{"id":78911,"date":"2019-10-21T05:06:28","date_gmt":"2019-10-21T05:06:28","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2019\/10\/21\/saint-exupery-contre-la-vie-ordinaire\/"},"modified":"2019-10-21T05:06:28","modified_gmt":"2019-10-21T05:06:28","slug":"saint-exupery-contre-la-vie-ordinaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2019\/10\/21\/saint-exupery-contre-la-vie-ordinaire\/","title":{"rendered":"Saint-Exup\u00e9ry contre la vie ordinaire"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Saint-Exup\u00e9ry contre la vie ordinaire<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Ecrivain rarement relu car incompris et saccag\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, Antoine de Saint-Exup\u00e9ry nous donnait pourtant une bonne vision du monde moderne dans Terre des Hommes. Et cela donne :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Conduits par le m\u00eame chauffeur taciturne, un matin de pluie. Je regardais autour de moi : des points lumineux luisaient dans l&rsquo;ombre, des cigarettes ponctuaient des m\u00e9ditations. Humbles m\u00e9ditations d&#8217;employ\u00e9s vieillis. &Agrave; combien d&rsquo;entre nous ces compagnons avaient-ils servi de dernier cort\u00e8ge ? &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ici en Espagne, j&rsquo;entends toujours \u00e9baubi la nullit\u00e9 de nos retrait\u00e9s fran\u00e7ais sur le paseo maritime. Ils ne parlent que de leur sant\u00e9, du m\u00e9decin, des remboursements, de leur immobilier, et de machin qui est \u00e0 Sydney ou \u00e0 Harvard. Le grand remplacement a d\u00e9j\u00e0 eu lieu, il a \u00e9t\u00e9 spirituel et moral, je ne crois pas une seconde \u00e0 un quelconque redressement, et cela donne la m\u00e9diocrit\u00e9 d\u00e9j\u00e0 d\u00e9crite au dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle (voyez aussi les analyses de notre ami Mircea Marghescu sur Dosto\u00efevski, synth\u00e9tis\u00e9es r\u00e9cemment par Philippe Grasset). Cela donne sous la plume de Saint-Ex : <\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Je surprenais aussi les confidences que l&rsquo;on \u00e9changeait \u00e0 voix basse. Elles portaient sur les maladies, l&rsquo;argent, les tristes soucis domestiques. Elles montraient les murs de la prison terne dans laquelle ces hommes s&rsquo;\u00e9taient enferm\u00e9s. Et, brusquement, m&rsquo;apparut le visage de la destin\u00e9e. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ensuite notre a\u00e8de du petit prince se d\u00e9foule. Et ce n&rsquo;est pas \u00e0 raconter aux enfants ni aux \u00e9l\u00e8ves :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Vieux bureaucrate, mon camarade ici pr\u00e9sent, nul jamais ne t&rsquo;a fait \u00e9vader et tu n&rsquo;en es point responsable. Tu as construit ta paix \u00e0 force d&rsquo;aveugler de ciment, comme le font les termites, toutes les \u00e9chapp\u00e9es vers la lumi\u00e8re. Tu t&rsquo;es roul\u00e9 en boule dans ta s\u00e9curit\u00e9 bourgeoise, tes routines, les rites \u00e9touffants de ta vie provinciale, tu as \u00e9lev\u00e9 cet humble rempart contre les vents et les mar\u00e9es et les \u00e9toiles. Tu ne veux point t&rsquo;inqui\u00e9ter des grands probl\u00e8mes, tu as eu bien assez de mal \u00e0 oublier ta condition d&rsquo;homme. Tu n&rsquo;es point l&rsquo;habitant d&rsquo;une plan\u00e8te errante, tu ne te poses point de questions sans r\u00e9ponse : tu es un petit bourgeois de Toulouse. Nul ne t&rsquo;a saisi par les \u00e9paules quand il \u00e9tait temps encore. Maintenant, la glaise dont tu es form\u00e9 a s\u00e9ch\u00e9, et s&rsquo;est durcie, et nul en toi ne saurait d\u00e9sormais r\u00e9veiller le musicien endormi ou le po\u00e8te, ou l&rsquo;astronome qui peut-\u00eatre t&rsquo;habitait d&rsquo;abord. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le successeur peut toujours devenir disc-jockey (trois fils de mes amis d&rsquo;enfance sont disc-jockeys !), avocat d&rsquo;affaires ou faire des jeux de mots.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;aviation faisait alors r\u00eaver&hellip; Chantre d&rsquo;une certaine modernit\u00e9, notre auteur voit vite l&rsquo;impasse technique &ndash; m\u00eame l&rsquo;aviation des pionniers d\u00e9g\u00e9n\u00e8re :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Je ne me plains plus des rafales de pluie. La magie du m\u00e9tier m&rsquo;ouvre un monde o&ugrave; j&rsquo;affronterai, avant deux heures, les dragons noirs et les cr\u00eates couronn\u00e9es d&rsquo;une chevelure d&rsquo;\u00e9clairs bleus, o&ugrave;, la nuit venue, d\u00e9livr\u00e9, je lirai mon chemin dans les astres. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Apr\u00e8s la prose po\u00e9tique, la crue r\u00e9alit\u00e9. Le ciel de l&rsquo;id\u00e9al h\u00e9ro\u00efque devient usine ou laboratoire :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Ainsi se d\u00e9roulait notre bapt\u00eame professionnel, et nous commencions de voyager. Ces voyages, le plus souvent, \u00e9taient sans histoire. Nous descendions en paix, comme des plongeurs de m\u00e9tier, dans les profondeurs de notre domaine. Il est aujourd&rsquo;hui bien explor\u00e9. Le pilote, le m\u00e9canicien et le radio ne tentent plus une aventure, mais s&rsquo;enferment dans un laboratoire. Ils ob\u00e9issent \u00e0 des jeux d&rsquo;aiguilles, et non plus au d\u00e9roulement de paysages. Au-dehors, les montagnes sont immerg\u00e9es dans les t\u00e9n\u00e8bres, mais ce ne sont plus des montagnes. Ce sont d&rsquo;invisibles puissances dont il faut calculer l&rsquo;approche. Le radio, sagement, sous la lampe, note des chiffres, le m\u00e9canicien pointe la carte, et le pilote corrige sa route si les montagnes ont d\u00e9riv\u00e9, si les sommets qu&rsquo;il d\u00e9sirait doubler \u00e0 gauche se sont d\u00e9ploy\u00e9s en face de lui dans le silence et le secret de pr\u00e9paratifs militaires. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;aviation de la seconde guerre mondiale qui marquera la fin absolue de l&rsquo;histoire. Voyez le l\u00e9gendaire d\u00e9but du film de Wyler Nos plus belles ann\u00e9es. Depuis le progr\u00e8s pi\u00e9tine mais comme tout est termin\u00e9&#8230; On perd ses jours dans le smartphone&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Vient la fameuse parabole du Mozart assassin\u00e9. On va lire plut\u00f4t le passage peu sage et oubli\u00e9 de ce sympathique ma&icirc;tre qui se prend ici pour C\u00e9line. Il \u00e9voque comme on sait des ouvriers polonais :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Les voitures de premi\u00e8re \u00e9taient vides&hellip; Tout un peuple enfonc\u00e9 dans les mauvais songes et qui regagnait sa mis\u00e8re. De grosses t\u00eates ras\u00e9es roulaient sur le bois des banquettes. Hommes, femmes, enfants, tous se retournaient de droite \u00e0 gauche, comme attaqu\u00e9s par tous ces bruits, toutes ces secousses qui les mena\u00e7aient dans leur oubli. Ils n&rsquo;avaient point trouv\u00e9 l&rsquo;hospitalit\u00e9 d&rsquo;un bon sommeil. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et voici qu&rsquo;ils me semblaient avoir \u00e0 demi perdu qualit\u00e9 humaine, ballott\u00e9s d&rsquo;un bout de l&rsquo;Europe \u00e0 l&rsquo;autre par les courants \u00e9conomiques, arrach\u00e9s \u00e0 la petite maison du Nord, au minuscule jardin, aux trois pots de g\u00e9ranium que j&rsquo;avais remarqu\u00e9s autrefois \u00e0 la fen\u00eatre des mineurs polonais. Ils n&rsquo;avaient rassembl\u00e9 que les ustensiles de cuisine, les couvertures et les rideaux, dans des paquets mal ficel\u00e9s et crev\u00e9s de hernies. Mais tout ce qu&rsquo;ils avaient caress\u00e9 ou charm\u00e9, tout ce qu&rsquo;ils avaient r\u00e9ussi \u00e0 apprivoiser en quatre ou cinq ann\u00e9es de s\u00e9jour en France, le chat, le chien et le g\u00e9ranium, ils avaient d&ucirc; les sacrifier et ils n&#8217;emportaient avec eux que ces batteries de cuisine. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;\u00e9vocation devient dure :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Un enfant t\u00e9tait une m\u00e8re si lasse qu&rsquo;elle paraissait endormie. La vie se transmettait dans l&rsquo;absurde et le d\u00e9sordre de ce voyage. Je regardai le p\u00e8re. Un cr\u00e2ne pesant et nu comme une pierre. Un corps pli\u00e9 dans l&rsquo;inconfortable sommeil, emprisonn\u00e9 dans les v\u00eatements de travail, fait de bosses et de creux. L&rsquo;homme \u00e9tait pareil \u00e0 un tas de glaise. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et l&rsquo;\u00e9vocation devient m\u00eame terrible (le monde moderne d\u00e9go&ucirc;te tout le monde sauf les porcs, comme dirait Gilles Chatelet) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Et l&rsquo;autre qui n&rsquo;est plus aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;une machine \u00e0 piocher ou \u00e0 cogner, \u00e9prouvait ainsi dans son c&oelig;ur l&rsquo;angoisse d\u00e9licieuse. Le myst\u00e8re, c&rsquo;est qu&rsquo;ils soient devenus ces paquets de glaise. Dans quel moule terrible ont-ils pass\u00e9, marqu\u00e9s par lui comme par une machine \u00e0 emboutir ? Un animal vieilli conserve sa gr\u00e2ce. Pourquoi cette belle argile humaine est-elle ab&icirc;m\u00e9e ? &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Une envol\u00e9e verbale sur ce remugle humain :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Et je poursuivis mon voyage parmi ce peuple dont le sommeil \u00e9tait trouble comme un mauvais lieu. Il flottait un bruit vague fait de ronflements rauques, de plaintes obscures, du raclement des godillots de ceux qui, bris\u00e9s d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, essayaient l&rsquo;autre. Et toujours en sourdine cet intarissable accompagnement de galets retourn\u00e9s par la mer. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Puis Mozart arrive :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Quand il na&icirc;t par mutation dans les jardins une rose nouvelle, voil\u00e0 tous les jardiniers qui s&rsquo;\u00e9meuvent. On isole la rose, on cultive la rose, on la favorise. Mais il n&rsquo;est point de jardinier pour les hommes. Mozart enfant sera marqu\u00e9 comme les autres par la machine \u00e0 emboutir. Mozart fera ses plus hautes joies de musique pourrie, dans la puanteur des caf\u00e9s concerts. Mozart est condamn\u00e9. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Saint-Ex envoie dinguer la charit\u00e9, soulignant plut\u00f4t l&rsquo;anesth\u00e9sie :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Je me disais : ces gens ne souffrent gu\u00e8re de leur sort. Et ce n&rsquo;est point la charit\u00e9 ici qui me tourmente. Il ne s&rsquo;agit point de s&rsquo;attendrir sur une plaie \u00e9ternellement rouverte. Ceux qui la portent ne la sentent pas. C&rsquo;est quelque chose comme l&rsquo;esp\u00e8ce humaine et non l&rsquo;individu qui est bless\u00e9 ici, qui est l\u00e9s\u00e9. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Retour \u00e0 C\u00e9line, au voyage en banlieue :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Je ne comprends plus ces populations des trains de banlieue, ces hommes qui se croient des hommes, et qui cependant sont r\u00e9duits, par une pression qu&rsquo;ils ne sentent pas, comme les fourmis, \u00e0 l&rsquo;usage qui en est fait. De quoi remplissent-ils, quand ils sont libres, leurs absurdes petits dimanches ? &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Enfin cette \u00e9vocation de la chanson en Russie, qui m&rsquo;a enchant\u00e9 enfant :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Une fois, en Russie, j&rsquo;ai entendu jouer du Mozart dans une usine. Je l&rsquo;ai \u00e9crit. J&rsquo;ai re\u00e7u deux cents lettres d&rsquo;injures. Je n&rsquo;en veux pas \u00e0 ceux qui pr\u00e9f\u00e8rent le beuglant. Ils ne connaissent point d&rsquo;autre chant. J&rsquo;en veux au tenancier du beuglant. Je n&rsquo;aime pas que l&rsquo;on ab&icirc;me les hommes. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Qu&rsquo;ils ont d\u00e9cid\u00e9ment raison d&rsquo;\u00eatre russophobes !<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Sources <\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Antoine de Saint-Exup\u00e9ry &ndash; Terre des hommes<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nicolas Bonnal &ndash; C\u00e9line, la col\u00e8re et les mots (Avatar, Amazon.fr)<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Saint-Exup\u00e9ry contre la vie ordinaire Ecrivain rarement relu car incompris et saccag\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, Antoine de Saint-Exup\u00e9ry nous donnait pourtant une bonne vision du monde moderne dans Terre des Hommes. 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