{"id":79010,"date":"2019-12-16T07:35:00","date_gmt":"2019-12-16T07:35:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2019\/12\/16\/a-rebourset-le-degout-du-monde-bourgeois\/"},"modified":"2019-12-16T07:35:00","modified_gmt":"2019-12-16T07:35:00","slug":"a-rebourset-le-degout-du-monde-bourgeois","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2019\/12\/16\/a-rebourset-le-degout-du-monde-bourgeois\/","title":{"rendered":"A rebours\u00a0et le d\u00e9go\u00fbt du monde bourgeois"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">A rebours et le d\u00e9go&ucirc;t du monde bourgeois<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Toute la rage des litt\u00e9raires contre la pollution bourgeoise&#8230; En un mot ? Huysmans : &laquo; devant l&rsquo;approbation des suffrages, il finissait par leur d\u00e9couvrir d&rsquo;imperceptibles tares &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est le plus grand roman contre le monde moderne et ses hommes modernes, et il ne tombe pas comme Bloy dans le pi\u00e8ge tartuffe du m\u00e9di\u00e9valisme nostalgique. C&rsquo;est Oscar Wilde qui rend un bel hommage \u00e0 l&rsquo;A rebours de Huysmans dans son Dorian Gray (chapitres X et XI). On l&rsquo;\u00e9coute :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; C&rsquo;\u00e9tait un roman sans intrigue, avec un seul personnage, la simple \u00e9tude psychologique d&rsquo;un jeune Parisien qui occupait sa vie en essayant de r\u00e9aliser, au dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle, toutes les passions et les modes de penser des autres si\u00e8cles, et de r\u00e9sumer en lui les \u00e9tats d&rsquo;esprit par lequel le monde avait pass\u00e9, aimant pour leur simple artificialit\u00e9 ces renonciations que les hommes avaient follement appel\u00e9es Vertus, aussi bien que ces r\u00e9voltes naturelles que les hommes sages appellent encore P\u00each\u00e9s. Le style en \u00e9tait curieusement cisel\u00e9, vivant et obscur tout \u00e0 la fois, plein d&rsquo;argot et d&rsquo;archa\u00efsmes, d&rsquo;expressions techniques et de phrases travaill\u00e9es, comme celui qui caract\u00e9rise les ouvrages de ces fins artistes de l&rsquo;\u00e9cole fran\u00e7aise : les Symbolistes. Il s&rsquo;y trouvait des m\u00e9taphores aussi monstrueuses que des orchid\u00e9es et aussi subtiles de couleurs. La vie des sens y \u00e9tait d\u00e9crite dans des termes de philosophie mystique. On ne savait plus par instants si on lisait les extases spirituelles d&rsquo;un saint du moyen \u00e2ge ou les confessions morbides d&rsquo;un p\u00e9cheur moderne. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Evidemment il y a un prix \u00e0 payer :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; C&rsquo;\u00e9tait un livre empoisonn\u00e9. De lourdes vapeurs d&rsquo;encens se d\u00e9gageaient de ses pages, obscurcissant le cerveau. La simple cadence des phrases, l&rsquo;\u00e9trange monotonie de leur musique toute pleine de refrains compliqu\u00e9s et de mouvements savamment r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, \u00e9voquaient dans l&rsquo;esprit du jeune homme, \u00e0 mesure que les chapitres se succ\u00e9daient, une sorte de r\u00eaverie, un songe maladif, le rendant inconscient de la chute du jour et de l&rsquo;envahissement des ombres. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Car ce livre rend malade :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Pendant des ann\u00e9es, Dorian Gray ne put se lib\u00e9rer de l&rsquo;influence de ce livre ; il serait peut-\u00eatre plus juste de dire qu&rsquo;il ne songea jamais \u00e0 s&rsquo;en lib\u00e9rer. Il avait fait venir de Paris neuf exemplaires \u00e0 grande marge de la premi\u00e8re \u00e9dition, et les avait fait relier de diff\u00e9rentes couleurs, en sorte qu&rsquo;ils pussent concorder avec ses humeurs vari\u00e9es et les fantaisies changeantes de son caract\u00e8re, sur lequel, il semblait, par moments, avoir perdu tout contr\u00f4le. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les dandys m\u00e9contents, les \u00e9tudiants s&rsquo;y retrouvent depuis. Wilde :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Le h\u00e9ros du livre, le jeune et prodigieux Parisien, en qui les influences romanesques et scientifiques s&rsquo;\u00e9taient si \u00e9trangement confondues, lui devint une sorte de pr\u00e9figuration de lui-m\u00eame ; et \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, ce livre lui semblait \u00eatre l&rsquo;histoire de sa propre vie, \u00e9crite avant qu&rsquo;il ne l&rsquo;e&ucirc;t v\u00e9cue. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Venons-en \u00e0 Huysmans qui d\u00e9nonce un si\u00e8cle et demi avant nous donc &laquo; ce sentimentalisme imb\u00e9cile combin\u00e9 avec une f\u00e9rocit\u00e9 pratique, (qui) repr\u00e9sentait la pens\u00e9e dominante du si\u00e8cle&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On est en plein Kali-Yuga et les castes s&rsquo;\u00e9croulent. Il tape bien sur la bourgeoisie parlementaire et r\u00e9publicaine et catho notre Huysmans :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Plus sc\u00e9l\u00e9rate, plus vile que la noblesse d\u00e9pouill\u00e9e et que le clerg\u00e9 d\u00e9chu, la bourgeoisie leur empruntait leur ostentation frivole, leur jactance caduque, qu&rsquo;elle d\u00e9gradait par son manque de savoir-vivre, leur volait leurs d\u00e9fauts qu&rsquo;elle convertissait en d&rsquo;hypocrites vices; et, autoritaire et sournoise, basse et couarde, elle mitraillait sans piti\u00e9 son \u00e9ternelle et n\u00e9cessaire dupe, la populace, qu&rsquo;elle avait elle-m\u00eame d\u00e9musel\u00e9e et apost\u00e9e pour sauter \u00e0 la gorge des<\/p>\n<\/p>\n<p><p>vieilles castes! &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le peuple s&rsquo;est fait avoir &ndash; comme toujours depuis 89 :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Maintenant, c&rsquo;\u00e9tait un fait acquis. Une fois sa besogne termin\u00e9e, la pl\u00e8be avait \u00e9t\u00e9, par mesure d&rsquo;hygi\u00e8ne, saign\u00e9e \u00e0 blanc; le bourgeois, rassur\u00e9e, tr\u00f4nait, jovial, de par la force de son argent et la contagion de sa sottise. Le r\u00e9sultat de son av\u00e8nement avait \u00e9t\u00e9 l&rsquo;\u00e9crasement de toute intelligence, la n\u00e9gation de toute probit\u00e9, la mort de tout art, et, en effet, les artistes avilis s&rsquo;\u00e9taient agenouill\u00e9s, et ils mangeaient, ardemment, de baisers les pieds f\u00e9tides des hauts maquignons et des bas satrapes dont les aum\u00f4nes les faisaient vivre! &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;am\u00e9ricanisation de nos temps imb\u00e9ciles et les impr\u00e9cations qui vont avec, tout y est :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; C&rsquo;\u00e9tait le grand bagne de l&rsquo;Am\u00e9rique transport\u00e9 sur notre continent; c&rsquo;\u00e9tait enfin, l&rsquo;immense, la profonde, l&rsquo;incommensurable goujaterie du financier et du parvenu, rayonnant, tel qu&rsquo;un abject soleil, sur la ville idol\u00e2tre qui \u00e9jaculait, \u00e0 plat ventre, d&rsquo;impurs cantiques devant le tabernacle impie des banques!<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Eh! croule donc, soci\u00e9t\u00e9! meurs donc, vieux monde! s&rsquo;\u00e9cria des Esseintes, indign\u00e9 par l&rsquo;ignominie du spectacle qu&rsquo;il \u00e9voquait; ce cri rompit le cauchemar qui l&rsquo;opprimait Ah! fit-il, dire que tout cela n&rsquo;est pas un r\u00eave! dire que je vais rentrer dans la turpide et servile cohue du si\u00e8cle! &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Des Esseintes \u00e9tudie la fatigue bien longtemps avant Peter Handke :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Comme il le disait, la nature a fait son temps; elle a d\u00e9finitivement lass\u00e9, par la d\u00e9go&ucirc;tante uniformit\u00e9 de ses paysages et de ses ciels, l&rsquo;attentive patience des raffin\u00e9s.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Au fond, quelle platitude de sp\u00e9cialiste confin\u00e9e dans sa partie, quelle petitesse de boutiqui\u00e8re tenant tel article \u00e0 l&rsquo;exclusion de tout autre, quel monotone magasin de prairies et d&rsquo;arbres, quelle banale agence de montagnes et de mers! &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Apr\u00e8s une heure de LCI ou de rue pi\u00e9tonne, on comprendra bien cette envol\u00e9e peu lyrique :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Positivement, il souffrait de la vue de certaines physionomies, consid\u00e9rait presque comme des insultes les mines paternes ou r\u00eaches de quelques visages, se sentait des envies de souffleter ce monsieur qui fl\u00e2nait, en fermant les paupi\u00e8res d&rsquo;un air docte, cet autre qui se balan\u00e7ait, en se souriant devant les glaces; cet autre enfin qui paraissait agiter un monde de pens\u00e9es, tout en d\u00e9vorant, les sourcils contract\u00e9s, les tartines et les faits divers d&rsquo;un journal. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;argent (&laquo; le commerce, ce chancre du monde &raquo;) p\u00e9n\u00e8tre et souille tout :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Il flairait une sottise si inv\u00e9t\u00e9r\u00e9e, une telle ex\u00e9cration pour ses id\u00e9es \u00e0 lui, un tel m\u00e9pris pour la litt\u00e9rature, pour l&rsquo;art, pour tout ce qu&rsquo;il adorait, implant\u00e9s, ancr\u00e9s dans ces \u00e9troits cerveaux de n\u00e9gociants, exclusivement pr\u00e9occup\u00e9s de filouteries et d&rsquo;argent et seulement accessibles \u00e0 cette basse distraction des esprits m\u00e9diocres, la politique, qu&rsquo;il rentrait en rage chez lui et se verrouillait avec ses livres. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Enfin, bien avant Greta, on en a marre des jeunes :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Enfin, il ha\u00efssait, de toutes ses forces, les g\u00e9n\u00e9rations nouvelles, ces couches d&rsquo;affreux rustres qui \u00e9prouvent le besoin de parler et de rire haut dans les restaurants et dans les caf\u00e9s, qui vous bousculent, sans demander pardon, sur les trottoirs, qui vous jettent, sans m\u00eame s&rsquo;excuser, sans m\u00eame saluer, les roues d&rsquo;une voiture d&rsquo;enfant, entre les jambes. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tel Baudelaire chez les Belges, Des Esseintes craque :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Pendant les derniers mois de son s\u00e9jour \u00e0 Paris, alors que, revenu de tout, abattu par l&rsquo;hypocondrie, \u00e9cras\u00e9 par le spleen, il \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 une telle sensibilit\u00e9 de nerfs que la vue d&rsquo;un objet ou d&rsquo;un \u00eatre d\u00e9plaisant se gravait profond\u00e9ment dans sa cervelle, et qu&rsquo;il fallait plusieurs jours pour en effacer m\u00eame l\u00e9g\u00e8rement l&#8217;empreinte, la figure humaine fr\u00f4l\u00e9e, dans la rue, avait \u00e9t\u00e9 l&rsquo;un de ses plus lancinants supplices. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et \u00e0 l&rsquo;heure de l&rsquo;ultime renaissance tartufe du catholicisme dit romain, Huysmans remarque :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Cette \u00e2pret\u00e9 de gain, ce prurit de lucre, s&rsquo;\u00e9taient aussi r\u00e9percut\u00e9s dans cette autre classe qui s&rsquo;\u00e9tait constamment \u00e9tay\u00e9e sur la noblesse, dans le clerg\u00e9. Maintenant on apercevait, aux quatri\u00e8mes pages des journaux, des annonces de cors aux pieds gu\u00e9ris par un pr\u00eatre. Les monast\u00e8res s&rsquo;\u00e9taient m\u00e9tamorphos\u00e9s en des usines d&rsquo;apothicaires et de liquoristes. Ils vendaient des recettes ou fabriquaient eux-m\u00eames: l&rsquo;ordre de C&icirc;teaux, du chocolat, de la trappistine, de la semouline et de l&rsquo;alcoolature d&rsquo;arnica; les ff. maristes du biphosphate de chaux m\u00e9dicinal et de l&rsquo;eau d&rsquo;arquebuse; les jacobins de l&rsquo;\u00e9lixir antiapoplectique; les disciples de saint Beno&icirc;t, de la b\u00e9n\u00e9dictine; les religieux de saint Bruno, de la chartreuse. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On est d\u00e9j\u00e0 dans le tourisme ou la gastronomie monastique :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Le n\u00e9goce avait envahi les clo&icirc;tres o&ugrave;, en guise d&rsquo;antiphonaires, les grands livres de commerce posaient sur des lutrins. De m\u00eame qu&rsquo;une l\u00e8pre, l&rsquo;avidit\u00e9 du si\u00e8cle ravageait l&rsquo;\u00e9glise, courbait des moines sur des inventaires et des factures, transformait les sup\u00e9rieurs en des confiseurs et des m\u00e9dicastres, les fr\u00e8res lais et les convers, en de vulgaires emballeurs et de bas potards. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il reste les plaisirs des litt\u00e9ratures pointues, la latine ou la m\u00e9di\u00e9vale, et les cocktails de synesth\u00e9sie \u00e0 base de couleurs et de sons :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; La similitude se prolongeait encore: des relations de tons existaient dans la musique des liqueurs; ainsi pour ne citer qu&rsquo;une note, la b\u00e9n\u00e9dictine figure, pour ainsi dire, le ton mineur de ce ton majeur des alcools que les partitions commerciales d\u00e9signent sous le signe de chartreuse verte. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Boris Vian reprendra cette id\u00e9e (le &laquo; pianocktail &raquo;) dans l&rsquo;Ecume des jours. Huysmans poursuit :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Ces principes une fois admis, il \u00e9tait parvenu, gr\u00e2ce \u00e0 d&rsquo;\u00e9rudites exp\u00e9riences, \u00e0 se jouer sur la langue de silencieuses m\u00e9lodies, de muettes marches fun\u00e8bres \u00e0 grand spectacle, \u00e0 entendre, dans sa bouche, des soli de menthe, des duos de vesp\u00e9tro et de rhum. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Apr\u00e8s on s&rsquo;envole, on plane comme on disait jadis :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Il arrivait m\u00eame \u00e0 transf\u00e9rer dans sa m\u00e2choire de v\u00e9ritables morceaux de musique, suivant le compositeur, pas \u00e0 pas, rendant sa pens\u00e9e, ses effets, ses nuances, par des unions ou des contrastes voisins de liqueurs, par d&rsquo;approximatifs et savants m\u00e9langes. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Jamais on n&rsquo;aura autant d\u00e9nonc\u00e9 ce monde de consommation d\u00e9mocrate et bourgeoise, et jamais on n&rsquo;aura donn\u00e9 autant de moyens de le fuir.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Sources <\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Huysmans &#8211; A rebours<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Oscar Wilde &#8211; Dorian Gray<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Poe par Baudelaire<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A rebours et le d\u00e9go&ucirc;t du monde bourgeois Toute la rage des litt\u00e9raires contre la pollution bourgeoise&#8230; En un mot ? 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