{"id":79027,"date":"2019-12-27T09:49:24","date_gmt":"2019-12-27T09:49:24","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2019\/12\/27\/discours-sur-la-vertu\/"},"modified":"2019-12-27T09:49:24","modified_gmt":"2019-12-27T09:49:24","slug":"discours-sur-la-vertu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2019\/12\/27\/discours-sur-la-vertu\/","title":{"rendered":"Discours sur la Vertu"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_a.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:2em\">Discours sur la Vertu<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Si quelqu&rsquo;un m&rsquo;avait nagu\u00e8re pr\u00e9dit que le jour viendrait o&ugrave; je prononcerais sous la Coupole, et en costume d&rsquo;apparat, le discours annuel sur la vertu, j&rsquo;aurais trouv\u00e9 l&rsquo;id\u00e9e incongrue voire offensante, et j&rsquo;aurais r\u00e9pondu, en haussant les \u00e9paules, que, m\u00eame teint\u00e9e d&rsquo;ironie ou de malice, l&rsquo;\u00e9dification n&rsquo;\u00e9tait pas mon fort. Hors de question pour moi de finir en vieux sage s\u00e9v\u00e8re ou bienveillant. Je ne serais jamais ni un grand-papa ronchon (malgr\u00e9 les apparences) ni le b\u00e9nisseur espi\u00e8gle du monde qui vient. Et je ne voulais pas davantage sermonner un public captif que fuir l&rsquo;hom\u00e9lie dans le badinage. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Aussi \u00e9tais-je bien d\u00e9cid\u00e9, apr\u00e8s mon \u00e9lection, \u00e0 passer entre les gouttes et \u00e0 esquiver, ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e, ce morceau d&rsquo;\u00e9loquence artificiel, conventionnel et &ndash; osons le mot puisqu&rsquo;il figure dans le dictionnaire de l&rsquo;Acad\u00e9mie &ndash;,  <em>ringard. <\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Comme vous le voyez, j&rsquo;ai chang\u00e9. Au lieu de repousser l&rsquo;\u00e9ch\u00e9ance en me faisant tout petit, je l&rsquo;ai devanc\u00e9e. Mettant mes pas dans ceux de mes brillants pr\u00e9d\u00e9cesseurs, je me suis port\u00e9 volontaire, et c&rsquo;est Proust, en personne, qui a dict\u00e9 ce choix.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Lors d&rsquo;un d&icirc;ner \u00e0 Combray, dans la maison de famille du narrateur, Swann \u00e9prouve soudain le d\u00e9sir de partager un plaisir de lecture avec ses h\u00f4tes. Il cite le passage des  <em>M\u00e9moires  <\/em>de Saint-Simon o&ugrave; celui-ci raconte que Maul\u00e9vrier, ambassadeur du royaume de France en Espagne, avait eu l&rsquo;audace de tendre la main \u00e0 ses fils : &laquo; Vous savez, pr\u00e9cise Swann, c&rsquo;est ce Maul\u00e9vrier dont il dit : \u00ab\u00a0Jamais je ne vis sous cette \u00e9paisse bouteille que de l&rsquo;humeur, de la grossi\u00e8ret\u00e9 et des sottises.\u00a0\u00bb &raquo; Et Swann cite alors la phrase exacte de Saint-Simon : &laquo; Je ne sais si ce fut ignorance ou panneau, il voulut donner la main \u00e0 mes enfants. Je m&rsquo;en aper\u00e7us assez t\u00f4t pour l&rsquo;en emp\u00eacher. &raquo; &laquo; Mon grand-p\u00e8re, \u00e9crit Proust, s&rsquo;extasiait d\u00e9j\u00e0 sur \u00ab\u00a0ignorance ou panneau\u00a0\u00bb, mais mademoiselle C\u00e9line [la grand-tante du narrateur] s&rsquo;indignait d\u00e9j\u00e0 : \u00ab\u00a0Comment ? Vous admirez cela ? Eh bien ! C&rsquo;est du joli ! Mais qu&rsquo;est-ce que cela peut vouloir dire ; est-ce qu&rsquo;un homme n&rsquo;est pas autant qu&rsquo;un autre ? Qu&rsquo;est-ce que cela peut faire qu&rsquo;il soit duc ou cocher, s&rsquo;il a de l&rsquo;intelligence et du c&oelig;ur ? Il avait une belle mani\u00e8re d&rsquo;\u00e9lever ses enfants, votre Saint-Simon, s&rsquo;il ne leur disait pas de donner la main \u00e0 tous les honn\u00eates gens. Mais c&rsquo;est abominable, tout simplement. Et vous osez citer cela ?\u00a0\u00bb Et mon grand-p\u00e8re navr\u00e9, sentant l&rsquo;impossibilit\u00e9, devant cette obstruction, de chercher \u00e0 faire raconter \u00e0 Swann les histoires qui l&rsquo;eussent amus\u00e9, disait \u00e0 voix basse \u00e0 maman : \u00ab\u00a0Rappelle-moi donc le vers que tu m&rsquo;as appris et qui me soulage tant dans ces moments-l\u00e0. Ah ! Oui ! : &lsquo;Seigneur, que de vertus vous nous faites ha\u00efr !&rsquo; Ah ! Comme c&rsquo;est bien !\u00a0\u00bb &raquo; <\/p>\n<\/p>\n<p><p>La grand-tante indign\u00e9e et curieusement Swann lui-m\u00eame font un contresens sur la phrase de Saint-Simon :  <em>donner la main, <\/em>cela ne veut pas dire, en l&rsquo;occurrence, <em>tendre la main  <\/em>mais, comme le rappelle Daria Galateria dans son merveilleux ab\u00e9c\u00e9daire sur l&rsquo;\u00e9tiquette \u00e0 la cour de Versailles : c\u00e9der la priorit\u00e9 au passage des portes, mettre la personne \u00e0 sa droite, et la reconduire jusqu&rsquo;au pied de l&rsquo;escalier ext\u00e9rieur. Entre deux seigneurs de rang \u00e9gal, celui qui recevait laissait la droite \u00e0 son h\u00f4te : cela s&rsquo;appelle donner la main. Ce qui scandalise Saint-Simon, tr\u00e8s \u00e0 cheval sur les pr\u00e9s\u00e9ances, comme on sait, c&rsquo;est de voir ce malotru de Maul\u00e9vrier \u00e9tendre \u00e0 ses enfants un privil\u00e8ge r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 lui et \u00e0 son \u00e9pouse. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;erreur est manifeste, mais il n&rsquo;y a pas, pour autant, de v\u00e9ritable malentendu : Tante C\u00e9line n&rsquo;aurait pas \u00e9t\u00e9 plus indulgente envers Saint- Simon si l&rsquo;infraction au protocole que Maul\u00e9vrier s&rsquo;appr\u00eatait \u00e0 commettre lui \u00e9tait apparue en toute clart\u00e9. Car c&rsquo;est ce protocole maniaquement hi\u00e9rarchique, c&rsquo;est cette folie de la classification et du cloisonnement des \u00eatres qu&rsquo;elle jugeait d\u00e9testables. Et elle n&rsquo;aurait toujours pas compris qu&rsquo;on p&ucirc;t savourer impun\u00e9ment la trouvaille du mot &laquo; panneau &raquo; qui d\u00e9signait litt\u00e9ralement un filet utilis\u00e9 pour pi\u00e9ger le gibier. Il n&rsquo;existait pas, dans son esprit, de plaisir de la forme. Qu&rsquo;un \u00e9crivain continue de nous enchanter alors m\u00eame que la substance de ses ouvrages nous est devenue \u00e9trang\u00e8re : voil\u00e0 qui \u00e9tait, pour elle, proprement inconcevable. Ce miracle ne pouvait avoir lieu, car seul importait le fond. Rien d&rsquo;autre ne se faisait entendre dans un texte que son message. D&rsquo;o&ugrave; la frustration du grand- p\u00e8re et le vers qu&rsquo;il cite approximativement pour y puiser un peu de r\u00e9confort. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce vers est tir\u00e9 de  <em>La Mort de Pomp\u00e9e  <\/em>de Corneille. Pour complaire \u00e0 C\u00e9sar, le roi d&rsquo;&Eacute;gypte Ptol\u00e9m\u00e9e a fait ex\u00e9cuter Pomp\u00e9e qui s&rsquo;\u00e9tait r\u00e9fugi\u00e9 sur ses rivages. Mais C\u00e9sar \u00e9prouve un sentiment de honte \u00e0 voir son d\u00e9sir ainsi exauc\u00e9. Il m\u00e9prise la part de lui-m\u00eame qui y trouve son compte. Ce sc\u00e9nario satisfaisant ne correspond pas \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;il veut avoir de lui-m\u00eame. &laquo; Mais quel droit aviez-vous sur cette illustre vie ? &raquo; lance-t-il au roi trop z\u00e9l\u00e9. Et il rejoint Corn\u00e9lie, la veuve de Pomp\u00e9e. Bien que prisonni\u00e8re, celle-ci refuse de lui rendre hommage. &laquo; Rien ne me fait rougir que la honte de vivre &raquo;, lui dit-elle, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e et superbe. C\u00e9sar, saisi d&rsquo;admiration devant cette femme qui lui tient t\u00eate, ordonne sa lib\u00e9ration et &laquo; qu&rsquo;on l&rsquo;honore ici, mais en dame romaine \/ C&rsquo;est-\u00e0-dire un peu plus qu&rsquo;on n&rsquo;honore une reine &raquo;. Prise de court, Corn\u00e9lie a ce cri du c&oelig;ur : &laquo; &Ocirc; ciel ! Que de vertus vous me faites ha\u00efr &raquo; : elle doit se raidir contre la magnanimit\u00e9 de son vainqueur pour demeurer fid\u00e8le \u00e0 son \u00e9poux d\u00e9funt. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Rien de tel \u00e9videmment chez le grand-p\u00e8re accabl\u00e9. La vertu qu&rsquo;il voit, impuissant, se d\u00e9ployer dans la salle \u00e0 manger de Combray n&rsquo;est pas la magnanimit\u00e9 ; ce n&rsquo;est pas non plus l&rsquo;aust\u00e9rit\u00e9 ou le respect de la d\u00e9cence. Vieille fille, Tante C\u00e9line n&rsquo;est pas, en l&rsquo;occurrence, b\u00e9gueule. Elle ne reprend pas \u00e0 son compte l&rsquo;argumentaire m\u00e9morable du procureur Ernest Pinard contre  <em>Madame Bovary  <\/em>et contre  <em>Les Fleurs du Mal<\/em>. Elle ne juge pas Saint-Simon licencieux. Elle ne met pas en cause son &laquo; r\u00e9alisme grossier et offensant pour la pudeur &raquo;. Et elle se garde d&rsquo;assigner \u00e0 la litt\u00e9rature la mission &laquo; d&rsquo;orner et de recr\u00e9er l&rsquo;esprit en \u00e9levant l&rsquo;intelligence et en \u00e9purant les m&oelig;urs &raquo;. Ni C\u00e9sar ni Pinard, ni aristocrate ni, dans ce cas pr\u00e9cis, bourgeoise, Tante C\u00e9line est mue par le sentiment d&rsquo;humanit\u00e9. Aucune diff\u00e9rence de rang, de race ou de sexe ne r\u00e9siste \u00e0 son instinct d\u00e9mocratique. En tout autre &ndash; noble ou pl\u00e9b\u00e9ien, lointain aussi bien que familier &ndash; elle voit d&rsquo;abord un semblable. Aussi le d\u00e9coupage en tranches de la continuit\u00e9 humaine la met-elle dans tous ses \u00e9tats. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ne pas s&rsquo;y m\u00e9prendre donc : sous ses dehors spectaculairement anachroniques, Tante C\u00e9line est \u00e9minemment actuelle. Rien de plus contemporain que sa parole intempestive. Elle appara&icirc;t ridicule dans le r\u00e9cit de Proust. Mais rira bien h\u00e9las qui rira le dernier. La post\u00e9rit\u00e9, humoristes en t\u00eate, a choisi sa sensibilit\u00e9 contre la subtilit\u00e9 de Swann. Notre temps, d\u00e9lest\u00e9 de la sagesse des Anciens, ne reconna&icirc;t d&rsquo;autre loi que son \u00e9lan compassionnel. Religion de la sortie du christianisme, l&rsquo;humanit\u00e9 occupe seule d\u00e9sormais l&rsquo;espace que se partageaient autrefois les vertus cardinales et les vertus th\u00e9ologales. Le courage, la justice, la prudence, la temp\u00e9rance, la foi, l&rsquo;esp\u00e9rance et la charit\u00e9, trouvent leur ach\u00e8vement dans l&rsquo;\u00e9motion de Tante C\u00e9line. Cette demoiselle fan\u00e9e et que sa surdit\u00e9 pourrait faire passer pour s\u00e9nile incarne la modernit\u00e9 au c&oelig;ur battant. Le savon qu&rsquo;elle a pass\u00e9 \u00e0 Swann en m\u00eame temps qu&rsquo;\u00e0 Saint-Simon est la matrice de toutes nos diatribes. Nous vivons, pour le meilleur et pour le pire, sous le r\u00e8gne de Tante C\u00e9line. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Regardez autour de vous. Les festivals culturels qui font le charme in\u00e9galable des \u00e9t\u00e9s europ\u00e9ens sont tous \u00e0 son image et ressemblance. L&rsquo;esprit de Tante C\u00e9line plane sur la plupart des mises en sc\u00e8ne de th\u00e9\u00e2tre et d&rsquo;op\u00e9ra. Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de  <em>Didon et En\u00e9e  <\/em>de Purcell ou de l&rsquo;<em>Odyss\u00e9e  <\/em>d&rsquo;Hom\u00e8re, le propos est toujours le m\u00eame : vaincre l&rsquo;exclusion, c\u00e9l\u00e9brer l&rsquo;hospitalit\u00e9, effacer les fronti\u00e8res, abattre les murs de la forteresse. Plus de fable qui ne comporte sa le\u00e7on, plus de cr\u00e9ateur qui ne soit transform\u00e9 en pr\u00e9dicateur. On fait dire et r\u00e9p\u00e9ter \u00e0 des po\u00e8tes et des compositeurs sans d\u00e9fense qu&rsquo;aucune appartenance ne doit \u00eatre tenue pour essentielle, si ce n&rsquo;est l&rsquo;appartenance \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9. Les innombrables descendants que le traumatisme hitl\u00e9rien a donn\u00e9s \u00e0 Tante C\u00e9line ne cherchent ni dans Proust ni dans James ni dans Flaubert, ni dans Purcell ni dans Wagner, ni dans Rembrandt ou Goya &laquo; la vraie vie enfin d\u00e9couverte et \u00e9claircie &raquo;, car la v\u00e9rit\u00e9, ils n&rsquo;ont pas besoin de faire un d\u00e9tour pour y acc\u00e9der, ils sont convaincus de la d\u00e9tenir. Ce qu&rsquo;ils demandent \u00e0 l&rsquo;art, c&rsquo;est d&rsquo;illustrer cette v\u00e9rit\u00e9 pr\u00e9alable, de la mettre en \u00e9vidence et, pour faire barrage aux mauvais penchants qui se sont donn\u00e9 libre cours dans les sombres temps du vingti\u00e8me si\u00e8cle, de nous rappeler sans cesse \u00e0 l&rsquo;ordre du semblable. Ainsi les mus\u00e9es sont aujourd&rsquo;hui d\u00e9finis par leur grand Conseil international comme des &laquo; lieux de d\u00e9mocratisation inclusifs &raquo;. D\u00e9positaires non de chefs-d&rsquo;&oelig;uvre, ce qui r\u00e9introduirait la notion funeste de sup\u00e9riorit\u00e9, mais &laquo; d&rsquo;artefacts et de sp\u00e9cimens pour la soci\u00e9t\u00e9 &raquo;, ces \u00e9tablissements publics entendent &laquo; contribuer \u00e0 la dignit\u00e9 humaine et \u00e0 la justice sociale, \u00e0 l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 mondiale et au bien-\u00eatre plan\u00e9taire &raquo;. &Eacute;douard Louis, l&rsquo;\u00e9crivain fran\u00e7ais dont les traductions ornent toutes les devantures des rares librairies am\u00e9ricaines qui ont surv\u00e9cu \u00e0 Amazon, n&rsquo;est pas en reste : &laquo; Si on n&rsquo;\u00e9crit pas contre le racisme, \u00e7a ne sert \u00e0 rien d&rsquo;\u00e9crire. &raquo; Et cet imp\u00e9ratif s&rsquo;applique, avec la m\u00eame vigueur, aux auteurs morts : les irr\u00e9cup\u00e9rables sont d\u00e9construits; les autres sont enr\u00f4l\u00e9s dans la campagne qui bat son plein en faveur de la reconnaissance de l&rsquo;homme par l&rsquo;homme ou plut\u00f4t, et pour mettre enfin la langue \u00e0 l&rsquo;heure de l&rsquo;universel, <em>de l&rsquo;\u00eatre humain par l&rsquo;\u00eatre humain. <\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Prescrit par la vigilance et non par la biens\u00e9ance, propag\u00e9 par les artistes et non par les philistins, un nouvel ordre moral s&rsquo;est abattu sur la vie de l&rsquo;esprit. Son drapeau, c&rsquo;est l&rsquo;humanit\u00e9. Son ennemi, c&rsquo;est la hi\u00e9rarchie. Il ruine \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole l&rsquo;autorit\u00e9 du ma&icirc;tre (le mot m\u00eame de ma&icirc;tre a d&rsquo;ailleurs disparu). Pour cesser de favoriser les favoris\u00e9s et lutter efficacement contre l&rsquo;ordre \u00e9tabli, il abolit la distinction de la culture et de l&rsquo;inculture en proclamant, sur la foi des sociologues, ses experts attitr\u00e9s, que  <em>tout est culturel. <\/em>Le bon usage de la langue rel\u00e8ve selon lui de la  <em>glottophobie <\/em>(c&rsquo;est-\u00e0-dire de la haine du parler des quartiers populaires). Il pratique assid&ucirc;ment l&rsquo;\u00e9criture inclusive pour rendre aux femmes, dans les mots comme dans la vie, la place qui leur est due. Si vous recopiez sur votre \u00e9cran d&rsquo;ordinateur la phrase de Salman Rushdie : &laquo; Quelque chose de nouveau \u00e9tait en train de se produire, la mont\u00e9e d&rsquo;une nouvelle intol\u00e9rance. Elle se r\u00e9pandait \u00e0 la surface de la terre mais personne ne voulait en convenir. Un nouveau mot avait \u00e9t\u00e9 invent\u00e9 pour permettre aux aveugles de rester aveugles : islamophobie &raquo; &ndash; il vous lit, tapi dans la machine, et vous prie instamment de substituer au mot stigmatisant d&rsquo;aveugles celui &ndash; bienveillant &ndash; de &laquo; personnes ayant une d\u00e9ficience visuelle  &raquo; : &laquo; Un nouveau mot avait \u00e9t\u00e9 invent\u00e9 pour permettre aux personnes ayant une d\u00e9ficience visuelle de rester visuellement d\u00e9ficients. &raquo; Si, dans un article, vous vous aventurez \u00e0 \u00e9crire : &laquo; Bon app\u00e9tit messieurs ! &raquo;, il confie \u00e0 un correcteur bien dress\u00e9 la mission de remplacer cette apostrophe machiste par une expression plus convenable, c&rsquo;est-\u00e0-dire plus \u00e9galitaire : &laquo; Bon app\u00e9tit messieurs-dames ! &raquo; ou, mieux encore, car il y a aussi les <em>ni l&rsquo;un ni l&rsquo;autre, <\/em>et que le principe d&rsquo;inclusion nous enjoint d&rsquo;en tenir compte : &laquo; Bon app\u00e9tit, tout le monde ! &raquo; <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce redresseur de torts fait tuer Don Jos\u00e9 par Carmen. La Belle au bois dormant, sous son \u00e9gide, n&rsquo;est plus r\u00e9veill\u00e9e par un baiser non consenti. Ce n&rsquo;est certes pas lui qui censurerait une adaptation cin\u00e9matographique de <em>La Religieuse <\/em>comme l&rsquo;a fait, sous la pression des milieux catholiques, le pouvoir gaulliste dans les ann\u00e9es 1960, mais l\u00e0 o&ugrave; il laisse encore se tenir une exposition Gauguin, il prend soin, d\u00e8s l&rsquo;entr\u00e9e, d&rsquo;avertir le public : &laquo; &Agrave; plusieurs reprises, Gauguin a entretenu des relations sexuelles avec des jeunes filles. Il a profit\u00e9 de son statut privil\u00e9gi\u00e9 d&rsquo;Occidental pour jouir de la libert\u00e9 sexuelle qui s&rsquo;offrait \u00e0 lui. &raquo; <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Arts plastiques, litt\u00e9rature, th\u00e9\u00e2tre, cin\u00e9ma, philosophie, religion : tout d\u00e9sormais est d\u00e9fense de la bonne cause. Les &oelig;uvres humaines sont \u00e9valu\u00e9es \u00e0 la seule aune de l&rsquo;humanit\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire de l&rsquo;\u00e9gale dignit\u00e9 des personnes. Aucune piste ne doit \u00eatre n\u00e9glig\u00e9e, aucune peine \u00e9pargn\u00e9e, quand il s&rsquo;agit d&rsquo;ouvrir les esprits et les c&oelig;urs. En jugeant Philip Roth et Milan Kundera trop sexistes pour m\u00e9riter le prix Nobel et en retirant <em>Lolita <\/em>de Nabokov de tous les programmes universitaires, ce nouvel ordre moral se flatte de ne plus accorder de passe-droit et de sanctionner les m\u00e9faits comme les fantasmes des derniers repr\u00e9sentants du syst\u00e8me patriarcal. Ce n&rsquo;est pas l&rsquo;<em>id\u00e9al asc\u00e9tique <\/em>qui inspire ses anath\u00e8mes et son entreprise de r\u00e9\u00e9ducation, c&rsquo;est, sur le mod\u00e8le de Tante C\u00e9line, l&rsquo;<em>id\u00e9al \u00e9galitaire. <\/em>Il rechigne d&rsquo;ailleurs \u00e0 utiliser le mot <em>vertu <\/em>car il tient absolument \u00e0 se d\u00e9marquer de la guerre contre la libido men\u00e9e sous ce pavillon depuis les P\u00e8res de l&rsquo;&Eacute;glise jusqu&rsquo;\u00e0 la bourgeoisie victorienne. Rien ne lui est plus \u00e9tranger que le dualisme m\u00e9taphysique de l&rsquo;\u00e2me et du corps. Il ne veut pas d\u00e9livrer les \u00eatres humains des affres du d\u00e9sir, mais le d\u00e9sir lui-m\u00eame de la volont\u00e9 de puissance. Il a d&rsquo;autres chats \u00e0 fouetter que la luxure. Sa cible est le dominant, non le d\u00e9bauch\u00e9. Il ne condamne pas le p\u00e9ch\u00e9 de la chair, il d\u00e9busque l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 jusque dans le secret des alc\u00f4ves. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cet ordre moral, autrement dit, n&rsquo;est pas r\u00e9actionnaire ni m\u00eame conservateur. Loin de trembler pour ce qui existe, il n&rsquo;a de cesse de faire bouger les choses. D\u00e9nu\u00e9 de la moindre nostalgie pour les jours anciens, il liquide all\u00e9grement les archa\u00efsmes et il \u00e9carte rageusement les obstacles \u00e0 la marche de l&rsquo;Histoire, c&rsquo;est-\u00e0-dire, comme l&rsquo;a montr\u00e9 Tocqueville, \u00e0 l&rsquo;\u00e9galisation progressive des conditions. On ne doit donc pas y voir un code de conduite grav\u00e9 dans le marbre, mais une r\u00e9volution permanente de la sociabilit\u00e9. Ce n&rsquo;est pas la fixation sur quelques r\u00e8gles intangibles, c&rsquo;est la dynamique m\u00eame de la d\u00e9mocratie. Ce n&rsquo;est pas une forme qui enferme, c&rsquo;est une force qui va, qui ne laisse rien debout, qui n&rsquo;admire que son propre mouvement, qui annexe le pass\u00e9 sous pr\u00e9texte de le &laquo; d\u00e9poussi\u00e9rer &raquo;, qui engloutit l&rsquo;art dans le non-art, qui nivelle la langue et qui ravage les rapports interpersonnels pour mieux les purifier de toute esp\u00e8ce d&rsquo;ali\u00e9nation. N&rsquo;\u00e9pargnant aucun domaine de l&rsquo;existence, sa d\u00e9vorante passion d\u00e9mocratique nettoie notre civilisation de tout ce qui en faisait le prix ; et quand cette civilisation est mise au d\u00e9fi par l&rsquo;intol\u00e9rance dont parle Rushdie, il l&rsquo;accuse d&rsquo;avoir creus\u00e9 les in\u00e9galit\u00e9s. Elle est responsable, du fait de ses pratiques discriminatoires, de la haine qu&rsquo;elle suscite et des attaques qui la visent. Elle ne peut s&rsquo;en prendre qu&rsquo;\u00e0 elle-m\u00eame si tant de gens, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur m\u00eame de ses fronti\u00e8res, lui en veulent mortellement. La violence dont elle est l&rsquo;objet proc\u00e8de de son essence criminelle. Le nouvel ordre moral commande donc non de la d\u00e9fendre mais de la d\u00e9faire. Une fois devenu rien, elle ne sera plus en mesure de stigmatiser personne. &laquo; Aucune civilisation ne c\u00e8de \u00e0 une agression ext\u00e9rieure si elle n&rsquo;a pas d&rsquo;abord d\u00e9velopp\u00e9 un mal qui la rongeait de l&rsquo;int\u00e9rieur &raquo;, \u00e9crivait Polybe. Ce mal est aujourd&rsquo;hui d&rsquo;autant plus redoutable qu&rsquo;il se pr\u00e9sente comme l&rsquo;accomplissement du Bien. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>&Ocirc; ciel ! que vous nous faites ha\u00efr l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 quand son empire est sans limite, qu&rsquo;elle n&rsquo;a plus de dehors, de contrepoids ou de butoir ! Alors, en effet, triomphe avec Tante C\u00e9line le <em>nihilisme \u00e0 visage humain. <\/em>Et l&rsquo;on ne peut se contenter, face \u00e0 cette grande d\u00e9vastation philanthropique, de soupirer comme le grand-p\u00e8re du narrateur de la <em>Recherche <\/em>en attendant des jours meilleurs. Car il n&rsquo;y aura pas de jours meilleurs, \u00e0 moins que nous plantions r\u00e9solument nos talons dans le sol et que nous trouvions en nous la ressource, c&rsquo;est-\u00e0-dire la <em>vertu <\/em>de r\u00e9sister au sens de l&rsquo;Histoire. La t\u00e2che est urgente ; les chances de succ\u00e8s sont minces. <\/p>\n<\/p>\n<p><h4>Alain Finkielkraut<\/h4>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Note<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>\u00ab\u00a0Discours sur la Vertu\u00a0\u00bb annuel,  prononc\u00e9 le 12 d\u00e9cembre 2019 \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie Fran\u00e7aise. Disponible sur le site de l&rsquo;Acad\u00e9mie Fran\u00e7aise en version <a href=\"http:\/\/www.academie-francaise.fr\/discours-sur-la-vertu-2019\">Word<\/a> et en <a href=\"http:\/\/www.academie-francaise.fr\/sites\/academie-francaise.fr\/files\/3_discours_vertu_a._finkielkraut_.pdf\">pdf<\/a>.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Discours sur la Vertu Si quelqu&rsquo;un m&rsquo;avait nagu\u00e8re pr\u00e9dit que le jour viendrait o&ugrave; je prononcerais sous la Coupole, et en costume d&rsquo;apparat, le discours annuel sur la vertu, j&rsquo;aurais trouv\u00e9 l&rsquo;id\u00e9e incongrue voire offensante, et j&rsquo;aurais r\u00e9pondu, en haussant les \u00e9paules, que, m\u00eame teint\u00e9e d&rsquo;ironie ou de malice, l&rsquo;\u00e9dification n&rsquo;\u00e9tait pas mon fort. 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