges pelouses d&rsquo;\u00e9meraude, criblent de coups d&rsquo;arquebuse un oiseau de bois fich\u00e9 \u00e0 la pointe d&rsquo;un mat.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et le soir, quand la nef harmonique de la cath\u00e9drale s&rsquo;endormit couch\u00e9e les bras en croix, il aper\u00e7ut de l&rsquo;\u00e9chelle, \u00e0 l&rsquo;horizon, un village incendi\u00e9 par des gens de guerre, qui flamboyait comme une com\u00e8te dans l&rsquo;azur. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Car nos artistes romantiques et un tantinet n\u00e9roniens aiment les grands incendies. On red\u00e9couvre alors P\u00e9trus Borel :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Content de ton &oelig;uvre hardie,<\/p>\n<p>Savoure bien cet incendie<\/p>\n<p>Va, rien ne manque \u00e0 ton festin;<\/p>\n<p>Entends les clameurs de la m\u00e8re<\/p>\n<p>Appelant, d&rsquo;une voix am\u00e8re,<\/p>\n<p>Ces fils moissonn\u00e9s par l&rsquo;airain<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Enfin finit la nuit, et l&rsquo;aube va rena&icirc;tre;<\/p>\n<p>Accourez tenu, varlets, pages, votre vieux ma&icirc;tre<\/p>\n<p>Veut prolonger encor sa volupt\u00e9 de sang&hellip;<\/p>\n<p>Le peuple, apr\u00e8s une telle journ\u00e9e,<\/p>\n<p>Ignore encor sa destin\u00e9e<\/p>\n<p>Et le sort qui l&rsquo;attend demain&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et on tape un peu avec Baudelaire (d\u00e9but des Fleurs du mal bien s&ucirc;r) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Dans nos cerveaux ribote un peuple de D\u00e9mons,<\/p>\n<p>Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons<\/p>\n<p>Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.<\/p>\n<p>Si le viol, le poison, le poignard, l&rsquo;incendie,<\/p>\n<p>N&rsquo;ont pas encor brod\u00e9 de leurs plaisants dessins<\/p>\n<p>Le canevas banal de nos piteux destins,<\/p>\n<p>C&rsquo;est que notre \u00e2me, h\u00e9las ! n&rsquo;est pas assez hardie&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On finit avec C\u00e9line dans un passage sublime du d\u00e9but du Voyage :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; &Ccedil;a se remarque bien comment que \u00e7a br&ucirc;le un village, m\u00eame \u00e0 vingt kilom\u00e8tres. C&rsquo;\u00e9tait gai. Un petit hameau de rien du tout qu&rsquo;on n&rsquo;apercevait m\u00eame pas pendant la journ\u00e9e, au fond d&rsquo;une moche petite campagne, eh bien, on n&rsquo;a pas id\u00e9e la nuit, quand il br&ucirc;le, de l&rsquo;effet qu&rsquo;il peut faire ! <strong>On dirait Notre-Dame ! <\/strong>&Ccedil;a dure bien toute une nuit \u00e0 br&ucirc;ler un village, m\u00eame un petit, \u00e0 la fin on dirait une fleur \u00e9norme, puis, rien qu&rsquo;un bouton, puis plus rien. &Ccedil;a fume et alors c&rsquo;est le matin (C\u00e9line, le Voyage). &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Voil\u00e0. Et comme je dis souvent \u00e0 mes lecteurs, si vous ne supportez plus la sous-France actuelle d\u00e9shonor\u00e9e, red\u00e9couvrez sa litt\u00e9rature&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Sources<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Baudelaire &ndash; Les Fleurs du mal<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tacite &ndash; Histoires, III<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Hugo &ndash; Notre-Dame de Paris<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nicolas Bonnal &ndash; les ma&icirc;tres carr\u00e9s (t\u00e9l\u00e9chargeable gratuitement)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C\u00e9line &ndash; Le Voyage<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Bertrand &ndash; Gaspard de la nuit<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Borel &ndash; Rapsodies <\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les grands \u00e9crivains et le grand incendie eschatologique On ne va pas commenter cet \u00e9v\u00e9nement ; alors on va citer nos classiques. 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