{"id":78977,"date":"2019-11-29T09:25:33","date_gmt":"2019-11-29T09:25:33","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2019\/11\/29\/autre-conte-hommage-a-evo\/"},"modified":"2019-11-29T09:25:33","modified_gmt":"2019-11-29T09:25:33","slug":"autre-conte-hommage-a-evo","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2019\/11\/29\/autre-conte-hommage-a-evo\/","title":{"rendered":"Autre conte (hommage \u00e0 Evo)"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Autre conte (hommage \u00e0 Evo)<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Autre conte \u00e9crit en 2006 \u00e0 Potosi et publi\u00e9 en 2009 (contes latinos, Ed. Michel de Maule). Il traite de l&rsquo;exp\u00e9rience spirituelle v\u00e9cue au  <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Salar_d'Uyuni\">Salar d&rsquo;Uyuni<\/a>. Comme on sait c&rsquo;est son lithium qui a chass\u00e9 Evo Morales. Extase, tu nous n\u00e9gliges&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>________________________<\/p>\n<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Le monast\u00e8re de sel<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Ils \u00e9taient sept : le guide, son assistant, un Allemand, un J0aponais, une Fran\u00e7aise, une Argentine et une fille des Indes. Ils devaient partir pour le <em>salar<\/em>, le plus grand lac sal\u00e9 du monde. Ils se pr\u00e9sent\u00e8rent et sympathis\u00e8rent superficiellement, comme il est coutume de faire pour ce genre de voyage qui n&rsquo;en est plus. Mais l&rsquo;excursion devait \u00eatre plus longue que celle d&rsquo;habitude r\u00e9serv\u00e9e aux touristes. Au moins quelques jours. On leur recommanda de se coucher t\u00f4t, de se couvrir beaucoup, et d&rsquo;avoir soin de leur sant\u00e9. Ainsi ils vivraient une inoubliable exp\u00e9rience.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ils partirent par une fra&icirc;che et lumineuse nuit andine. On voyait plus d&rsquo;\u00e9toiles dans ce ciel-l\u00e0 que dans tous les autres cieux du monde. Le ronron du moteur du gros 4X4 les assoupit. Le guide &ndash; il s&rsquo;appelait Emilio &ndash; quitta le d\u00e9sert et gagna le versant du volcan. Alors ils virent le somptueux lever du soleil, du dieu Inti, et tout l&rsquo;<em>amanecer<\/em>qui r\u00e9v\u00e8le le monde. Ils \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 transfigur\u00e9s de joie, comme des rois promis \u00e0 une royaut\u00e9 encore plus grande. Le g\u00e9ant de la montagne les salua d&rsquo;un regard clair. Il les invitait \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer sa demeure innombrable. Celle qu&rsquo;on n&rsquo;exploite pas mais qu&rsquo;on contemple.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les montagnes se succ\u00e9daient, avec leurs pentes douces, leurs gigantesques altitudes, leur bonhomie, leurs teintes folles. Il y a toutes les teintes, toutes les nuances dans ce monde qui n&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 plus de ce monde. Les ocres, le cuivre et le vert composent d\u00e9j\u00e0 une symphonie. Les cuivres soufflent et r\u00e9sonnent dans un espace infini, sous les lumi\u00e8res de la toile du ciel. Les couleurs et les sons se r\u00e9pondent, dit le Fran\u00e7ais : et c&rsquo;est ainsi que le monde devient c\u00e9l\u00e9bration.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Vers midi le moteur cessa son ronflement. Emilio les invita \u00e0 descendre de la voiture. Ils purent enfin s&rsquo;asperger d&rsquo;air pur, et \u00e9couter le murmure de la <em>puna<\/em>, et des buissons innombrables. Quel \u00e9tait le message de ces plantes d\u00e9sol\u00e9es ? Ils s&rsquo;approch\u00e8rent des geysers qui leur d\u00e9livr\u00e8rent le message liquide de la terre br&ucirc;l\u00e9e. Ces fum\u00e9es \u00e9tranges, ces incantations telluriques, il leur faudrait un jour les interpr\u00e9ter. Puis ils mang\u00e8rent, mais d\u00e9j\u00e0 ils mangeaient moins que sur terre, mais d\u00e9j\u00e0 ils avaient gagn\u00e9 cette hauteur. Ils ne roulaient pas du reste, ils naviguaient sur une nef curieuse de m\u00e9tal avec un guide et un assistant qui ne cessait de les informer et de les intriguer.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;apr\u00e8s-midi fut la lagune, la <em>laguna colorada<\/em>, toute de vert et puis de bleu, et scintillante sous le feu du soleil Inti. Les mirages se succ\u00e9daient et ils voyaient des villes magiques, des villes oubli\u00e9es dans ces d\u00e9serts du temps. Des animaux les accompagnaient prudents, des alpacas, des flamands roses qui becquetaient toute l&rsquo;ordure de la vase et la transformaient en or pur. L&rsquo;alchimie rose des flamands striait le ciel artiste quand ils prenaient en bon ordre leur envol cosmique vers le p\u00e2turage de l&rsquo;Id\u00e9e.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le soir ils gagn\u00e8rent un refuge glac\u00e9 tout pr\u00e8s du ciel veillaient d&rsquo;autres lagunes, d&rsquo;autres alpacas, d&rsquo;autres sommets \u00e9crasants et doux. La lumi\u00e8re de la journ\u00e9e illumina leur nuit, et ils firent des songes \u00e9toil\u00e9s. Et les \u00e9chelles du ciel tombaient comme des cordes sur les ombres de leur conscience.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le lendemain fut autre, ils virent l&rsquo;arbre de pierre, l&rsquo;arbre sculpt\u00e9 par la <em>Naturaleza<\/em>, par la Nature faite reine dans les lieux hors d&rsquo;atteinte. Toutes les pierres ont des visages, et les montagnes sont des peuples de pierres. Un chinchilla les salua. Ils virent d&rsquo;autres merveilles, s&rsquo;\u00e9loign\u00e8rent encore plus de leurs bases humaines.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et le voyage dura, dura. Ils gagn\u00e8rent le lac sal\u00e9. Sous un ciel d&rsquo;or et de cuivre, ils entr\u00e8rent dans cette mer de la tranquillit\u00e9 terrestre, et ils caress\u00e8rent les hexagones parfaits dessin\u00e9s par l&rsquo;espace. Ils priaient leur p\u00e8re qui est au SEL, ils \u00e9coutaient les musiques des sph\u00e8res et des cristaux. L&rsquo;eau et la glace les invitaient \u00e0 boire la coupe d&rsquo;harmonie. Dans ce monde de puret\u00e9 ils se br&ucirc;laient les peaux et s&rsquo;exaltaient l&rsquo;esprit.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ils d\u00e9cid\u00e8rent de marcher sur les eaux du <em>salar<\/em>de l&rsquo;amour. Ils \u00e9taient transport\u00e9s plus l\u00e9gers que les airs, plus augustes que l&rsquo;essence du monde. Dans la nature spectacle ils avaient extrait et distill\u00e9 l&rsquo;essence transcend\u00e9e des aspirations surhumaines. Ils log\u00e8rent dans un h\u00f4tel isol\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais un autre jour l&rsquo;assistant e parla, n\u00e9 d&rsquo;un village empli de la sagesse des momies. Il savait qu&rsquo;il y avait un lieu myst\u00e9rieux o&ugrave; se joignaient l&rsquo;espace et puis le temps, et o&ugrave; se dissipaient les heures. Ils le gagn\u00e8rent.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais le lieu magique se laissait d\u00e9sirer. Au z\u00e9nith du soleil, le moteur les abandonna. Mais ils n&rsquo;\u00e9taient plus loin, selon Cristobal, ce porteur d&rsquo;hommes. Au coucher du soleil, \u00e0 l&rsquo;<em>atardecer<\/em>, alors qu&rsquo;ils avaient chemin\u00e9 des heures sous un soleil \u00e9crasant et sans piti\u00e9, ils virent le haut lieu. Le froid et la faim commen\u00e7aient \u00e0 mordre, ils ne savaient pas s&rsquo;ils trouveraient de l&rsquo;eau. Emilio leur promit de revenir le lendemain r\u00e9parer la voiture.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;\u00e9tait un b\u00e2timent long et blanc, avec un toit d&rsquo;adobe, avec une pergola, perdu au milieu du sel. Ils entr\u00e8rent : un silence d&rsquo;or r\u00e9gnait dans le lieu pur de tout insecte. Les chambres se suivaient comme des cellules. Il y avait des citernes dehors, de quoi cuisiner. Mais il y avait bien longtemps qu&rsquo;ils n&rsquo;avaient plus cette faim-l\u00e0. Ils oubli\u00e8rent leur \u00e9puisement et dans cette torpeur spirituelle ils s&rsquo;endormirent chacun dans une chambre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le lendemain ils se r\u00e9veill\u00e8rent \u00e0 l&rsquo;aube. Et ils oubli\u00e8rent en effet que le temps passait autour d&rsquo;eux. Tout n&rsquo;\u00e9tait que mercredi des cendres mystique dans ce d\u00e9sert de sel. Alors ils chang\u00e8rent radicalement. Le guide-chauffeur-m\u00e9canicien oublia sa voiture, les filles se coup\u00e8rent les cheveux, les gar\u00e7ons s&rsquo;isol\u00e8rent et commenc\u00e8rent \u00e0 travailler le sel de la terre. Et ils fond\u00e8rent le monast\u00e8re du sel. Ils avaient march\u00e9 nu pieds dans le sel si cruel, ils go&ucirc;t\u00e8rent l&rsquo;ivresse purificatrice et lib\u00e9ratrice de ce monde blanc et ils apprirent \u00e0 se passer de tout sinon de la pri\u00e8re \u00e0 leur m\u00e8re la terre, \u00e0 leur p\u00e8re soleil, \u00e0 leurs s&oelig;urs les \u00e9toiles.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Combien de temps pass\u00e8rent-ils l\u00e0, \u00e0 \u00e9puiser leur vie dans de veines et splendides recherches ? Se peut-il qu&rsquo;une promenade f&ucirc;t devenue le lit de leur destin spirituel ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ils avaient fond\u00e9 un ordre et puis un rituel, tout p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 de la splendeur et de la vacuit\u00e9 du lieu, tout emplis du <em>Vac&iacute;o<\/em>cosmique qui roule des \u00e9ternit\u00e9s, lorsque nous nous \u00e9loignons de l&rsquo;illusion et de l&rsquo;objet. Ils n&rsquo;\u00e9taient plus filles ou gar\u00e7ons, ils \u00e9taient saints et serviteurs du soleil. Et ils voyaient des mirages, et ils oubliaient les tentations de ce qui avait \u00e9t\u00e9 le monde. La temp\u00e9rature du lieu refl\u00e9tait l&rsquo;\u00e9quanimit\u00e9 de leur \u00e2me.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>***<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La disparition de sept touristes dans un pays du tiers-monde fait toujours un peu de bruit. On se lan\u00e7a \u00e0 leur recherche, le guide n&rsquo;ayant plus donn\u00e9 de nouvelles. Ils s&rsquo;\u00e9taient visiblement \u00e9loign\u00e9s de pistes traditionnelles du <em>salar<\/em>o&ugrave; se croisent tous les jours des dizaines de v\u00e9hicules. Il \u00e9tait difficile de lancer trop de v\u00e9hicules. Mais on put rep\u00e9rer le signal du t\u00e9l\u00e9phone cellulaire \u00e9teint d&rsquo;un des touristes. Le patron de l&rsquo;entreprise eut alors l&rsquo;id\u00e9e de l&rsquo;h\u00f4tel de la ville fant\u00f4me. Il ne comprit pas ce qui \u00e9tait toutefois arriv\u00e9 \u00e0 son guide : avait-il perdu la t\u00eate ? Il allait en tout cas perdre son emploi.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>***<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les gar\u00e7ons s&rsquo;\u00e9taient ras\u00e9s, ils rev\u00eataient tous des robes de bure. Ils avaient d\u00e9tourn\u00e9 de leur usage tous les objets, tous les v\u00eatements futiles qui avaient \u00e9t\u00e9 en leur possession et qui maintenant appartenaient \u00e0 la communaut\u00e9 du sel. Ils arrivaient \u00e0 survivre en pratiquant l&rsquo;\u00e9conomie ; en travaillant habilement ils surent extraire de l&rsquo;eau et la distiller, et cro&icirc;tre quelques graines.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Un jour l&rsquo;Allemand vit un nouveau mirage. C&rsquo;\u00e9tait un tourbillon qui s&rsquo;\u00e9levait dans le ciel, un ciel presque d&rsquo;orage pour une fois. Il crut d&rsquo;abord \u00e0 une manifestation de la puissance terrestre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais les autres se joignirent \u00e0 lui : une menace venait, qui allait mettre fin \u00e0 leur vie monastique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>***<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Juan Carlos, le patron de l&rsquo;agence, \u00e9tait venu avec des militaires. L&rsquo;affaire \u00e9tait assez grave : ils \u00e9taient sur un terrain militaire, pr\u00e8s d&rsquo;une fronti\u00e8re. Il y avait un champ de mines : ils avaient eu de la chance. Ils auraient \u00e0 payer une lourde amende.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Puis une des jeunes filles au visage br&ucirc;l\u00e9 et aux cheveux si courts demanda quel jour on \u00e9tait. On commen\u00e7a alors \u00e0 les regarder avec commis\u00e9ration et moins de s\u00e9v\u00e9rit\u00e9. Ils \u00e9taient paum\u00e9s : eux-m\u00eames avaient perdu leur s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, voyaient leur condition mis\u00e9rable, leurs haillons, souffraient des privations, de l&rsquo;eau rancie et de l&rsquo;horreur du sel. Il faudrait les hospitaliser.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On les ramena en ville puis dans la capitale. On leur demanda ce qui s&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9, comment ils avaient pu croire \u00eatre sortis du monde (eux, simples touristes), et comment &ndash; en quelques heures &ndash; ils avaient perdu toute notion du temps. Il est vrai qu&rsquo;ils avaient bris\u00e9 leurs montres comme Emilio avait sabot\u00e9 &ndash; inexplicablement &ndash; le moteur de sa voiture. Quant \u00e0 Cristobal, il avait disparu \u00e0 l&rsquo;aube des retrouvailles avec la civilisation. On le rechercha f\u00e9brilement. On rasa la b\u00e2tisse, on couvrit de barbel\u00e9s cette partie du <em>salar<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>***<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Moi qui parle pour les \u00e9toiles, moi qui \u00e9tais le sel de l&rsquo;\u00e2me universelle, je dis que ce haut lieu existe, ou existait. Il illuminait le monde humain, il \u00e9tait un lieu sacr\u00e9, un <em>Huaca aymara<\/em>. Ceux qui l&rsquo;avaient construit sont morts, ils avaient b\u00e2ti du parfait. Il est simplement peinant, m\u00eame pour les pierres qui ont forme de cr\u00e2ne, que cette beaut\u00e9 ne puisse plus \u00eatre c\u00e9l\u00e9br\u00e9e par l&rsquo;homme. Elle peut maintenant simplement \u00eatre travers\u00e9e en un \u00e9clair de temps m\u00e9canique, elle peut simplement \u00eatre photographi\u00e9e, ni\u00e9e ou ignor\u00e9e, sauf par un \u00e9tudiant de la nature, un de ceux qu&rsquo;ils nomment savants. Ils ont perdu ce qui les faisait homme, mais nous perdons aussi ce qui nous faisait cosmos. Et moi esprit de la nature je r\u00eave aussi de temps meilleurs, o&ugrave; l&rsquo;on se br&ucirc;le l&rsquo;esprit pour adorer l&rsquo;univers dont je suis.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Autre conte (hommage \u00e0 Evo) Autre conte \u00e9crit en 2006 \u00e0 Potosi et publi\u00e9 en 2009 (contes latinos, Ed. Michel de Maule). Il traite de l&rsquo;exp\u00e9rience spirituelle v\u00e9cue au Salar d&rsquo;Uyuni. Comme on sait c&rsquo;est son lithium qui a chass\u00e9 Evo Morales. 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