{"id":78592,"date":"2019-04-29T13:40:30","date_gmt":"2019-04-29T13:40:30","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2019\/04\/29\/chute-libre\/"},"modified":"2019-04-29T13:40:30","modified_gmt":"2019-04-29T13:40:30","slug":"chute-libre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2019\/04\/29\/chute-libre\/","title":{"rendered":"Chute libre"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Chute libre<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>29 avril 2019 &ndash; J&rsquo;ai lu le livre dont on parle beaucoup, <em>Cr\u00e9puscule<\/em> de Juan Branco. Tout le monde sait ce dont il s&rsquo;agit : la description de l&rsquo;ascension de Macron par un homme (un jeune homme) qui pr\u00e9cise bien entendu qu&rsquo;il appartint \u00e0 ces r\u00e9seaux qui firent le boulot, et qui en est sorti par choix moral pour \u00ab\u00a0entrer en dissidence\u00a0\u00bb, pour \u00ab\u00a0l\u00e2cher le morceau\u00a0\u00bb, &ndash; ce qu&rsquo;il fait avec minutie. Ici, je ne veux pas parler de l&rsquo;auteur, de ses diverses r\u00e9v\u00e9lations (ou \u00ab\u00a0r\u00e9v\u00e9lations\u00a0\u00bb), des diverses situations d\u00e9crites, des personnes impliqu\u00e9es, mais seulement de l&rsquo;impression g\u00e9n\u00e9rale concernant disons une \u00ab\u00a0atmosph\u00e8re\u00a0\u00bb, que j&rsquo;ai \u00e9prouv\u00e9e \u00e0 la lecture de son livre. S&rsquo;il y a pour moi du vrai dans ce livre, je veux dire du fondamentalement vrai, c&rsquo;est l\u00e0 que je l&rsquo;y trouve.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Lui-m\u00eame, Branco, dans une interview que j&rsquo;ai visionn\u00e9e (<em>Thinkerview<\/em>, le <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=yEtmZKE5jhw\">13 mars 2019<\/a>), m&rsquo;est apparu sous un jour favorable : parlant bien, droitement, avec naturel, d&rsquo;une fa\u00e7on convaincante quant au r\u00e9cit qu&rsquo;il nous donne. La phrase qui, \u00e0 son avis, r\u00e9sume aussi bien <em>Cr\u00e9puscule <\/em>que son sentiment g\u00e9n\u00e9ral sur ces gens qui forment \u00e0 la fois une partie importante \u00ab\u00a0de nos \u00e9lites\u00a0\u00bb et les r\u00e9seaux qui ont fabriqu\u00e9 et mis Macron sur orbite, c&rsquo;est celle-ci, p.310 : &laquo; <strong><em>Ces gens ne sont pas corrompus. Ils sont la corruption<\/em><\/strong>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La phrase me va parfaitement parce qu&rsquo;elle est \u00e0 la fois abrupte puisque sans la moindre \u00e9chapp\u00e9e possible de l&rsquo;\u00e9tat de corruption pour les gens qu&rsquo;elle d\u00e9crit, \u00e0 la fois singuli\u00e8re parce qu&rsquo;elle d\u00e9crit des gens qui, \u00ab\u00a0\u00e9tant la corruption\u00a0\u00bb qui est une chose sp\u00e9cifique (partie du Syst\u00e8me), <strong>en sont encore plus les prisonniers que ceux qui rencontrent \u00e9pisodiquement la corruption<\/strong>. Cette ambigu\u00eft\u00e9 sonne juste et contribue pour beaucoup \u00e0 me faire accepter l&rsquo;hypoth\u00e8se que Branco dit le vrai.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Quel est le r\u00e9sultat pour mon compte ? C&rsquo;est-\u00e0-dire, qu&rsquo;est-ce que je retiens de ce livre ? Que la phrase cit\u00e9e est exactement descriptive : nous avons le spectacle d&rsquo;un \u00e9norme tourbillon crisique qui est la corruption elle-m\u00eame, bien plus qu&rsquo;une \u00e9tude des corrompus (et des corrupteurs par cons\u00e9quent). On retient moins les \u00eatres que la fa\u00e7on d&rsquo;\u00eatre de multiples acteurs dont on retient plus ou moins les noms et qu&rsquo;on a de grandes difficult\u00e9s \u00e0 situer les uns par rapport aux autres, <strong>on s&rsquo;impr\u00e8gne d&rsquo;un climat bien plus que l&rsquo;on observe des \u00e9v\u00e9nements<\/strong>. Tous, d&rsquo;une certaine fa\u00e7on, ils pourraient \u00eatre anonymes, tant leurs comportements semblent correspondre \u00e0 une m\u00e9canique dont on croirait bien volontiers (c&rsquo;est mon cas) qu&rsquo;elle les d\u00e9passe et les manipule. Bien s&ucirc;r, il y a les ambitieux, les manipulateurs, les \u00e9normes fortunes qui les tiennent tous et alimentent tout cela, et puis l&rsquo;\u00e9lu, &ndash; notre-pr\u00e9sident, &ndash; <strong>habile comme un aigrefin et bien mis comme un chauffeur de ma&icirc;tre, et au fond absolument insignifiant<\/strong>, qui pourrait aussi bien \u00eatre Tartempion, Boudu, ou bien encore Bouvard &#038; P\u00e9cuchet. Je le r\u00e9p\u00e8te parce que je l&rsquo;ai ressenti \u00e0 chaque page, ils me font bien rire ceux qui rient des Fran\u00e7ais comme on rit des moutons qui se laissent tondre, parce que dans cette affaire les \u00e9lites sont bien plus moutonni\u00e8res et <strong>men\u00e9es \u00e0 la baguette d&rsquo;une entit\u00e9 \u00e9norme qui se nomme corruption <\/strong>que les citoyens soi-disant moutonniers.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Voil\u00e0 Notre-R\u00e9publique&#8230; Encore n&rsquo;ai-je dit mot des journalistes, les officiels, les ceux de la \u00ab\u00a0presse de r\u00e9f\u00e9rence\u00a0\u00bb, ces gens qui pratiquent \u00ab\u00a0le plus vieux m\u00e9tier du monde\u00a0\u00bb avec un art consomm\u00e9, avec le don et le dos rond pour \u00eatre ce qu&rsquo;ils sont, plus \u00e9lites-moutonni\u00e8res que les \u00e9lites elles-m\u00eames. Je suis pass\u00e9 avec quelques mots dans ce domaine pour me permettre d&rsquo;offrir une comparaison : en m\u00eame temps que je lisais <em>Cr\u00e9puscule<\/em>, je lisais <em>L&rsquo;apr\u00e8s-de Gaulle, Notes confidentielles, 1969-1989<\/em>, de Jean Mauriac, le plus jeune fils de Fran\u00e7ois et grand journaliste \u00e0 l&rsquo;AFP \u00e0 partir de 1944, et accr\u00e9dit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;&Eacute;lys\u00e9e. Ainsi m&rsquo;a-t-il \u00e9t\u00e9 permis de faire une comparaison entre le monde et la vie publique et politique d&rsquo;alors, dont nous nous plaignions alors, d\u00e9j\u00e0 consid\u00e9rablement, et celui d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, dont nous ne savons m\u00eame plus si ce monde et si cette vie publique et politique existent encore pour pouvoir nous en plaindre ; et aussi <strong>entre les journalistes de ce m\u00eame temps et ceux de ce temps d&rsquo;aujourd&rsquo;hui o&ugrave; l&rsquo;esp\u00e8ce dite du \u00ab\u00a0journaliste\u00a0\u00bb est r\u00e9duite \u00e0 quelques survivants <\/strong>qu&rsquo;il faut s&#8217;employer \u00e0 ne pas trop laisser parler.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il y avait \u00e0 cette \u00e9poque beaucoup de vie et de vigueur de la part des journalistes, une sorte d&rsquo;absence de la crainte des v\u00e9rit\u00e9s, y compris celles qui devaient \u00eatre dites aux puissants les yeux dans les yeux, une fa\u00e7on de ne pas \u00eatre trop inf\u00e9od\u00e9 qui faisait croire parfois que la libert\u00e9 pourrait exister, en l&rsquo;une ou l&rsquo;autre occasion des rapports s\u00e9rieux et enrichissants avec des hommes politiques qui \u00e9taient capables de tenir des propos coh\u00e9rents et de faire des confidences instructives. Il ne s&rsquo;agissait pas de zombies-scribouillards plein de moraline et de bassesse complaisante psalmodiant la bienpensance face aux zombies-ministres pleins de suffisance et de morgue satisfaite tartin\u00e9es de bienpensance.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je vais rapporter une sc\u00e8ne, un incident, et l&rsquo;on comprendra ce que je veux dire en parlant de \u00ab\u00a0vie et de vigueur\u00a0\u00bb et d'\u00a0\u00bbabsence de la crainte des v\u00e9rit\u00e9s\u00a0\u00bb. Tout vient du compte-rendu que Jean Mauriac fit du dernier et dramatique conseil des ministres de Georges Pompidou du 27 mars 1974, avant la mort de ce pr\u00e9sident (le 1<sup>er<\/sup> avril).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mauriac avait donn\u00e9 le 6 avril 1974 ce long compte-rendu venu de t\u00e9moignages de divers ministres d&rsquo;un moment d&rsquo;une tragique intensit\u00e9, le dernier conseil des ministres du pr\u00e9sident Pompidou. Jusqu&rsquo;au bout Pompidou avait voulu cacher sa maladie, qui pourtant s&rsquo;imposait \u00e0 tous avec son visage boursoufl\u00e9, d\u00e9form\u00e9 par les prises intenses de cortisone, les efforts terribles qu&rsquo;il faisait pour dominer sa souffrance et son \u00e9puisement en continuant \u00e0 assurer ce qu&rsquo;il pouvait de ses fonctions. Les pages 135-139 qui d\u00e9crivent ce conseil tel que Mauriac le rapporta pour AFP ont <strong>tout d&rsquo;une affreuse trag\u00e9die o&ugrave; un homme tortur\u00e9 prend sur lui jusqu&rsquo;au bout d&rsquo;\u00eatre au niveau de la dignit\u00e9 et de la grandeur de sa fonction<\/strong>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Que se passa-t-il alors ? Chirac (ministre de l&rsquo;Int\u00e9rieur de Pompidou \u00e0 cette \u00e9poque) entendit \u00e0 la radio le compte-rendu de Mauriac et, semble-t-il, comprit tout de travers. Il se pr\u00e9cipita aussit\u00f4t \u00e0 Europe 1, qui avait diffus\u00e9 les grandes lignes du reportage de Mauriac, et exigea d&rsquo;avoir l&rsquo;antenne pour r\u00e9agie, &ndash; et cela dura trois quarts d&rsquo;heure. Mauriac ne s&rsquo;explique que par l&rsquo;\u00e9motion (Chirac avait beaucoup d&rsquo;affection pour Pompidou), l&rsquo;absence de mesure de l&rsquo;esprit, un Chirac agissant comme il fit toujours sans r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 rien, sous l&rsquo;impulsion de perceptions accueillies sans la moindre appr\u00e9ciation critique. A l&rsquo;antenne, il d\u00e9non\u00e7a ce journaliste qui aurait peint un homme qui n&rsquo;avait plus de capacit\u00e9s physiques ni intellectuelles pour assurer sa fonction (&laquo; <em>un homme qui n&rsquo;avait pas toutes ses facult\u00e9s intactes<\/em> &raquo;), l\u00e0 o&ugrave; Mauriac avait parl\u00e9, dans ce moment tragique, de l&rsquo;&laquo; <em>autorit\u00e9 inhabituelle <\/em>&raquo; et de la<em> &laquo; d\u00e9termination remarquable<\/em> &raquo; de cet homme qui \u00e9tait au seuil de la mort. Mauriac rapporta dans ce r\u00e9cit pour AFP ce commentaire d&rsquo;un ministre : &laquo; <em>Mr. Pompidou nous a paru comme tass\u00e9 en coin, comme tass\u00e9 dans son fauteuil, en proie \u00e0 la douleur. <strong>Il \u00e9tait l&rsquo;image m\u00eame d&rsquo;un homme physiquement bris\u00e9 mais d&rsquo;o&ugrave; l&rsquo;esprit jaillissait ferme, clair, lucide, intact<\/strong><\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tout le monde reconnut la justesse et la fid\u00e9lit\u00e9 du rapport de Mauriac, qui maintint bien entendu sa version. <strong>Chirac, lui, ne voulut rien en d\u00e9mordre<\/strong>. Cela nous valut donc cette sc\u00e8ne du 24 octobre 1974 (p.158), avec un Chirac devenu Premier ministre du nouveau pr\u00e9sident, Giscard d&rsquo;Estaing. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Vive altercation avec Chirac, \u00e0 l&rsquo;&Eacute;cole militaire, lors de la r\u00e9ception organis\u00e9e en l&rsquo;honneur de Pierre Messmer pour sa d\u00e9coration de grand officier de la L\u00e9gion d&rsquo;honneur. Le Premier ministre m&rsquo;aper\u00e7oit et soudain, comme une torpille, fonce vers moi : \u00ab\u00a0Votre papier, monsieur Mauriac, sur le dernier Conseil des ministres de Georges Pompidou, n&rsquo;est que mensonges !\u00a0\u00bb Je r\u00e9plique aussit\u00f4t : \u00ab\u00a0C&rsquo;est vous le menteur, monsieur le Premier ministre, vous \u00eates un menteur !\u00a0\u00bb Nous crions aussi fort l&rsquo;un que l&rsquo;autre, au point que plusieurs invit\u00e9s font bient\u00f4t cercle autour de nous. \u00ab\u00a0Monsieur Mauriac, ne me faites pas sortir de mes gonds, reprend Chirac. &mdash; Sortez-en si vous voulez, lui dis-je. De toute fa\u00e7on, vous n&rsquo;\u00eates qu&rsquo;un menteur !\u00a0\u00bb Le Premier ministre semble vouloir en venir aux mains, quand Olivier Guichard et d&rsquo;autres invit\u00e9s, ainsi que les gardes du corps, s&rsquo;interposent, poussant Chirac vers sa voiture qui l&rsquo;attend toutes portes ouvertes.  En proie \u00e0 une v\u00e9ritable col\u00e8re, je me pr\u00e9cipite vers le v\u00e9hicule et crie \u00e0 travers les vites baiss\u00e9es : \u00ab\u00a0Vous n&rsquo;\u00eates qu&rsquo;un menteur !\u00a0\u00bb tandis que la voiture officielle s&rsquo;\u00e9loigne. <\/em>&raquo; (p.158).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En toute franchise, imagineriez-vous aujourd&rsquo;hui une telle sc\u00e8ne, au milieu de ce th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;ombres-zombies, de robots-m\u00e9caniques, empress\u00e9s \u00e0 restituer le conformisme de la bienpensance, la r\u00e9v\u00e9rence devant le pseudo-pouvoir, devant l&rsquo;enveloppe des non-\u00eatres faisant office de substance de l&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;ils ne sont plus, la vigilance pour suivre chaque intervenant au long de ces interminables <em>talk-shows <\/em>o&ugrave; l&rsquo;on glisse parfois un ministre inconnu pour qu&rsquo;on ne d\u00e9roge pas une seconde aux r\u00e8gles de la susdite bienpensance. La chute est raide et ce n&rsquo;est pas le citoyen qui est devenu le mouton que La Bo\u00e9tie d\u00e9non\u00e7ait il y a cinq si\u00e8cles, ce sont les \u00e9lites qui sont devenues les ombres des ombres de leurs zombies-en-chef, eux-m\u00eames suivant quelque entit\u00e9-zombie <strong>psalmodiant \u00ab\u00a0<em>en marche !<\/em>\u00ab\u00a0<\/strong>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Bonne nouvelle. <\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chute libre 29 avril 2019 &ndash; J&rsquo;ai lu le livre dont on parle beaucoup, Cr\u00e9puscule de Juan Branco. 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