{"id":78617,"date":"2019-05-07T09:13:42","date_gmt":"2019-05-07T09:13:42","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2019\/05\/07\/debord-et-la-mediocrite-de-notre-societe-postmoderne\/"},"modified":"2019-05-07T09:13:42","modified_gmt":"2019-05-07T09:13:42","slug":"debord-et-la-mediocrite-de-notre-societe-postmoderne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2019\/05\/07\/debord-et-la-mediocrite-de-notre-societe-postmoderne\/","title":{"rendered":"Debord et la m\u00e9diocrit\u00e9 de notre soci\u00e9t\u00e9 postmoderne"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Debord et la m\u00e9diocrit\u00e9 de notre soci\u00e9t\u00e9 postmoderne <\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Le pouvoir socialiste-mondialiste a honteusement, r\u00e9p\u00e9titivement tent\u00e9 de r\u00e9cup\u00e9rer ou de diaboliser Guy Debord (m\u00e9prisant, macho, nostalgique&hellip;), mais le message du ma&icirc;tre des rebelles demeure puissant et dur. On ne saurait trop recommander la vision du film In girum imus nocte et consumimur igni (superbe titre palindrome), qui va plus loin que la Soci\u00e9t\u00e9 du Spectacle, \u00e9tant moins marxiste et plus gu\u00e9nonien en quelque sorte (le monde moderne comme hallucination industrielle et collective). Le virage \u00e9litiste et \u00e9sot\u00e9rique de ce marxisme pointu d\u00e9fait par la m\u00e9diocrit\u00e9 du progr\u00e8s nous a toujours \u00e9tonn\u00e9s et enchant\u00e9s. Georges Sorel en parlait d\u00e8s 1890 dans ses Illusions du progr\u00e8s :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; La grande erreur de Marx a \u00e9t\u00e9 de ne pas se rendre compte du pouvoir \u00e9norme qui appartient \u00e0 la m\u00e9diocrit\u00e9 dans l&rsquo;histoire; il ne s&rsquo;est pas dout\u00e9 que le sentiment socialiste (tel qu&rsquo;il le concevait) est extr\u00eamement artificiel ; aujourd&rsquo;hui, nous assistons \u00e0 une crise qui menace de ruiner tous les mouvements qui ont pu \u00eatre rattach\u00e9s id\u00e9ologiquement au marxisme&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Debord tape sur cette classe moyenne dont nous faisons partie et dont certains font mine de regretter la disparition alors qu&rsquo;elle pullule partout !&hellip; Je le r\u00e9p\u00e8te, Guy Debord n&rsquo;est pas moins dur que Ren\u00e9 Gu\u00e9non sur cette classe dite moyenne\/m\u00e9diocre et petite-bourgeoise dont le sadisme des repr\u00e9sentants s&rsquo;exprime aujourd&rsquo;hui par la guerre (Venezuela, Syrie, Libye en attendant mieux) et la r\u00e9pression sociale la plus brute (les gilets jaunes) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; &hellip;ce public si parfaitement priv\u00e9 de libert\u00e9, et qui a tout support\u00e9, m\u00e9rite moins que tout autre d&rsquo;\u00eatre m\u00e9nag\u00e9. Les manipulateurs de la publicit\u00e9, avec le cynisme traditionnel de ceux qui savent que les gens sont port\u00e9s \u00e0 justifier les affronts dont ils ne se vengent pas, lui annoncent aujourd&rsquo;hui tranquillement que &laquo; quand on aime la vie, on va au cin\u00e9ma &raquo;. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Puis de d\u00e9noncer les cin\u00e9philes alors omnipr\u00e9sents et les amateurs de cin\u00e9ma, tous socialement &laquo; agents sp\u00e9cialis\u00e9s des services &raquo; :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Le public de cin\u00e9ma, qui n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s bourgeois et qui n&rsquo;est presque plus populaire, est d\u00e9sormais presque enti\u00e8rement recrut\u00e9 dans une seule couche sociale, du reste devenue large : celle des petits agents sp\u00e9cialis\u00e9s dans les divers emplois de ces &laquo; services &raquo; dont le syst\u00e8me productif actuel a si imp\u00e9rieusement besoin : gestion, contr\u00f4le, entretien, recherche, enseignement, propagande, amusement et pseudo-critique. C&rsquo;est l\u00e0 suffisamment dire ce qu&rsquo;ils sont. Il faut compter aussi, bien s&ucirc;r, dans ce public qui va encore au cin\u00e9ma, la m\u00eame esp\u00e8ce quand, plus jeune, elle n&rsquo;en est qu&rsquo;au stade d&rsquo;un apprentissage sommaire de ces diverses t\u00e2ches d&rsquo;encadrement. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et apr\u00e8s notre antisyst\u00e8me radical se d\u00e9cha&icirc;ne sur ces bobos de la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration (voyez l&rsquo;Amour l&rsquo;apr\u00e8s-midi d&rsquo;Eric Rohmer, qui en dressait un portrait acide) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Ce sont des salari\u00e9s pauvres qui se croient des propri\u00e9taires, des ignorants mystifi\u00e9s qui se croient instruits, et des morts qui croient voter.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Certains diront que Debord exag\u00e8re (l&rsquo;attaque universitaire se d\u00e9veloppe)&#8230; Ce n&rsquo;est pas notre cas, et ce n&rsquo;est pas une raison pour ne pas le relire :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Comme le mode de production moderne les a durement trait\u00e9s ! De progr\u00e8s en promotions, ils ont perdu le peu qu&rsquo;ils avaient, et gagn\u00e9 ce dont personne ne voulait. Ils collectionnent les mis\u00e8res et les humiliations de tous les syst\u00e8mes d&rsquo;exploitation du pass\u00e9 ; ils n&rsquo;en ignorent que la r\u00e9volte. Ils ressemblent beaucoup aux esclaves, parce qu&rsquo;ils sont parqu\u00e9s en masse, et \u00e0 l&rsquo;\u00e9troit, dans de mauvaises b\u00e2tisses malsaines et lugubres ; mal nourris d&rsquo;une alimentation pollu\u00e9e et sans go&ucirc;t ; mal soign\u00e9s dans leurs maladies toujours renouvel\u00e9es ; continuellement et mesquinement surveill\u00e9s ; entretenus dans l&rsquo;analphab\u00e9tisme modernis\u00e9 et les superstitions spectaculaires qui correspondent aux int\u00e9r\u00eats de leurs ma&icirc;tres. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On parle de grand remplacement. Comme je l&rsquo;ai montr\u00e9 avec Don Siegel et ses gentils profanateurs, il s&rsquo;agit surtout d&rsquo;un remplacement moral et spirituel. Mais il y a aussi le grand d\u00e9placement, qui ne date pas d&rsquo;hier (voyez mon texte sur Baudelaire et la conspiration g\u00e9ographique). Dans n&rsquo;importe quel bled la moiti\u00e9 des gens viennent d&rsquo;ailleurs. Debord :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Ils sont transplant\u00e9s loin de leurs provinces ou de leurs quartiers, dans un paysage nouveau et hostile, suivant les convenances concentrationnaires de l&rsquo;industrie pr\u00e9sente. Ils ne sont que des chiffres dans des graphiques que dressent des imb\u00e9ciles. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Debord, qui \u00e9voque aussi le grand remplacement du vieux peuple rebelle parisien, \u00e9crit ensuite sur nos pand\u00e9mies (on est dans les ann\u00e9es 70, quand seize mille Fran\u00e7ais meurent par an sur les routes) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Ils meurent par s\u00e9ries sur les routes, \u00e0 chaque \u00e9pid\u00e9mie de grippe, \u00e0 chaque vague de chaleur, \u00e0 chaque erreur de ceux qui falsifient leurs aliments, \u00e0 chaque innovation technique profitable aux multiples entrepreneurs d&rsquo;un d\u00e9cor dont ils essuient les pl\u00e2tres. Leurs \u00e9prouvantes conditions d&rsquo;existence entra&icirc;nent leur d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence physique, intellectuelle, mentale. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Debord explique pourquoi Paris est la ville qui dort de Georges P\u00e9rec :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; On n&rsquo;en avait pas encore chass\u00e9 et dispers\u00e9 les habitants. Il y restait un peuple, qui avait dix fois barricad\u00e9 ses rues et mis en fuite ses rois. C&rsquo;\u00e9tait un peuple qui ne se payait pas d&rsquo;images. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Debord qui se r\u00e9clame des cin\u00e9astes Raoul Walsh et de Marcel Carn\u00e9 (il aime le g\u00e9n\u00e9ral Custer, le Lacenaire des Enfants du Paradis, le Jules Berry des Visiteurs&hellip;) ajoute :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Paris n&rsquo;existe plus. La destruction de Paris n&rsquo;est qu&rsquo;une illustration exemplaire de la mortelle maladie qui emporte en ce moment toutes les grandes villes, et cette maladie n&rsquo;est elle-m\u00eame qu&rsquo;un des nombreux sympt\u00f4mes de la d\u00e9cadence mat\u00e9rielle d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9. Mais Paris avait plus \u00e0 perdre qu&rsquo;aucune autre. C&rsquo;est une grande chance que d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 jeune dans cette ville quand, pour la derni\u00e8re fois, elle a brill\u00e9 d&rsquo;un feu si intense. &raquo; <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le feu pourtant se porte bien, et les sponsors qui vont restructurer cette m\u00e9gapole n\u00e9cros\u00e9e aussi. Passons.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Conditionn\u00e9 par sa consommation et la propagande, le n\u00e9o-citoyen adore sa servitude. Debord \u00e9voque ici les grandes pages de C\u00e9line (voyez mon livre) sur le conditionnement m\u00e9diatique :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; On leur parle toujours comme \u00e0 des enfants ob\u00e9issants, \u00e0 qui il suffit de dire : &laquo; il faut &raquo;, et ils veulent bien le croire. Mais surtout on les traite comme des enfants stupides, devant qui bafouillent et d\u00e9lirent des dizaines de sp\u00e9cialisations paternalistes, improvis\u00e9es de la veille, leur faisant admettre n&rsquo;importe quoi en le leur disant n&rsquo;importe comment ; et aussi bien le contraire le lendemain. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tocqueville annon\u00e7ait que le monde du citoyen d\u00e9mocratique se limiterait \u00e0 sa famille :<\/p>\n<\/p>\n<p><p> &laquo; Chacun d&rsquo;eux, retir\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart, est comme \u00e9tranger \u00e0 la destin\u00e9e de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l&rsquo;esp\u00e8ce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n&rsquo;existe qu&rsquo;en lui-m\u00eame et pour lui seul, et, s&rsquo;il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu&rsquo;il n&rsquo;a plus de patrie. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p> Cette page est tourn\u00e9e. La famille a \u00e9t\u00e9 pass\u00e9e \u00e0 la moulinette comme le reste, et Debord l&rsquo;a parfaitement compris d\u00e8s les ann\u00e9es soixante-dix, quand le n\u00e9ocapitalisme devenu &laquo; soci\u00e9t\u00e9 liquide &raquo; de Bauman liquide tout, c&rsquo;est le cas de le dire :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; S\u00e9par\u00e9s entre eux par la perte g\u00e9n\u00e9rale de tout langage ad\u00e9quat aux faits, perte qui leur interdit le moindre dialogue ; s\u00e9par\u00e9s par leur incessante concurrence, toujours press\u00e9e par le fouet, dans la consommation ostentatoire du n\u00e9ant, et donc s\u00e9par\u00e9s par l&rsquo;envie la moins fond\u00e9e et la moins capable de trouver quelque satisfaction, ils sont m\u00eame s\u00e9par\u00e9s de leur propres enfants, nagu\u00e8re encore la seule propri\u00e9t\u00e9 de ceux qui n&rsquo;ont rien. On leur enl\u00e8ve, en bas \u00e2ge, le contr\u00f4le de ces enfants, d\u00e9j\u00e0 leurs rivaux, qui n&rsquo;\u00e9coutent plus du tout les opinions informes de leurs parents, et sourient de leur \u00e9chec flagrant ; m\u00e9prisent non sans raison leur origine, et se sentent bien davantage les fils du spectacle r\u00e9gnant que de ceux de ses domestiques qui les ont par hasard engendr\u00e9s : ils se r\u00eavent les m\u00e9tis de ces n\u00e8gres-l\u00e0. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La facticit\u00e9\/frugalit\u00e9 a gagn\u00e9 tous les domaines de la vie postmoderne et ce qui avait \u00e9t\u00e9 accord\u00e9\/promis par peur du communisme et durant l&rsquo;existence de l&rsquo;U.R.S.S a vite \u00e9t\u00e9 confisqu\u00e9. Comme disait Bourdieu, on restaure. Et on revient donc aux temps b\u00e9nis de la premi\u00e8re r\u00e9volution industrielle quand une poign\u00e9e de lords, de financiers et d&rsquo;industriels d\u00e9tient tout le pactole. Le reste a int\u00e9r\u00eat \u00e0 se terrer et \u00e0 se taire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>J&rsquo;\u00e9voque souvent le probl\u00e8me du logement qui m&rsquo;a contraint \u00e0 l&rsquo;exil. Debord en parle souvent et il cite le jeune Marx. D&rsquo;un ton magnifique et eschatologique, Marx \u00e9crit \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque que Tocqueville  sur ce logement devenu impossible :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; M\u00eame le besoin de grand air cesse d&rsquo;\u00eatre un besoin pour l&rsquo;ouvrier; l&rsquo;homme retourne \u00e0 sa tani\u00e8re, mais elle est maintenant empest\u00e9e par le souffle pestilentiel et m\u00e9phitique de la civilisation et il ne l&rsquo;habite plus que d&rsquo;une fa\u00e7on pr\u00e9caire, comme une puissance \u00e9trang\u00e8re qui peut chaque jour se d\u00e9rober \u00e0 lui, dont il peut chaque jour \u00eatre expuls\u00e9 s&rsquo;il ne paie pas. Cette maison de mort, il faut qu&rsquo;il la paie. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Avis \u00e0 ceux paient partout quarante euros du m\u00e8tre pour &laquo; se loger &raquo;. Apr\u00e8s, et sans \u00e9voquer nos \u00e9patantes statistiques modernes, Debord ajoute :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Derri\u00e8re la fa\u00e7ade du ravissement simul\u00e9, dans ces couples comme entre eux et leur prog\u00e9niture, on n&rsquo;\u00e9change que des regards de haine. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Une vie de serf en circuit attend nos yuppies :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Cependant, ces travailleurs privil\u00e9gi\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9 marchande accomplie ne ressemblent pas aux esclaves en ce sens qu&rsquo;ils doivent pourvoir eux-m\u00eames \u00e0 leur entretien. Leur statut peut \u00eatre plut\u00f4t compar\u00e9 au servage, parce qu&rsquo;ils sont exclusivement attach\u00e9s \u00e0 une entreprise et \u00e0 sa bonne marche, quoique sans r\u00e9ciprocit\u00e9 en leur faveur, et surtout parce qu&rsquo;ils sont \u00e9troitement astreints \u00e0 r\u00e9sider dans un espace unique, le m\u00eame circuit des domiciles, bureaux, autoroutes, vacances et a\u00e9roports toujours identiques. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On manque d&rsquo;argent ? Rien de nouveau sous le sommeil :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Mais o&ugrave; pourtant leur situation \u00e9conomique s&rsquo;apparente plus pr\u00e9cis\u00e9ment au syst\u00e8me particulier du p\u00e9onage, c&rsquo;est en ceci que, cet argent autour duquel tourne toute leur activit\u00e9, on ne leur en laisse m\u00eame plus le maniement momentan\u00e9. Ils ne peuvent \u00e9videmment que le d\u00e9penser, le recevant en trop petite quantit\u00e9 pour l&rsquo;accumuler, mais ils se voient en fin de compte oblig\u00e9s de consommer \u00e0 cr\u00e9dit, et l&rsquo;on retient sur leur salaire le cr\u00e9dit qui leur est consenti, dont ils auront \u00e0 se lib\u00e9rer en travaillant encore. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et apr\u00e8s, on rationne :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Comme toute l&rsquo;organisation de la distribution des biens est li\u00e9e \u00e0 celle de la production et de l&rsquo;&Eacute;tat, on rogne sans g\u00eane sur toute leur ration, de nourriture comme d&rsquo;espace, en quantit\u00e9 et en qualit\u00e9. Quoi que restant formellement des travailleurs et des consommateurs libres, ils ne peuvent s&rsquo;adresser ailleurs, car c&rsquo;est partout que l&rsquo;on se moque d&rsquo;eux. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Puis Debord nuance \u00e0 nouveau son propos (la litote est en g\u00e9n\u00e9ral un trope ironique pour ce rare type d&rsquo;esprit) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Je ne tomberai pas dans l&rsquo;erreur simplificatrice d&rsquo;identifier enti\u00e8rement la condition de ces salari\u00e9s du premier rang \u00e0 des formes ant\u00e9rieures d&rsquo;oppression socio-\u00e9conomique. Tout d&rsquo;abord parce que, si l&rsquo;on met de c\u00f4t\u00e9 leur surplus de fausse conscience et leur participation double ou triple \u00e0 l&rsquo;achat des pacotilles d\u00e9solantes qui recouvrent la presque totalit\u00e9 du march\u00e9, on voit bien qu&rsquo;ils ne font que partager la triste vie de la grande masse des salari\u00e9s d&rsquo;aujourd&rsquo;hui. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Un clin d&rsquo;&oelig;il aux petits enfants du tiers-monde dont la mis\u00e8re complexe depuis des lustres les micro-bourgeois humanitaires modernis\u00e9s :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs dans l&rsquo;intention na\u00efve de faire perdre de vue cette enrageante trivialit\u00e9 que beaucoup assurent qu&rsquo;ils se sentent g\u00ean\u00e9s de vivre parmi les d\u00e9lices alors que le d\u00e9nuement accable des peuples lointains. &raquo; <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Uniquement lointains&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et voici un passage strat\u00e9gique : Guy Debord se demande o&ugrave; g&icirc;t la nouveaut\u00e9 dans le sort de nos p\u00e9ons postmodernes ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Pour la premi\u00e8re fois dans l&rsquo;histoire, voil\u00e0 des agents \u00e9conomiques hautement sp\u00e9cialis\u00e9s qui, en dehors de leur travail, doivent faire tout eux-m\u00eames. Ils conduisent eux-m\u00eames leur voiture, et commencent \u00e0 pomper eux-m\u00eames leur essence, ils font eux-m\u00eames leurs achats ou ce qu&rsquo;ils appellent de la cuisine, ils se servent eux-m\u00eames dans les supermarch\u00e9s comme dans ce qui a remplac\u00e9 les wagons-restaurants. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Une belle formule sur notre existence de zombi, renforc\u00e9e depuis (fin m\u00e9diatis\u00e9e du sexe pour les jeunes, du travail, du logement, des voyages, de l&rsquo;\u00e9ducation ou des soins gratuits, etc.) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Notre \u00e9poque n&rsquo;en est pas encore venue \u00e0 d\u00e9passer la famille, l&rsquo;argent, la division du travail. Et pourtant, on peut dire que, pour ceux-l\u00e0, d\u00e9j\u00e0, la r\u00e9alit\u00e9 effective s&rsquo;en est presque enti\u00e8rement dissoute dans la simple d\u00e9possession. Ceux qui n&rsquo;avaient jamais eu de proie l&rsquo;ont l\u00e2ch\u00e9e pour l&rsquo;ombre. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Debord reprend la th\u00e9matique de l&rsquo;illusion et de l&rsquo;hallucination :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Le caract\u00e8re illusoire des richesses que pr\u00e9tend distribuer la soci\u00e9t\u00e9 actuelle, s&rsquo;il n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 reconnu en toutes les autres mati\u00e8res, serait suffisamment d\u00e9montr\u00e9 par cette seule observation que c&rsquo;est la premi\u00e8re fois qu&rsquo;un syst\u00e8me de tyrannie entretient aussi mal ses familiers, ses experts, ses bouffons. Serviteurs surmen\u00e9s du vide, le vide les gratifie en monnaie \u00e0 son effigie. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Une formule assassine :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Autrement dit, c&rsquo;est la premi\u00e8re fois que des pauvres croient faire partie d&rsquo;une \u00e9lite \u00e9conomique malgr\u00e9 l&rsquo;\u00e9vidence contraire. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le pire est que nos g\u00e9n\u00e9rations d&rsquo;<em>hommes creux<\/em>, pour reprendre le po\u00e8me d&rsquo;Eliot subrepticement cit\u00e9 dans Apocalypse now, ne laissent depuis longtemps rien derri\u00e8re eux :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Non seulement ils travaillent, ces malheureux spectateurs, mais personne ne travaille pour eux, et moins que personne les gens qu&rsquo;ils paient, car leurs fournisseurs m\u00eame se consid\u00e8rent plut\u00f4t comme leurs contrema&icirc;tres, jugeant s&rsquo;ils sont venus assez vaillamment au ramassage des ersatz qu&rsquo;ils ont le devoir d&rsquo;acheter. Rien ne saurait cacher l&rsquo;usure v\u00e9loce qui est int\u00e9gr\u00e9e d\u00e8s la source, non seulement pour chaque objet mat\u00e9riel, mais jusque sur le plan juridique, dans leurs rares propri\u00e9t\u00e9s. De m\u00eame qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas re\u00e7u d&rsquo;h\u00e9ritage, ils n&rsquo;en laisseront pas. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On avait compris&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Sources<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Guy Debord, In girum imus nocte et consumimur igni ; La Soci\u00e9t\u00e9 du Spectacle&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ren\u00e9 Gu\u00e9non, Initiation et r\u00e9alisation, spirituelle, XXVIII<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Alexis de Tocqueville, De la D\u00e9mocratie&hellip;, II, p.363<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Georges Sorel, les Illusions du progr\u00e8s, p.353<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Marx, Manuscrits de 1844, p. 93<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Debord et la m\u00e9diocrit\u00e9 de notre soci\u00e9t\u00e9 postmoderne Le pouvoir socialiste-mondialiste a honteusement, r\u00e9p\u00e9titivement tent\u00e9 de r\u00e9cup\u00e9rer ou de diaboliser Guy Debord (m\u00e9prisant, macho, nostalgique&hellip;), mais le message du ma&icirc;tre des rebelles demeure puissant et dur. On ne saurait trop recommander la vision du film In girum imus nocte et consumimur igni (superbe titre palindrome),&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[27],"tags":[2640,9772,3475,13448,3098],"class_list":["post-78617","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-les-carnets-de-nicolas-bonnal-1","tag-bonnal","tag-guenon","tag-marx","tag-sorel","tag-tocqueville"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/78617","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=78617"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/78617\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=78617"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=78617"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=78617"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}