{"id":79208,"date":"2020-04-11T11:10:08","date_gmt":"2020-04-11T11:10:08","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2020\/04\/11\/effondrement-du-langage-de-la-logocratie-a-la-logocrassie\/"},"modified":"2020-04-11T11:10:08","modified_gmt":"2020-04-11T11:10:08","slug":"effondrement-du-langage-de-la-logocratie-a-la-logocrassie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2020\/04\/11\/effondrement-du-langage-de-la-logocratie-a-la-logocrassie\/","title":{"rendered":"Effondrement du langage: de la logocratie \u00e0 la logocrassie"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">Effondrement du langage : de la logocratie \u00e0 la logocrassie <\/h2>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:1.25em;\">1. Topocrate et logocrate<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>J&rsquo;ai du mal \u00e0 cerner comment fonctionne un logocrate mais j&rsquo;ai la conviction d&rsquo;avoir maintenant une d\u00e9finition, sinon absolue, au moins diff\u00e9rentielle, qui tient la route: le logocrate dit le monde comme le topocrate le voit:<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\u00ab\u00a0&#8230; par la force des choses, les s\u00e9dentaires en arrivent \u00e0 se constituer des symboles visuels, images faites de diverses substances, mais qui, au point de vue de leur signification essentielle, se ram\u00e8nent toujours plus ou moins directement au sch\u00e9matisme g\u00e9om\u00e9trique, origine et base de toute formation spatiale. Les nomades, par contre, \u00e0 qui les images sont interdites comme tout ce qui tendrait \u00e0 les attacher en un lieu d\u00e9termin\u00e9, se constituent des symboles sonores, seuls compatibles avec leur \u00e9tat de continuelle migration.\u00a0\u00bb (Ren\u00e9 Gu\u00e9non, Le r\u00e8gne de la quantit\u00e9.., Ca\u00efn et Abel).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&Agrave; la base de toute pens\u00e9e, il y a, je crois, une volont\u00e9 de description du monde qui nous entoure ext\u00e9rieurement, monde que l&rsquo;on per\u00e7oit par nos sens &lsquo;pr\u00e9dateurs&rsquo; (vue, ou\u00efe&#8230;) ainsi que du monde que l&rsquo;on per\u00e7oit par nos sens &lsquo;proie&rsquo; (toucher, sixi\u00e8me sens -r\u00eave- &#8230;), cette volont\u00e9 naissant d&rsquo;une angoisse qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;annihiler (1) en trouvant l&rsquo;image juste (pour le topocrate) ou le mot juste (pour le logocrate).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour tenter de neutraliser cette angoisse existentielle le topocrate se construira une &lsquo;vision du monde&rsquo;, c&rsquo;est-\u00e0-dire un mod\u00e8le g\u00e9om\u00e9trique, construit \u00e0 partir d&rsquo;un &lsquo;visionnaire&rsquo; (et Thom propose \u00e0 cet effet une th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale des mod\u00e8les -g\u00e9om\u00e9triques-, sous-titre de Stabilit\u00e9 Structurelle et Morphogen\u00e8se, SSM). Le logocrate, lui, se construira une &lsquo;diction du monde&rsquo;, c&rsquo;est-\u00e0-dire un mod\u00e8le alg\u00e9brique, construit \u00e0 partir d&rsquo;un &lsquo;dictionnaire&rsquo;. Et les math\u00e9maticiens alg\u00e9bristes ont, avant Thom, propos\u00e9 une th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale des mod\u00e8les alg\u00e9briques.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La th\u00e9orie des mod\u00e8les alg\u00e9briques, alias des mod\u00e8les formels -qualificatif peut-\u00eatre bizarre parce qu&rsquo;on peine \u00e0 y voir des formes, la forme renvoyant pavloviennement \u00e0 la g\u00e9om\u00e9trie a \u00e9t\u00e9 d\u00e9zingu\u00e9e par Thom en deux pages (SSM, 2\u00e8me ed. pp.2 et 3). Et pendant longtemps (suivant trop aveugl\u00e9ment mon ma&icirc;tre \u00e0 penser&#8230;) j&rsquo;ai abandonn\u00e9 cette piste des mod\u00e8les formels pour comprendre comment fonctionne un logocrate (tel que je tente de l&rsquo;imaginer de mon point de vue de topocrate&#8230;).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pas de langage, pas de logocrate: tout commence pour lui par le langage. Or, revenant tout r\u00e9cemment \u00e0 mes premi\u00e8res amours (2), je suis tomb\u00e9 sur un th\u00e9or\u00e8me qui m&rsquo;a ouvert les yeux sur ce qu&rsquo;\u00e9tait -ou devait \u00eatre- un logocrate (alors que j&rsquo;avais \u00e2nonn\u00e9 ce th\u00e9or\u00e8me dans ma jeunesse sans v\u00e9ritablement le comprendre &lsquo;au fond&rsquo;, je m&rsquo;en aper\u00e7ois maintenant): &Eacute;tant donn\u00e9e une propri\u00e9t\u00e9 P(x) d\u00e9pendant d&rsquo;une variable x, exprimable dans un langage L, alors &quot;Si la propri\u00e9t\u00e9 P est vraie pour tout x alors elle est vraie pour au moins un x&quot;, soit, en jargon de logicien math\u00e9matique: &forall;x Px &rArr;&exist;x Px . Assertion contre-intuitive, voire philosophiquement choquante, puisqu&rsquo;elle signifie en quelque sorte que l&rsquo;essence implique l&rsquo;existence (le contraire du mat\u00e9rialisme moderne&#8230;).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Comment cette implication peut-elle \u00eatre un th\u00e9or\u00e8me? La r\u00e9ponse est simpliste: il suffit que le langage L soit suffisamment riche et les r\u00e8gles de d\u00e9duction suffisamment puissantes pour qu&rsquo;il en soit ainsi. Pourquoi, par exemple, utilise-t-on si facilement le mot Dieu m\u00eame lorsqu&rsquo;on est agnostique, voire ath\u00e9e? Parce que la situation est la m\u00eame que celle du matheux angoiss\u00e9 par l&rsquo;infinitude &quot;potentielle&quot; des nombres entiers qui n&rsquo;a pas de plus grand \u00e9l\u00e9ment, et qui se d\u00e9cide un jour \u00e0 nommer cet impensable plus grand \u00e9l\u00e9ment (&omega; en jargon des sp\u00e9cialistes pour distinguer de N, qui, lui, est consid\u00e9r\u00e9 comme l&rsquo;ensemble des entiers, et non comme le plus grand d&rsquo;entre eux). L&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 clos P(&omega;) -c&rsquo;est-dire sans variable libre puisque le terme fixe &omega; a \u00e9t\u00e9 substitu\u00e9 \u00e0 ce x variable- est donc syntaxiquement vrai dans le langage L enrichi du nouveau symbole &omega;. Et le th\u00e9or\u00e8me se d\u00e9duit par les r\u00e8gles de d\u00e9duction naturelle (3). Le tour est jou\u00e9! Dieu existe, il a suffi de le nommer! (4).<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:1.25em;\">2. L&rsquo;effondrement du langage<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Le probl\u00e8me de fond est entre simulation et simulacre, entre mot qui sonne juste et mot qui sonne faux, entre mot qui symbolise et mot qui diabolise (au sens \u00e9tymologique), entre logocratie et logocrassie. Comment faire pour les distinguer? Je ne vois pas d&rsquo;autre fa\u00e7on que celle qui consiste \u00e0 suivre Ren\u00e9 Thom en remontant \u00e0 l&rsquo;origine m\u00eame du langage, en fait \u00e0 sa double origine (4); Ren\u00e9 Thom qui propose seize morphologies arch\u00e9types (4) \u00e0 chacune desquelles il associe quelques verbes et substantifs qui sont des points d&rsquo;ancrage symboliques (et non diaboliques), et sempiternels, tels des amers pour les marins, car issus de morphologies structurellement stables.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On peut tricher avec le discret, justement parce qu&rsquo;il est discret, parce qu&rsquo;on peut jouer avec les symboles comme on veut. Alors qu&rsquo;on ne peut pas jouer avec le continu, parce qu&rsquo;on ne peut pas le discr\u00e9tiser, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;on ne peut pas le d\u00e9chirer en mille morceaux discrets: le continu est Un, sempiternellement, on peut seulement le d\u00e9former, comme on d\u00e9forme un tissu \u00e9lastique 2D dans l&rsquo;espace 3D. On ne peut pas tricher avec le continu car les seuls symboles possibles sont les lex\u00e8mes du &lsquo;visionnaire&rsquo;, du langage que sont les singularit\u00e9s (structurellement stables) qui apparaissent lors de sa d\u00e9formation (le pli et la fronce dans l&rsquo;exemple ci-dessus): c&rsquo;est parce que le langage d\u00e9bouche sur l&rsquo;espace qu&rsquo;il \u00e9chappe au d\u00e9collage s\u00e9mantique cr\u00e9\u00e9 par l&rsquo;automatisme des op\u00e9rations syntaxiques (Thom: \u00ab\u00a0C&rsquo;est parce que la math\u00e9matique d\u00e9bouche sur l&rsquo;espace qu&rsquo;elle \u00e9chappe au d\u00e9collage s\u00e9mantique cr\u00e9\u00e9 par l&rsquo;automatisme des op\u00e9rations alg\u00e9briques.\u00a0\u00bb).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On voit ainsi la diff\u00e9rence abyssale entre logocrate et logocrasse: l&rsquo;un se consid\u00e8re comme le ma&icirc;tre de la maison du langage alors qu&rsquo;il n&rsquo;est qu&rsquo;un rh\u00e9teur -voire un sophiste- qui triche avec les mots, au contraire de l&rsquo;autre, le v\u00e9ritable logocrate pour qui \u00ab\u00a0&#8230; l&rsquo;homme n&rsquo;est pas le ma&icirc;tre de la parole, mais son serviteur. Il n&rsquo;est pas propri\u00e9taire de la &lsquo;maison du langage&rsquo; (die Behausung der Sprache), mais un h\u00f4te mal \u00e0 l&rsquo;aise, voire un intrus&hellip; (&#8230;) Il existe un accord ontologique entre les mots et le sens parce que toute parole humaine est l&rsquo;\u00e9manation imm\u00e9diate du &lsquo;logos&rsquo; divin.\u00a0\u00bb (citation de Maistre\/Steiner qu&rsquo;on retrouve de temps \u00e0 autre sous la plume de PhG). (La fin de la citation thomienne (1) est \u00e9galement \u00e0 verser au dossier, citation qui montre le risque qui guette tout enrichissement inconsid\u00e9r\u00e9 du langage, enrichissement qui devient un entrichissement chez &lsquo;nos&rsquo; communicants &lsquo;mainstream&rsquo;: chez Arnault, Pinault et Macrault tous les jours un mot nouveau.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:1.25em;\">3. Profanation du langage<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Dimitri Orlov liste cinq stades dans le GCES: effondrement financier, effondrement commercial, effondrement politique, effondrement social, effondrement culturel. Manque l&rsquo;effondrement du langage qui est tr\u00e8s certainement, selon moi, le premier de tous:<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\u00ab\u00a0Maistre fit valoir la congruence essentielle existant entre l&rsquo;\u00e9tat du langage, d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, la sant\u00e9 et les fortunes du corps politique de l&rsquo;autre. En particulier, il d\u00e9couvrit une corr\u00e9lation exacte entre la d\u00e9composition nationale ou individuelle et l&rsquo;affaiblissement ou l&rsquo;obscurcissement du langage : &lsquo;En effet, toute d\u00e9gradation individuelle ou nationale est sur-le-champ annonc\u00e9e par une d\u00e9gradation rigoureusement proportionnelle dans le langage&rsquo;&hellip; \u00a0\u00bb <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cet effondrement du langage doit \u00eatre vu, je crois, comme une v\u00e9ritable profanation, comme le sugg\u00e8re la citation de Maistre\/Steiner faite plus avant, citation qui renvoie \u00e0 celle du tout d\u00e9but de cet article dont voici la suite (quelques lignes plus loin) avec le m\u00eame constat par Gu\u00e9non, citation qui illustre assez parfaitement mon propos:<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\u00ab\u00a0&#8230; redisons-le encore une fois de plus \u00e0 cette occasion, tout art, \u00e0 ses origines, est essentiellement symbolique et rituel, et ce n&rsquo;est que par une d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence ult\u00e9rieure, voire m\u00eame tr\u00e8s r\u00e9cente en r\u00e9alit\u00e9, qu&rsquo;il perd ce caract\u00e8re sacr\u00e9 pour devenir finalement le &lsquo;jeu&rsquo; purement profane auquel il se r\u00e9duit chez nos contemporains.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><h4><em>J.C.<\/em><\/h4>\n<\/p>\n<p><p>1: Cf. la l\u00e9gende de la carte thomienne du sens (<a href=\"http:\/\/strangepaths.com\/forum\/viewtopic.php?t=41\">http:\/\/strangepaths.com\/forum\/viewtopic.php?t=41<\/a> ), qui se termine par:<\/p>\n<p>&quot;Cela donne une id\u00e9e assez pr\u00e9cise du r\u00f4le du langage comme support de ce que Heidegger appelle le souci. Il dit que l&rsquo;existence est li\u00e9e au sentiment d&rsquo;inqui\u00e9tude, au besoin que nous avons de r\u00e9agir au danger qui nous menace. C&rsquo;est peut-\u00eatre une pr\u00e9sentation trop concr\u00e8te pour un m\u00e9taphysicien, mais c&rsquo;est assez r\u00e9el. Le logos existe seulement dans cette zone o&ugrave; r\u00e8gne le danger, mais celui-ci peut \u00eatre conceptualis\u00e9, et donc trait\u00e9 en fonction de connaissances ant\u00e9rieures et, du m\u00eame coup, neutralis\u00e9. Puis, lorsque l&rsquo;on va un peu plus haut dans l&rsquo;abstraction, on fabrique des entit\u00e9s linguistiques qui n&rsquo;ont plus de correspondant dans le r\u00e9el, qui donc ne nous menacent plus du tout, et cela devient un jeu de langage, de la logique, la tautologie, une certaine philosophie, ou plut\u00f4t une certaine \u00e9pist\u00e9mologie. L\u00e0, le fleuve du sens traverse la forteresse de la tautologie, par les \u00e9gouts. On ne le voit plus&hellip; mais, \u00e0 la surface, cela sent mauvais parfois.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><\/p>\n<p>2: J&rsquo;ai commenc\u00e9 ma &quot;carri\u00e8re&quot; en th\u00e9orie des mod\u00e8les formels (logique math\u00e9matique, th\u00e9orie des ensembles&#8230;).<\/p>\n<p><\/p>\n<p>3: <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/D%C3%A9duction_naturelle\">https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/D%C3%A9duction_naturelle<\/a><\/p>\n<p><\/p>\n<p>4: Si on a compris \u00e7a on a, je crois, compris &lsquo;au fond&rsquo; la port\u00e9e du th\u00e9or\u00e8me de compl\u00e9tude de G\u00f6del.<\/p>\n<p><\/p>\n<p>5: Cf. SSM, 2\u00e8me ed. pp. 309 \u00e0 315 et la vid\u00e9o &lsquo;La th\u00e9orie des catastrophes&rsquo; par Ren\u00e9 Thom et &Eacute;mile No\u00ebl (disponible sur la toile), \u00e0 partir de 28&prime; 30&Prime;.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Effondrement du langage : de la logocratie \u00e0 la logocrassie 1. 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