{"id":78689,"date":"2019-06-15T07:00:14","date_gmt":"2019-06-15T07:00:14","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2019\/06\/15\/edmond-burke-et-la-fin-de-la-chevalerie\/"},"modified":"2019-06-15T07:00:14","modified_gmt":"2019-06-15T07:00:14","slug":"edmond-burke-et-la-fin-de-la-chevalerie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2019\/06\/15\/edmond-burke-et-la-fin-de-la-chevalerie\/","title":{"rendered":"Edmond Burke et la fin de la chevalerie"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Edmond Burke et la fin de la chevalerie <\/h2>\n<\/p>\n<p><p>On connait Burke sans le lire. Or il se r\u00e9v\u00e8le un po\u00e8te, un nostalgique, premier d&rsquo;une belle lign\u00e9e qui va jusqu&rsquo;\u00e0 Tolkien, comme je l&rsquo;ai montr\u00e9 dans mes livres.  C&rsquo;est qu&rsquo;avant la salle de bains am\u00e9ricaine et le recyclage des eaux us\u00e9es, le monde \u00e9tait plus pur. Burke aura justifi\u00e9 toute notre anglophilie de jeunesse. Je pr\u00e9f\u00e8re Fogg ou Frodon \u00e0 Rocambole et John Steed ou Brett Sinclair \u00e0 Maigret. C&rsquo;est simplement plus classe. L&rsquo;anglais d&rsquo;alors avait encore des racines et des ailes. Depuis, comme dit Tolkien, nous sommes du beurre \u00e9tal\u00e9 sur trop de pain.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Savourons ces r\u00e9flexions sur la r\u00e9volution fran\u00e7aise au lieu de les commenter. Commen\u00e7ons par ce passage central sur la chevalerie en all\u00e9e (<em>the age of chivalry is gone<\/em>) et cette \u00e9vocation bouleversante de notre reine martyre et sacrifi\u00e9e sur l&rsquo;autel de la r\u00e9publique et de la modernit\u00e9 rationaliste :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Il y a actuellement seize ou dix-sept ans que je vis la reine de France, alors dauphine, \u00e0 Versailles ; et s&ucirc;rement, jamais astre plus c\u00e9leste n&rsquo;apparut dans cette orbite qu&rsquo;elle semblait \u00e0 peine toucher : je la vis au moment o&ugrave; elle paraissait sur l&rsquo;horizon, l&rsquo;ornement et les d\u00e9lices de la sph\u00e8re dans laquelle elle commen\u00e7ait \u00e0 se mouvoir : elle \u00e9tait ainsi que l&rsquo;\u00e9toile du matin, brillante de sant\u00e9, de bonheur et de gloire. Elle \u00e9tait ainsi que l&rsquo;\u00e9toile du matin, brillante de sant\u00e9, de bonheur et de gloire. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais l&rsquo;\u00e9toile du matin, le Fran\u00e7ais de Neandertal n&rsquo;en voulait plus &ndash; et le chevalier ne s&rsquo;est gu\u00e8re press\u00e9 pour la d\u00e9fendre :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; O quelle r\u00e9volution ! ! ! Et quel c&oelig;ur faudrait-il avoir pour contempler sans \u00e9motion cette \u00e9l\u00e9vation, et cette chute ! Que j&rsquo;\u00e9tais loin de m&rsquo;imaginer lorsque je la voyais inspirer \u00e0 la fois la v\u00e9n\u00e9ration et l&rsquo;enthousiasme d&rsquo;un amour respectueux, qu&rsquo;elle d&ucirc;t un jour avoir \u00e0 se d\u00e9fendre contre l&rsquo;infortune dont le germe \u00e9tait dans son sein ! J&rsquo;\u00e9tais encore plus \u00e9loign\u00e9 de m&rsquo;imaginer que je dusse voir de mon vivant de tels d\u00e9sastres l&rsquo;accabler tout-\u00e0-coup, chez une nation vaillante, pleine de dignit\u00e9 ; chez une nation compos\u00e9e d&rsquo;hommes d&rsquo;honneur et de chevaliers : je croyais que dix mille \u00e9p\u00e9es seraient tir\u00e9es de leurs fourreaux pour la venger du premier regard qui l&rsquo;aurait menac\u00e9e d&rsquo;une insulte! &mdash; Mais le si\u00e8cle de la chevalerie est pass\u00e9. &mdash; Celui des sophistes, des \u00e9conomistes et des calculateurs lui a succ\u00e9d\u00e9; et la gloire de l&rsquo;Europe est \u00e9teinte \u00e0 jamais. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On r\u00e9p\u00e8te en anglais car c&rsquo;est sublime :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>But the age of chivalry is gone. That of sophisters, economists; and calculators has succeeded; and the glory of Europe is extinguished forever.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Burke poursuit :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo;  Jamais, non jamais nous ne reverrons cette g\u00e9n\u00e9reuse loyaut\u00e9 envers le rang et envers le sexe, cette soumission alti\u00e8re, cette ob\u00e9issance, cette subordination du c&oelig;ur, qui, dans la servitude m\u00eame, conservaient l&rsquo;esprit d&rsquo;une libert\u00e9 exalt\u00e9e ! L&rsquo;ornement naturel de la vie, cette d\u00e9fense si g\u00e9n\u00e9reuse des nations, cette p\u00e9pini\u00e8re de tous les sentiments courageux et des entreprises h\u00e9ro\u00efques&#8230;. tout est perdu. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et ici il se rapproche de Novalis (voyez mon texte sur cette pens\u00e9e illumin\u00e9e) et de Tolkien &ndash; la sensibilit\u00e9 elfique et nostalgique :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Elle est perdue cette sensibilit\u00e9 des principes, cette chastet\u00e9 de l&rsquo;honneur pour laquelle une tache \u00e9tait une blessure ; qui inspirait le courage en adoucissant la f\u00e9rocit\u00e9 ; qui ennoblissait tout ce qu&rsquo;elle touchait, et qui faisait perdre au vice lui-m\u00eame la moiti\u00e9 de son danger, en lui faisant perdre toute sa grossi\u00e8ret\u00e9. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong>Le romantique, l&rsquo;aristocrate, le nostalgique vont passer pour d&rsquo;abrutis ringards pas suffisamment lib\u00e9r\u00e9s :<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Mais maintenant, tout va changer, et les illusions s\u00e9duisantes qui rendaient le pouvoir aimable et l&rsquo;ob\u00e9issance lib\u00e9rale, qui donnaient de l&rsquo;harmonie aux diff\u00e9rentes ombres de la vie, et qui, par une douce assimilation, incorporaient dans la politique les sentiments qui embellissent et adoucissent la soci\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, s&rsquo;\u00e9vanouissent devant ce nouvel empire irr\u00e9sistible des lumi\u00e8res et de la raison. On arrache avec rudesse toutes les draperies d\u00e9centes de la vie ; on va rejeter pour jamais, comme une morale ridicule, absurde et antique, toutes ces id\u00e9es que l&rsquo;imagination nous repr\u00e9sente comme le riche mobilier de la morale ! &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le ricanement et le persiflage mettront fin au vieux monde. Le roi des temps anciens va devenir un palliatif,  machin qu&rsquo;on voit \u00e0 la t\u00e9l\u00e9. Il est people le roi. Burke :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Dans ce nouvel ordre de choses, un roi n&rsquo;est qu&rsquo;un homme, une reine n&rsquo;est qu&rsquo;une femme : une femme n&rsquo;est qu&rsquo;un \u00eatre, et non du premier ordre. On traite de romanesques et d&rsquo;extravagants tous les hommages que l&rsquo;on rendait au beau sexe en g\u00e9n\u00e9ral, et sans distinction d&rsquo;objets. Le r\u00e9gicide, le parricide, le sacril\u00e8ge, ne sont plus que des fictions superstitieuses propres \u00e0 corrompre la jurisprudence en lui faisant perdre sa simplicit\u00e9. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong>Belle conclusion :<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Le meurtre d&rsquo;un roi, d&rsquo;une reine, d&rsquo;un \u00e9v\u00eaque ou d&rsquo;un p\u00e8re, ne sont que des homicides ordinaires&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;homme moderne est devenu glac\u00e9 comme la terreur et la rationalit\u00e9 qu&rsquo;il a r\u00e9pandues sur le monde :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; D&rsquo;apr\u00e8s le syst\u00e8me de cette philosophie barbare ? qui n&rsquo;a pu na&icirc;tre que dans des c&oelig;urs glac\u00e9s et des esprits avilis ; syst\u00e8me aussi d\u00e9nu\u00e9 de sagesse que de toute esp\u00e8ce de go&ucirc;t et d&rsquo;\u00e9l\u00e9gance, les lois n&rsquo;ont plus d&rsquo;autres gardiens que la terreur qui leur est propre, et elles n&rsquo;existent que par l&rsquo;int\u00e9r\u00eat que les individus pourront y trouver d&rsquo;apr\u00e8s leurs sp\u00e9culations secr\u00e8tes, ou \u00e0 les \u00e9luder pour leur avantage personnel. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Fin de la chevalerie ? Le r\u00e9sultat sera l\u00e0 : le tyran avec des rebelles.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Lorsqu&rsquo;il sera d\u00e9truit dans le c&oelig;ur des hommes, ce vieux, ce f\u00e9al et ce chevaleresque esprit de loyaut\u00e9 qui affranchissait \u00e0 la fois les rois et les sujets des pr\u00e9cautions de la tyrannie, alors les complots et les assassinats seront remplac\u00e9s par des meurtres et par des confiscations, et l&rsquo;on verra se d\u00e9rouler ces maximes atroces et sanguinaires, que renferme le code politique de tout pouvoir qui ne repose ni sur son propre honneur, ni sur celui de ceux qui doivent lui ob\u00e9ir. Les rois deviendront tyrans par politique, lorsque les sujets seront rebelles par principe. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Eh oui le gilet jaune a deux si\u00e8cles de r\u00e9sistance-gonflette derri\u00e8re lui. Mais la r\u00e9publique se d\u00e9fend bien, qui gouverne si mal&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Or notre bel aristo r\u00e9publicain Alexandre Dumas (c&rsquo;\u00e9tait plut\u00f4t un amateur de barricades) le pressentit aussi. Ecoutez-le, notre visionnaire, qui \u00e9crit dans Vingt ans apr\u00e8s :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Raoul, sachez distinguer toujours le roi de la royaut\u00e9 ; le roi n&rsquo;est qu&rsquo;un homme, la royaut\u00e9, c&rsquo;est l&rsquo;esprit de Dieu ; quand vous serez dans le doute de savoir qui vous devez servir, abandonnez l&rsquo;apparence mat\u00e9rielle pour le principe invisible, car le principe invisible est tout. Seulement, Dieu a voulu rendre ce principe palpable en l&rsquo;incarnant dans un homme. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Athos adresse ses reproches d&rsquo;aristocrate nostalgique au pauvre d&rsquo;Artagnan : &laquo; Parce que tous les gentilshommes sont fr\u00e8res, parce que vous \u00eates gentilhomme, parce que les rois de tous les pays sont les premiers entre les gentilshommes, parce que la pl\u00e8be aveugle, ingrate et b\u00eate prend toujours plaisir \u00e0 abaisser ce qui lui est sup\u00e9rieur ; et c&rsquo;est vous, vous, d&rsquo;Artagnan, l&rsquo;homme de la vieille seigneurie, l&rsquo;homme au beau nom, l&rsquo;homme \u00e0 la bonne \u00e9p\u00e9e, qui avez contribu\u00e9 \u00e0 livrer un roi \u00e0 des marchands de bi\u00e8re, \u00e0 des tailleurs, \u00e0 des charretiers ! &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Car Burke oublie que c&rsquo;est d&rsquo;Angleterre qu&rsquo;est venu le bourgeois&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo;The bourgeois was an entirely deliberate creation of early modern thought, an effort at social engineering that sought to create social peace by changing human natureitself.<\/em> &raquo;(Fukuyama)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Sources<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Burke &ndash; R\u00e9flexions&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dumas &ndash; Vingt ans apr\u00e8s <\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Edmond Burke et la fin de la chevalerie On connait Burke sans le lire. Or il se r\u00e9v\u00e8le un po\u00e8te, un nostalgique, premier d&rsquo;une belle lign\u00e9e qui va jusqu&rsquo;\u00e0 Tolkien, comme je l&rsquo;ai montr\u00e9 dans mes livres. C&rsquo;est qu&rsquo;avant la salle de bains am\u00e9ricaine et le recyclage des eaux us\u00e9es, le monde \u00e9tait plus pur.&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[27],"tags":[2791,19134,10410,2640,8051,10416],"class_list":["post-78689","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-les-carnets-de-nicolas-bonnal-1","tag-alexandre","tag-aristocratie","tag-athos","tag-bonnal","tag-chevalier","tag-dumas"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/78689","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=78689"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/78689\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=78689"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=78689"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=78689"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}