{"id":79310,"date":"2020-06-19T17:57:32","date_gmt":"2020-06-19T17:57:32","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2020\/06\/19\/memoire-medievale\/"},"modified":"2020-06-19T17:57:32","modified_gmt":"2020-06-19T17:57:32","slug":"memoire-medievale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2020\/06\/19\/memoire-medievale\/","title":{"rendered":"M\u00e9moire m\u00e9di\u00e9vale"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">M\u00e9moire m\u00e9di\u00e9vale<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>19 juin 2020 &ndash; Un grand d\u00e9bat court depuis si longtemps et ne cesse d&rsquo;enfler, entre les modernes et les autres, que ces autres se disent antimodernes ou non. Nous-m\u00eames le posons et l&rsquo;argumentons dans nos termes selon le ph\u00e9nom\u00e8ne du \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.dedefensa.org\/article\/glossairedde-le-dechainement-de-la-matiere\">d\u00e9cha&icirc;nement de la Mati\u00e8re<\/a>\u00ab\u00a0, qu&rsquo;il faudrait d\u00e9crire comme n\u00e9 et identifi\u00e9 \u00e0 partir d&rsquo;une grande \u00ab\u00a0rigueur intuitive\u00a0\u00bb et nullement d&rsquo;une grande \u00ab\u00a0rigueur logique\u00a0\u00bb. Ce Grand D\u00e9bat, &ndash; il m\u00e9rite de ces majuscules dont je ne suis pas avare, &ndash; est partout dans nos esprits comme il est dans le mien, dans ces temps o&ugrave; enfin appara&icirc;t l&rsquo;\u00e9vidence que nous ne pourrons plus durer tels que nous sommes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce d\u00e9bat concerne essentiellement le vaste concept, mythe et symbole \u00e0 la fois, de \u00ab\u00a0Progr\u00e8s\u00a0\u00bb avec tout ce qui l&rsquo;accompagne, et qui fonde la modernit\u00e9. Ce d\u00e9bat est qualifi\u00e9 de \u00ab\u00a0Grand\u00a0\u00bb selon son \u00e9vidence m\u00eame, et il doit \u00eatre aussi appr\u00e9ci\u00e9 comme \u00ab\u00a0urgent\u00a0\u00bb en raison de la crise catastrophique qui nous frappe avec de plus en plus de vigueur ; en m\u00eame temps, il devrait \u00eatre, pour ceux qui y participent, extr\u00eamement ouvert, &ndash; sinon iconoclaste, absurde ou impensable pour certains (pour ceux qui n&rsquo;en veulent pas). Il est vrai que ce Grand D\u00e9bat, suscit\u00e9 par le symbole du fl\u00e9au de Dieu qu&rsquo;est la pand\u00e9mie Covid19 suivi par l&rsquo;op\u00e9rationnalisation du mythe de l&rsquo;insurrection qu&rsquo;est l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement que nous nommons sur ce site la Grande-Emeute2020, ne concerne rien de moins que l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une alternative \u00e0 notre syst\u00e8me, &ndash; au Syst\u00e8me dirais-je, pour notre compte \u00e0 nous. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tout se passe comme si nous \u00e9tions invit\u00e9s \u00e0 d\u00e9battre de la nouvelle civilisation que nous devrions vouloir voir s&rsquo;installer, en pr\u00e9sence de l&rsquo;effondrement de la pr\u00e9d\u00e9cesseure, celle qui est toujours en place, et cela sous nos yeux, dans le temps m\u00eame de la catastrophe qui se d\u00e9ploie et acc\u00e9l\u00e8re, acc\u00e9l\u00e8re&#8230; C&rsquo;est un effet de plus du fameux ph\u00e9nom\u00e8ne que l&rsquo;on rappelle, j&rsquo;y veille, \u00e0 <a href=\"https:\/\/www.dedefensa.org\/article\/notre-chute-de-lempire\">chaque occasion<\/a>. (&laquo; &#8230;[E]<em>n m\u00eame temps que nous subiss<\/em>[ons]<em>cet \u00e9v\u00e9nement d&rsquo;une force et d&rsquo;une ampleur extr\u00eames, nous observ<\/em>[ons]<em>cet \u00e9v\u00e9nement en train de s&rsquo;accomplir et, plus encore, nous nous observ<\/em>[ons]<em>les uns les autres en train d&rsquo;observer cet \u00e9v\u00e9nement. &raquo;<\/em>)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Alors, j&rsquo;ai jug\u00e9 particuli\u00e8rement et parfaitement bienvenu, d&rsquo;une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale mais aussi pour la raison tr\u00e8s pr\u00e9cise qu&rsquo;on verra d\u00e9velopp\u00e9e plus loin, qu&rsquo;un auteur, m\u00e9di\u00e9viste et sp\u00e9cialiste de l&rsquo;\u00e9conomie, ait publi\u00e9 un livre o&ugrave; il propose de nous d\u00e9peindre \u00ab\u00a0l&rsquo;\u00e9conomie m\u00e9di\u00e9vale\u00a0\u00bb (*) et o&ugrave;, dans tous les cas au travers d&rsquo;une interview qui est faite de lui dans l&rsquo;excellente publication qu&rsquo;est <em>&Eacute;l\u00e9ments <\/em>(**), il examine cette \u00e9conomie partiellement comme une alternative th\u00e9orique \u00e0 notre \u00e9conomie catastrophique, o&ugrave; dans tous les cas quelque chose qui peut nous inspirer pour certains choix et orientations. Monsieur Guillaume Travers dit notamment, dans ce sens, et apr\u00e8s avoir \u00e9cart\u00e9 avec une assez belle insolence tranquille les clich\u00e9s habituels sur l&rsquo;\u00e9poque :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Une fois que l&rsquo;on se d\u00e9pouille des pr\u00e9jug\u00e9s, on peut regarder le Moyen &Acirc;ge pour ce qu&rsquo;il est : <strong>un authentique contre-mod\u00e8le au lib\u00e9ralisme<\/strong>. Sur ce point, la publication par Karl Polyani de &lsquo;La Grande transformation&rsquo; en 1944 fut une \u00e9tape essentielle : il montre que l&rsquo;\u00e9conomie lib\u00e9rale ne se d\u00e9ploie \u00e0 grande \u00e9chelle qu&rsquo;\u00e0 partir du XVIII\u00e8me si\u00e8cle, et encore plus au XIX\u00e8me. Avant cela, nous avons un \u00ab\u00a0monde de communaut\u00e9s\u00a0\u00bb plut\u00f4t qu&rsquo;un monde d&rsquo;individus atomis\u00e9s. Les valeurs dominantes restent non marchandes, par exemple l&rsquo;honneur. Et de nombreux biens \u00e9chappent \u00e0 la seule logique de l&rsquo;offre et de la demande. <\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il est vrai qu&rsquo;il m&rsquo;est arriv\u00e9 de m&rsquo;interroger sur ces gens du Moyen-&Acirc;ge que l&rsquo;on d\u00e9crit en g\u00e9n\u00e9ral, dans les livres habituels, dans les films courants, par les on-dit dans les esprits et dans le commun, comme des \u00eatres brutaux et presque primitifs, pas loin d&rsquo;\u00eatre proches des animaux que l&rsquo;on charge \u00e9galement des instincts de violence d\u00e9cha&icirc;n\u00e9e, &ndash; et qui, par ailleurs, sont capables de respecter des valeurs assez hautes, de poser des gestes d&rsquo;un altruisme assur\u00e9 et sans autre r\u00e9f\u00e9rence que principielle. En g\u00e9n\u00e9ral, on exp\u00e9die cela sous le manteau aujourd&rsquo;hui rapi\u00e9c\u00e9 de la foi stupide, de la superstition h\u00e9b\u00e9t\u00e9e, d&rsquo;une sorte de pavlovisme antimoderne avant la lettre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est ce que disait un historien m\u00e9di\u00e9viste r\u00e9cemment entendu, lui parlant de Jeanne d&rsquo;Arc, mais assez peu inclin\u00e9 \u00e0 \u00e9voquer le volet mystique de la l\u00e9gende, et pourtant avec le r\u00e9cit de la marche sur Orl\u00e9ans parlant des grands capitaines du Roi comme des \u00ab\u00a0rustres et des brutes, pillant, tuant et violant\u00a0\u00bb, qui pourtant s&rsquo;\u00e9taient tous regroup\u00e9s sous l&rsquo;influence de la Pucelle, infiniment respectueux \u00e0 cet \u00e9gard. Pourtant, elle \u00e9tait du genre que ces \u00ab\u00a0rustres et ces brutes\u00a0\u00bb passaient leur temps \u00e0 violer, et plus encore une pucelle. Certes, il y a l&rsquo;aspect mystique, et peut-\u00eatre en \u00e9taient-ils si fortement influenc\u00e9s sans n\u00e9cessaire simagr\u00e9es ni sermon de messe ; quoi qu&rsquo;il en soit, cela nous fait de bien \u00e9tranges \u00ab\u00a0rustres et brutes\u00a0\u00bb si prompts au spirituel dans certaines circonstances et selon certaines r\u00e8gles et personnes, et je ne sache pas que la Pucelle serait respect\u00e9e \u00e0 ce point si elle d\u00e9barquait dans l&rsquo;un ou l&rsquo;autre \u00ab\u00a0quartiers difficiles\u00a0\u00bb de nos banlieues, en plus sans voile et sans amabilit\u00e9 pour le Proph\u00e8te dont elle pr\u00e9tend se passer de son interm\u00e9diaire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il est vrai que l&rsquo;image si vague, nullement \u00e9rudite, presque par intuition j&rsquo;esp\u00e8re, que je me fais de cette \u00e9poque est celle d&rsquo;une stabilit\u00e9 que nous n&rsquo;avons plus, de cette lenteur mesur\u00e9e lorsqu&rsquo;elle est vertu de l&rsquo;esprit, du temps laiss\u00e9 \u00e0 la m\u00e9ditation. Le Moyen-&Acirc;ge devient ainsi le temps du Temps \u00e9largi et sans pr\u00e9cipitation, quelles que soient la brutalit\u00e9 et la cruaut\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements terrestres. Le cadre tient tout et met la quantit\u00e9, quand elle sert, au service de la qualit\u00e9. L&rsquo;intervieweur cite Georges Minois (&lsquo;<em>Histoire du Moyen &Acirc;ge<\/em>&lsquo;), opposant l&rsquo;&laquo; <em>absurde course \u00e0 la croissance<\/em> &raquo; de nos jours de la modernit\u00e9 \u00e0 la &laquo; <em>mentalit\u00e9 m\u00e9di\u00e9vale, qui privil\u00e9gie l&rsquo;\u00e9tat stationnaire <\/em>&raquo; ; un monde dit l&rsquo;interview\u00e9, qui n&rsquo;avait que faire, de la concurrence, ni de la publicit\u00e9&#8230;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Au-del\u00e0 de la seule question de la croissance, le Moyen &Acirc;ge peut nous aider \u00e0 penser une \u00e9conomie communautaire, ancr\u00e9e dans un environnement et un ordre social respect\u00e9s, tourn\u00e9e davantage vers le renouvellement du m\u00eame que vers l&rsquo;accumulation sans fin.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais ce qui m&rsquo;a le plus r\u00e9chauff\u00e9 le c&oelig;ur et conquis l&rsquo;esprit, sans aucun doute, c&rsquo;est ce passage o&ugrave; Travers met en \u00e9vidence combien cette \u00e9poque \u00e9tait bien peu utilitariste, combien elle envisageait ce qu&rsquo;elle ne nommait sans doute pas \u00ab\u00a0\u00e9conomie\u00a0\u00bb, sans le moindre souci d&rsquo;\u00e9conomisme : aucune attirance pour le rapport du comptable, gu\u00e8re de go&ucirc;t pour la sp\u00e9culation dans le courant des pratiques. Il y avait certes de la fortune, l&rsquo;int\u00e9r\u00eat pour le gain, la consid\u00e9ration pour les biens, mais rien de tout cela qui f&ucirc;t dictateur de la pens\u00e9e et exclusif des \u00e9lans de l&rsquo;esprit, comme l&rsquo;on en voit si souvent aujourd&rsquo;hui le mod\u00e8le exalt\u00e9. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Non, \u00ab\u00a0ce qui m&rsquo;a le plus r\u00e9chauff\u00e9 le c&oelig;ur et conquis l&rsquo;esprit\u00a0\u00bb, et en plus rappel\u00e9 \u00e0 mon \u00e2me les hauteurs vers lesquelles elle doit tendre, c&rsquo;est ce passage-l\u00e0 :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>On ne comprend rien au Moyen-&Acirc;ge si l&rsquo;on se limite \u00e0 une vision purement individualiste de l&rsquo;ordre social. Il faut faire table rase des id\u00e9es modernes et accepter de se plonger dans un univers nouveau. Deux exemples permettent de le faire comprendre. Tout d&rsquo;abord, la construction des cath\u00e9drales. Celle-ci n&rsquo;a aucun sens d&rsquo;un point de vue individualiste : les ressources n\u00e9cessaires \u00e9taient consid\u00e9rables et les conditions de vie modestes. Pourquoi les hommes ont-ils \u00ab\u00a0consum\u00e9\u00a0\u00bb tant de ressources pour \u00e9lever ces \u00e9difices, plut\u00f4t que de les \u00ab\u00a0consommer\u00a0\u00bb pour leur propre plaisir ? Il nous faut admettre que les fins spirituelles primaient sur les fins mat\u00e9rielles&#8230; <\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il est \u00e0 noter qu&rsquo;\u00e0 aucun moment dans son interview Travers n&rsquo;\u00e9voque la religion. Moi-m\u00eame, je n&rsquo;y ai gu\u00e8re song\u00e9 lorsque je suis entr\u00e9 pour la premi\u00e8re fois dans la cath\u00e9drale de Reims : j&rsquo;avais bien assez \u00e0 faire avec l&rsquo;\u00e9lan spirituel qui happait mon regard vers le haut. Ainsi peut-on vivre la spiritualit\u00e9 sans s&rsquo;attarder aux querelles humaines, trop humaines, dont nos \u00e9bats sont aujourd&rsquo;hui encombr\u00e9s, nous qui ne voyons aucun int\u00e9r\u00eat sonnants et tr\u00e9buchants dans le spirituel alors que nous poursuivons sans tr\u00eave de Dieu ni de n&rsquo;importe quoi, nos guerres de religion.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L\u00e0-dessus, me dis-je, pourquoi ne pas illustrer ce propos d&rsquo;extraits de <em>La Gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire <\/em>? Je me dois d&rsquo;avouer que ce passage du Tome-II sur <em>Le Temps des Cath\u00e9drales <\/em> (***)  fut une de ces occurrences o&ugrave; je connus un bonheur parfait \u00e0 \u00e9crire un texte, tant il me paraissait juste et beau par la seule gr\u00e2ce du sujet lui-m\u00eame. Peut-\u00eatre jugerait-on aujourd&rsquo;hui que c&rsquo;est un g\u00e2chis quasiment subversif que cette c\u00e9l\u00e9bration d&rsquo;une absence de \u00ab\u00a0consommation\u00a0\u00bb, mais j&rsquo;assure le boursicoteur, selon les termes qu&rsquo;il affectionne, que c&rsquo;est un investissement fort rentable pour l&rsquo;\u00e2me et l&rsquo;esprit, qui se sentent ainsi gratifi\u00e9s du sentiment de la hauteur et de la grandeur sublimes dans la fusion de la Beaut\u00e9 et de la foi (de <em>fides<\/em>, pour \u00ab\u00a0confiance\u00a0\u00bb, autre vertu boursi\u00e8re).<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Notes<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>(*) &lsquo;<em>&Eacute;conomie m\u00e9di\u00e9vale et soci\u00e9t\u00e9 f\u00e9odale. Un temps de renouveau pour l&rsquo;Europe<\/em>&lsquo;, de Guillaume Travers, collection &lsquo;Longue m\u00e9moire&rsquo;, La Nouvelle Librairie\/Institut Illiade.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(**) <em>&Eacute;l\u00e9ments<\/em>, n&deg;184, Juin-Juillet 2020.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(***) Ces extraits ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s en partie sur ce site, <a href=\"https:\/\/www.dedefensa.org\/article\/le-temps-des-cathedrales\">dans cette rubrique<\/a>. On me pardonnera ce <em>bis repetitat  <\/em>illustrant une mati\u00e8re \u00e9conomique si originale.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>_________________________<\/p>\n<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\"><em>Le Temps des Cath\u00e9drales<\/em><\/h2>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Extraits de <em>La Gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em>, Tome-II<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>J&rsquo;ai rassembl\u00e9 dans mon esprit, sous le magist\u00e8re de l&rsquo;intuition haute, la somme de toutes mes convictions avec la ma&icirc;trise d&rsquo;\u00e9motions pourtant si pressantes et bouleversantes, pour contempler cette architecture unique et cet \u00e9lan ineffable, et consid\u00e9rer que la cath\u00e9drale est un rassemblement humain, intellectuel et esth\u00e9tique, d&rsquo;une fi\u00e8vre contenue et d&rsquo;une spiritualit\u00e9 sans retenue, concr\u00e9tis\u00e9 en une &oelig;uvre monumentale plusieurs fois r\u00e9p\u00e9t\u00e9e et pourtant sans-pareille, un rassemblement du monde enfin r\u00e9concili\u00e9 avec le Ciel. Ce rassemblement est aussi celui de l&rsquo;humanit\u00e9, se pr\u00e9cipitant pour \u00e9difier ces constructions somptueuses, pleines de secrets architecturaux, de traces des nombres secrets, dress\u00e9es selon une g\u00e9ographie sacr\u00e9e ; tous les regards de mesure et tous les actes de conception pour t\u00e9moigner de leur grand&rsquo;&oelig;uvre, toutes les pri\u00e8res et les  <em>ex-voto  <\/em>pour rendre gr\u00e2ce de leur  <strong>bonheur<\/strong>, tout cela venu des artisans valeureux comme des po\u00e8tes maudits et soudain r\u00e9v\u00e9l\u00e9s, des soldats de la beaut\u00e9 de Dieu surgissant de nulle part, des bourgeois montrant les fastes d&rsquo;une dignit\u00e9 retrouv\u00e9e derri\u00e8re la logique comptable de leur richesse, les travailleurs des mati\u00e8res nobles soudain ennoblis par la mati\u00e8re, les barons et les princes songeant \u00e0 la grandeur de leurs \u00e2mes comme levier de leurs actes souverains, les clerg\u00e9s, du plus haut au plus bas, grandis d&rsquo;une l\u00e9gitimit\u00e9 terrestre qui semblerait un don du Ciel ; et cela, cet \u00e9lan d\u00e9veloppant au plus fort de lui-m\u00eame sa dynamique pendant soixante ans, dans un cadre historique plus large qui embrasse la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XII\u00e8me si\u00e8cle et le XIII\u00e8me si\u00e8cle ; soixante ans, pour saluer la dur\u00e9e exceptionnelle de ce miracle collectif, soixante ans pour saluer la bri\u00e8vet\u00e9 avec laquelle se fit un tel rassemblement, dans sa dimension qualitative qui semble \u00e9pur\u00e9e de toute trahison du sentiment, de la d\u00e9loyaut\u00e9 du comportement, comme dans une sorte d&rsquo;universalit\u00e9 sacr\u00e9e enfin r\u00e9alis\u00e9e, qui ne d\u00e9pare rien ni n&rsquo;abaisse, ni l&rsquo;identit\u00e9, ni le flux grandiose de l&rsquo;intuition, qui semble ainsi sur la voie de r\u00e9aliser la sublime int\u00e9gration.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(Que cela se passe en France, puisque cela se passe en France, rien de plus normal, en v\u00e9rit\u00e9, dans le sens d&rsquo;une normalit\u00e9 relevant du plus haut o&ugrave; portent les yeux de l&rsquo;esprit pour rencontrer l&rsquo;intuition haute. On s&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 attard\u00e9 \u00e0 la France, on y reviendra. Elle est charg\u00e9e d&rsquo;une centralit\u00e9 terrestre sans exemple, pour tenir le lien avec le Ciel.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne ne peut tenir d&rsquo;autre chose que du prodige, avec la conjonction des circonstances terrestres et des conditions spirituelles, comme une sorte de symphonie universelle qui se d\u00e9veloppe selon son g\u00e9nie propre, d&rsquo;une composition int\u00e9rieure \u00e0 elle, n\u00e9e d&rsquo;elle-m\u00eame et elle-m\u00eame ordonn\u00e9e comme expression de l&rsquo;entreprise universelle que les mots ne peuvent pr\u00e9tendre d\u00e9crire. Ainsi les pierres des cath\u00e9drales sont-elles muettes et, en m\u00eame temps, elles chantent dans le vent et elles chantent le vent comme une m\u00e9lodie c\u00e9leste ; musique divine, \u00e9l\u00e9vation sans fin, comme l&rsquo;esprit courant dans les cieux ; cela semblant comme si le Christianisme, puiqu&rsquo;il est au c&oelig;ur, s&rsquo;\u00e9tait saisi de ces pierres, comme s&rsquo;il avait trouv\u00e9 la voie, la voix et le geste, pour transformer la mati\u00e8re brute en une forme unique qui semblerait pouvoir renouer un lieu rompu avec la divinit\u00e9, &ndash; le Principe de toutes choses, et les choses devenues Principe m\u00eame&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>M\u00eame les rapports les plus anodins faits sur la p\u00e9riode, que nous choisissons \u00e0 dessein dans ce sens parce qu&rsquo;ils nous indiquent la perception commune, mettent en lumi\u00e8re la puissance originale et la singularit\u00e9 inou\u00efe de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Dans la seconde moiti\u00e9 du XII\u00e8me et au XIII\u00e8me si\u00e8cle, l&rsquo;\u00e9piscopat se renforce et entreprend de reconstruire ses cath\u00e9drales. La relative prosp\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9conomie et des finances royales, et l&rsquo;appui fort de souverains &mdash; comme Philippe-Auguste, Louis VIII et Saint Louis &mdash; forment un contexte favorable \u00e0 ce projet (ce qui explique, pour l&rsquo;essentiel, que les cath\u00e9drales sont construites sur le domaine royal). Le concours \u00e9nergique des populations et l&rsquo;activit\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9e par les \u00e9tablissements religieux allait lui venir en aide. Il est difficile aujourd&rsquo;hui de donner une id\u00e9e de l&#8217;empressement avec lequel les populations urbaines se mirent \u00e0 \u00e9lever des cath\u00e9drales. La  <u><a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Foi\">foi<\/a><\/u>  avait certes son importance, mais il s&rsquo;y joignait un instinct tr\u00e8s juste d&rsquo;unit\u00e9 et de constitution civile<\/em>&hellip; [&hellip;] <\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo; [L]<em>a p\u00e9riode pendant laquelle leur existence est pour ainsi dire un besoin, l&rsquo;expression d&rsquo;un d\u00e9sir irr\u00e9sistible, correspond \u00e0 une dur\u00e9e d&rsquo;environ 60 ans, comprise entre les ann\u00e9es 1180 et 1240. Ce qui surprend aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est qu&rsquo;en un temps aussi court on ait pu obtenir, sur un territoire aussi vaste, des r\u00e9sultats aussi surprenants ; car ce n&rsquo;\u00e9tait pas seulement des man&oelig;uvres qu&rsquo;il fallait trouver, mais des milliers d&rsquo;artistes qui, la plupart, \u00e9taient des hommes dont le talent dans l&rsquo;ex\u00e9cution des &oelig;uvres est pour nous aujourd&rsquo;hui un sujet d&rsquo;admiration<\/em>. &raquo; (<em>Wikip\u00e9dia<\/em>, article <em>L&rsquo;histoire des cath\u00e9drales en France.<\/em>)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je pense que les cieux furent cl\u00e9ments et que la terre fut bonne durant ces ann\u00e9es-l\u00e0, et les oiseaux chant\u00e8rent, et les beaut\u00e9s du monde furent hauss\u00e9es jusqu&rsquo;au sommet d&rsquo;elles-m\u00eames pour d\u00e9couvrir ce qui, en elles, les rendaient sacr\u00e9es. Ce fut le Temps des cath\u00e9drales, ce qu&rsquo;il y a de plus haut que l&rsquo;on puisse concevoir&hellip;  Mon jugement s&rsquo;arr\u00eate-t-il \u00e0 ce flot d&rsquo;\u00e9motions indicibles, celui qui me submerge lorsque, en dehors des apparats du culte, hors de tout compagnonnage de quelque clerg\u00e9 que ce soit, je franchis le porche de la cath\u00e9drale de Reims que j&rsquo;imagine d\u00e9serte et vierge de toute entreprise terrestre, et qui l&rsquo;est sans doute, que je hausse le menton comme l&rsquo;on salue et comme l&rsquo;on s&rsquo;\u00e9lance, et hausse mon regard vers le haut, et soudain embrassant mon \u00e2me qui est emport\u00e9e dans une irr\u00e9sistible ascension ? Ce temps-l\u00e0 est celui o&ugrave; le Christianisme n&rsquo;eut plus la moindre n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre une religion pour \u00eatre le ma&icirc;tre du monde, pour \u00eatre cela sans m\u00eame la n\u00e9cessit\u00e9 que la puissance du monde exist\u00e2t et se manifest\u00e2t en sa faveur. A ce Moment de l&rsquo;histoire du monde, tout \u00e9tait possible parce que tout \u00e9tait accompli.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p>***<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les cath\u00e9drales semblaient ob\u00e9ir au doigt de Dieu, comme \u00e0 un commandement porteur de promesses indicibles. Comme pour nous confirmer, les hommes des cath\u00e9drales, de ce Temps des cath\u00e9drales, semblent \u00e0 notre esprit d&rsquo;une sp\u00e9cificit\u00e9 si exceptionnelle qu&rsquo;on en fit un \u00ab\u00a0type\u00a0\u00bb, nomm\u00e9 d&rsquo;apr\u00e8s le style architectural, &ndash; l'\u00a0\u00bbhomme gothique\u00a0\u00bb comme l&rsquo;on dit homme de Dieu, fait ainsi \u00ab\u00a0par gr\u00e2ce de la cath\u00e9drale\u00a0\u00bb. Dans  <em>Le temps des cath\u00e9drales<\/em>, Georges Duby les d\u00e9crit, tels qu&rsquo;on les imagine, tels qu&rsquo;on les sent, au milieu de cet \u00e9lan jubilatoire de beaut\u00e9 et de hauteur qui les emporte vers la cr\u00e9ation de ces oratoires de Dieu sur la terre ; tels qu&rsquo;ils sont fix\u00e9s, ces oratoires, dans la pierre, la mati\u00e8re ainsi devenue sacr\u00e9e, la mati\u00e8re sortie d&rsquo;elle-m\u00eame, <strong>enfin devenue sacr\u00e9e<\/strong>&hellip; &laquo; <em>Ce sont des \u00eatres sauv\u00e9s, appel\u00e9s \u00e0 ressusciter dans la gloire, lav\u00e9s de tout p\u00e9ch\u00e9. D\u00e9j\u00e0 les rayons de Dieu les illuminent et les aspirent vers la joie. Sur leur visage de clart\u00e9 s&rsquo;\u00e9bauche le sourire des anges.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L'\u00a0\u00bbhomme gothique\u00a0\u00bb tr\u00f4ne au milieu d&rsquo;un monde sorti de ce qu&rsquo;il est coutume de d\u00e9signer comme \u00ab\u00a0la longue nuit de l&rsquo;An Mil\u00a0\u00bb, alors que des processus \u00e9conomiques se mettent en branle, alors que les fortunes de la chevalerie puis de la bourgeoisie vont couvrir d&rsquo;ors les grands \u00e9lans qui naissent, alors que la hi\u00e9rarchie de l&rsquo;&Eacute;glise assist\u00e9e par de grands esprits offre \u00e0 notre destin le sens d&rsquo;une coh\u00e9rence sans pareille, alors que l&rsquo;autorit\u00e9 royale commence \u00e0 s&rsquo;imposer et \u00e0 imposer dans le m\u00eame sens le miracle qui se dessine parce qu&rsquo;elle sent qu&rsquo;elle tient l\u00e0 le mod\u00e8le de la nation, la \u00ab\u00a0Grande Nation\u00a0\u00bb elle-m\u00eame, &ndash; car tout cela se passe en France principalement. Alors l'\u00a0\u00bbhomme gothique\u00a0\u00bb tr\u00f4ne au milieu de son temps comme s&rsquo;il en \u00e9tait le ma&icirc;tre. On sent qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un  <strong>temps de fusion<\/strong>, d&rsquo;o&ugrave; peut sortir une transmutation divine dont la cath\u00e9drale serait n\u00e9cessairement le signe, le v\u00e9hicule et le symbole. M\u00eame ce qui para&icirc;trait le plus vulgaire et le plus bas, et qui le sera plus tard effectivement, la g\u00e9ographie et la psychologie de l&rsquo;argent qu&rsquo;ils nommeront \u00ab\u00a0capitalisme\u00a0\u00bb, est partie prenante de ce temps-l\u00e0, et m\u00eame cela trouve judicieux, ou bien le fait sans le savoir, de se sacraliser&hellip; &laquo; <em>Dans la cath\u00e9drale, on n&rsquo;entrait pas seulement pour prier, les associations de m\u00e9tiers s&rsquo;y rassemblaient&hellip; D&rsquo;autre part, \u00eatre l'\u00a0\u00bbhomme\u00a0\u00bb de l&rsquo;\u00e9glise procurait des privil\u00e8ges et des exemptions douani\u00e8res dont les gros marchands savaient le prix. Les hommes d&rsquo;affaires ont donc consid\u00e9r\u00e9 ce monument comme leur. Ils l&rsquo;ont voulu splendide, ils l&rsquo;ont par\u00e9&hellip;<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais peu importe le d\u00e9tail enfin, puisque s&rsquo;installe fermement l&rsquo;intuition que ce temps de fusion est ainsi une  <strong>\u00e9poque totale<\/strong>, quelque chose qui, dans le champ du terrestre, laisse \u00e9clater une ouverture sublime, qui peut enlever l&rsquo;esprit vers des hauteurs insoup\u00e7onn\u00e9es et pourtant si longtemps esp\u00e9r\u00e9es qu&rsquo;elles en \u00e9taient \u00e9videmment attendues. Soudain, comme en un miracle cosmique, tout sur la terre, jusqu&rsquo;aux plus affreuses injustices, jusqu&rsquo;aux situations les plus inf\u00e2mes, jusqu&rsquo;aux souffrances les plus tourmenteuses, semble se fondre dans l&rsquo;ordre d&rsquo;une unit\u00e9 si parfaite qu&rsquo;elle ne peut \u00eatre que celle du Principe divin, &ndash; et ainsi, tout semblant \u00e9carter les pesanteurs terrestres et les prisons de la mati\u00e8re. Dans ce Temps des cath\u00e9drales, sans aucun doute le Christianisme nous para&icirc;t toucher, \u00e0 nous qui jugeons intuitivement, au fa&icirc;te de lui-m\u00eame, au terme de sa mission d&rsquo;\u00e9l\u00e9vation des choses et des hommes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&hellip;Et il s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve \u00ab\u00a0au fa&icirc;te de lui-m\u00eame\u00a0\u00bb, le Christianisme, dans des conditions g\u00e9ographiques, culturelles, sociales, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans des conditions  <strong>terrestres <\/strong>qui sont elles-m\u00eames tr\u00e8s sp\u00e9cifiques, comme s&rsquo;il \u00e9tait entendu que l&rsquo;ordre du Principe m\u00eame d&ucirc;t r\u00e9gner partout. Comme rapidement mentionn\u00e9 plus haut, c&rsquo;est en France que tout cela se passe, cette France o&ugrave; vont s&rsquo;\u00e9riger, dans cette \u00e9blouissante p\u00e9riode, plus de 150 cath\u00e9drales ; o&ugrave; cette entreprise temporelle et gigantesque, mais \u00e9galement  <strong>transcendantale<\/strong>, se fait avec, si j&rsquo;ose dire, l&rsquo;onction royale dans le cadre d&rsquo;une dynastie dont toute l&rsquo;autorit\u00e9 \u00e9mane de sa transcendance (royaut\u00e9 de droit divin), notamment avec le soutien du plus \u00ab\u00a0saint\u00a0\u00bb des saints rois de France (Louis IX, dit Saint-Louis) ; o&ugrave; la r\u00e9partition de cette architecture transcendantale que forment les cath\u00e9drales \u00e9pouse une \u00ab\u00a0g\u00e9ographie sacr\u00e9e\u00a0\u00bb qui est un sujet sans fin de d\u00e9lices dialectiques et \u00e9sot\u00e9riques pour les sp\u00e9cialistes du genre ; o&ugrave; la puissance esth\u00e9tique et monumentale trouve sa source dans ce que Duby nomme &laquo; <em>l&rsquo;art de France<\/em> &raquo;, qui devient le mod\u00e8le pour toute l&rsquo;Europe engag\u00e9e, \u00e0 la suite de la France, elle-m\u00eame mod\u00e8le de ce mouvement. &laquo; <em>Aussi l&rsquo;art nouveau fut-il reconnu par tous les contemporains comme \u00e9tant proprement l'\u00a0\u00bbart de France\u00a0\u00bb. Il s&rsquo;\u00e9panouit dans la province qui portait alors ce nom, celle o&ugrave; Clovis \u00e9tait mort, entre Chartes et Soissons&hellip;<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La chose n&rsquo;est pas indiff\u00e9rente, sur le plan de la doctrine elle-m\u00eame. La France est la Grande Nation, c&rsquo;est le mod\u00e8le m\u00eame de l&rsquo;identit\u00e9 nationale, de la sp\u00e9cificit\u00e9, en quelque sorte ; et, pour poursuivre en termes terrestres, l&rsquo;anti-mod\u00e8le du \u00ab\u00a0mod\u00e8le imp\u00e9rial\u00a0\u00bb et universel ; pourtant elle-m\u00eame, la France, \u00e9lev\u00e9e \u00e0 sa dignit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;insistance de Dieu lui-m\u00eame. Le paradoxe, ou l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 qui devrait avoir une r\u00e9sonnance th\u00e9ologique pour le Christianisme lui-m\u00eame, c&rsquo;est que la France, depuis le bapt\u00eame de Clovis, puis dans l&rsquo;affirmation terrestre progressive de la source divine de la fonction royale, est \u00e9galement \u00ab\u00a0la fille a&icirc;n\u00e9e de l&rsquo;&Eacute;glise\u00a0\u00bb. Elle est quelque chose qui s&rsquo;affirme venue de l&rsquo;&Eacute;glise certes, mais \u00e9galement distingu\u00e9e par l&rsquo;onction divine  <strong>directement<\/strong>. C&rsquo;est au nom de cette sp\u00e9cificit\u00e9 que na&icirc;t et s&rsquo;impose l&rsquo;inspiration du gallicanisme, qui est une version plus identitaire et sp\u00e9cifique que \u00ab\u00a0nationale\u00a0\u00bb du catholicisme, mais qui est \u00e9galement, du point de vue  <strong>terrestre et politique<\/strong>, une affirmation de l&rsquo;ind\u00e9pendance fran\u00e7aise par rapport \u00e0 Rome, pr\u00e9tendument centre de toutes choses divines sur la terre. Jeanne, que l&rsquo;&Eacute;glise mettra cinq si\u00e8cles \u00e0 faire Sainte, agit pr\u00e9monitoirement en repr\u00e9sentante de la doctrine officielle du gallicanisme en disant aux \u00e9v\u00eaques qui la jugent que le Seigneur lui a parl\u00e9 \u00ab\u00a0directement\u00a0\u00bb, par la voix de ses Saintes, pour sauver le royaume de France. En 1930, dans &lsquo;<em>Dieu est-il fran\u00e7ais ?<\/em>&lsquo;, o&ugrave; il tente de comprendre et d&rsquo;expliquer \u00e0 sa fa\u00e7on &laquo; <em>ce pays magnifique et insupportable<\/em> &raquo;, dont l&rsquo;Allemagne moderne chercha vainement \u00e0 la fois le myst\u00e8re et la destruction, l&rsquo;Allemand nationaliste Friedrich Sieburg donnait une place pr\u00e9pond\u00e9rante \u00e0 Jeanne pour expliquer l&rsquo;exceptionnalisme fran\u00e7ais et ce qu&rsquo;on pourrait d\u00e9signer comme son \u00ab\u00a0nationalisme mystique\u00a0\u00bb, qui se manifeste aussi bien sur la Marne qu&rsquo;\u00e0 Verdun, qu&rsquo;on retrouve bien entendu chez de Gaulle. Sieburg, comme Ernst Robert Curtius dans son &lsquo;<em>&Eacute;tude de la France<\/em>&lsquo;en 1932,  estime que l&rsquo;un des plus grands r\u00e9sultats de l&rsquo;action  <strong>temporelle  <\/strong>de Jeanne d&rsquo;Arc est d&rsquo;avoir, en outrepassant le pouvoir de l&rsquo;&Eacute;glise de Rome en France, forc\u00e9 la fraction fran\u00e7aise de l&rsquo;&Eacute;glise \u00e0 se franciser de fa\u00e7on irr\u00e9sistible, &ndash; donc, Jeanne fondatrice et inspiratrice du gallicanisme&#8230; Jeanne a \u00ab\u00a0nationalis\u00e9 l&rsquo;&Eacute;glise\u00a0\u00bb pour le compte de la France et donn\u00e9 \u00e0 la France un formidable ciment temporel, structurant et unificateur.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais nous parlons d&rsquo;un personnage, Jeanne, qui est bien au-del\u00e0 du Temps des cath\u00e9drales, bien que des th\u00e8mes essentiels en soient repris. Un autre jugement sur Jeanne nous ram\u00e8ne effectivement, mais \u00ab\u00a0\u00e0 front renvers\u00e9\u00a0\u00bb on le verra, \u00e0 ce m\u00eame Temps des cath\u00e9drales : celui de George-Bernard Shaw, dans la longue pr\u00e9face \u00e0 sa pi\u00e8ce  <em>Sainte Jeanne<\/em>, en 1924, o&ugrave; il fait de Jeanne la \u00ab\u00a0premi\u00e8re protestante\u00a0\u00bb de l&rsquo;histoire conduisant \u00e0 la R\u00e9forme, parce qu&rsquo;elle se passe des autorit\u00e9s et de la hi\u00e9rarchie de Rome. On comprend aussit\u00f4t que ce lien que nous faisons, \u00e0 la lumi\u00e8re de ce jugement, entre Jeanne et le Temps des cath\u00e9drales est \u00e0 contretemps historique, ce que nous avons qualifi\u00e9 de \u00ab\u00a0front renvers\u00e9\u00a0\u00bb. Jeanne affirme la sp\u00e9cificit\u00e9 fran\u00e7aise dans une \u00e9poque qui, \u00e0 notre sens et cela \u00e0 l&rsquo;image de la proposition centrale de notre d\u00e9marche, a d\u00e9j\u00e0 bascul\u00e9 apr\u00e8s le Temps des cath\u00e9drales,. A cette lumi\u00e8re r\u00e9trospective, et nullement elle-m\u00eame comme la \u00ab\u00a0premi\u00e8re protestante\u00a0\u00bb de Shaw mais comme la premi\u00e8re \u00ab\u00a0nationaliste mystique\u00a0\u00bb fran\u00e7aise, Jeanne se manifesterait alors dans son temps pour installer et prot\u00e9ger la sp\u00e9cificit\u00e9 fran\u00e7aise, la part divine de la France elle-m\u00eame, dans une \u00e9poque qui a d\u00e9j\u00e0,  en effet, tourn\u00e9 le dos \u00e0 l&rsquo;esprit du Temps des cath\u00e9drale pour se pr\u00e9cipiter dans cette autre voie, d&rsquo;abord l&rsquo;ensemble Renaissance-R\u00e9forme, puis la modernit\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire cet ensemble m\u00e9tahistorique que nous jugeons \u00eatre la Chute du Christianisme, et la Chute d&rsquo;une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale. Ici se dessine avec force la voute centrale de notre r\u00e9flexion.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Au contraire et avant cette Chute, au Temps des cath\u00e9drales, la France offre sa sp\u00e9cificit\u00e9 comme mod\u00e8le o&ugrave; peut se forger le triomphe du Christianisme,  <strong>contre <\/strong>les caract\u00e8res fondamentaux du Christianisme, notamment tels que les a d\u00e9crits Jean-Fran\u00e7ois Mattei que nous avons cit\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire essentiellement l&rsquo;universalit\u00e9 par homog\u00e9n\u00e9isation des identit\u00e9s pr\u00e9sent\u00e9e comme fondamentale par la doctrine chr\u00e9tienne, contrebattue dans ce cas par l&rsquo;antith\u00e8se terrestre de l&rsquo;identit\u00e9 \u00e0 laquelle pr\u00e9tend l&rsquo;exceptionnalisme fran\u00e7ais.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(Si la France est souvent pr\u00e9sent\u00e9e comme universaliste, et se pr\u00e9sente elle-m\u00eame de la sorte d&rsquo;ailleurs, il va sans dire, dans tous les cas selon sa part de Tradition, que cet universalisme ne r\u00e9duit en rien les identit\u00e9s ; au contraire, il les pr\u00e9serve, il les favorise, parce qu&rsquo;il sait bien que l&rsquo;identit\u00e9 est dans ce cas la structure de l&rsquo;universalit\u00e9, sa colonne vert\u00e9brale, ce sans quoi l&rsquo;universalit\u00e9 est promise \u00e0 devenir comme le pr\u00e9sident McKinley d\u00e9crit par son vice-pr\u00e9sident Theodore Roosevelt : &laquo; Il a autant de colonne vert\u00e9brale qu&rsquo;un \u00e9clair au chocolat. &raquo;)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce cas que nous observons et offrons en hypoth\u00e8se de ce qui aurait pu \u00eatre une sauvegarde du Christianisme est donc celui de la France qui, dans sa mission divine, offre au Christianisme une voie de sauvegarde de son propre destin et de triomphe de lui-m\u00eame, en modifiant subrepticement mais fondamentalement sa doctrine, sans qu&rsquo;onne s&rsquo;en avise ni ne s&rsquo;y attache, comme un fait de nature, comme un encha&icirc;nement sans avertissement, dont seuls les clercs, plus tard, feraient une th\u00e9orie, une fois le triomphe affirm\u00e9 ; et cette voie, qui ne peut \u00eatre que  <strong>vers le haut  <\/strong>par l&rsquo;\u00e9vidence de sa logique, s&rsquo;exprimant dans l&rsquo;\u00e9lancement sublime de la cath\u00e9drale. L&rsquo;on ne s&#8217;emp\u00eachera pas d&rsquo;observer que cette m\u00e9thode de l&rsquo;identit\u00e9, de la sp\u00e9cificit\u00e9 n\u00e9cessairement marqu\u00e9e dans l&rsquo;universalit\u00e9, retrouve les grandes expressions de la Tradition venue de nos origines, marqu\u00e9es elles-m\u00eames par les notions sp\u00e9cifiques des divers principes issus du Principe originel. L&rsquo;on parle de la hi\u00e9rarchie, de l&rsquo;autorit\u00e9, de l&rsquo;aristocratie, tout cela exprim\u00e9 dans le principe essentiel de la l\u00e9gitimit\u00e9 ; l&rsquo;on parle de ce principe qui ne peut se manifester que par le contraire de cette tendance \u00e0 l&rsquo;uniformit\u00e9 qu&rsquo;implique l&rsquo;universalit\u00e9 sans les identit\u00e9s&hellip; L&rsquo;on parle enfin de son rejet, par lui ce principe, de cette tendance si vertueuse en apparence mais toujours grosse de son extr\u00eame catastrophique de l&rsquo;entropisation, de la r\u00e9duction infinie au \u00ab\u00a0rien\u00a0\u00bb de l&rsquo;entropie ; de cette tendance dont on pourrait identifier la filiation dans les diverses doctrines qui s&rsquo;affirment d&rsquo;universalit\u00e9 mais qui en fausse le principe fondamental d\u00e8s lors que la structure de l&rsquo;identit\u00e9 lui est \u00f4t\u00e9e, jusqu&rsquo;\u00e0 ses legs d\u00e9cadents ultimes de l&rsquo;\u00e9poque postmodernes avec la chute dans la Mati\u00e8re d\u00e9cha&icirc;n\u00e9e que sont la globalisation et les doctrines de l&rsquo;ultralib\u00e9ralisme que nous subissons aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce r\u00f4le essentiel de la France est encore mieux mis en \u00e9vidence, dans la description qu&rsquo;on peut faire d&rsquo;elle, la Grande Nation, d'\u00a0\u00bboutil transcendantal\u00a0\u00bb, ou de pseudo-\u00ab\u00a0passerelle eschatologique\u00a0\u00bb par rapport \u00e0 la p\u00e9riode pr\u00e9c\u00e9dant le Temps des cath\u00e9drales. [&#8230;] Dans ces temps ant\u00e9rieurs se d\u00e9veloppa la grande bataille de la Querelle des Investitures, entre l&rsquo;&Eacute;glise et l'\u00a0\u00bbEmpire d&rsquo;Occident\u00a0\u00bb r\u00e9unissant la Bourgogne, la Germanie et l&rsquo;Italie jusqu&rsquo;aux terres vaticanes, cette querelle o&ugrave; l&rsquo;&Eacute;glise, avec son \u00ab\u00a0Pape de la haine\u00a0\u00bb, &ndash; comme l&rsquo;\u00e9rudit, Jacques van Wijnendaele, nomme Gr\u00e9goire VII, &ndash; o&ugrave; l&rsquo;&Eacute;glise, disais-je, atteignait le fa&icirc;te de sa puissance en se posant comme concurrente de celui qui \u00e9tait en v\u00e9rit\u00e9 per\u00e7u comme l'\u00a0\u00bbEmpereur du monde\u00a0\u00bb. Dans cette partie, ce qui n&rsquo;\u00e9tait encore que le noyau de la France se tenait \u00e0 part, comme indiff\u00e9rent \u00e0 cet affrontement supr\u00eame et supr\u00eamement terrestre, o&ugrave; l&rsquo;&Eacute;glise du Christ semblait distinguer son destin au milieu des ambitions et des agitations du <em>sapiens <\/em>; cela, les ambitions terrestres, ce n&rsquo;\u00e9tait pas le \u00ab\u00a0jeu de la France\u00a0\u00bb (c&rsquo;\u00e9tait Philippe de Saint-Robert qui employait l&rsquo;expression, \u00e0 propos de la politique du g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle). On pourrait dire que tout bascula, avec un \u00e9v\u00e9nement terrestre consid\u00e9r\u00e9 du point de vue de notre symbolique, lorsque l'\u00a0\u00bbEmpire d&rsquo;Occident\u00a0\u00bb, au sortir de la Querelle des Investitures, voulut s&rsquo;en prendre \u00e0 la France et qu&rsquo;il se heurta \u00e0 un obstacle impr\u00e9vu et soudain fondamental, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 la France devenant la France et, soudain, pr\u00e9parant l&rsquo;ouverture du Temps des cath\u00e9drales par sa r\u00e9sistance victorieuse. Dans son &lsquo;<em>&Eacute;loge de la France<\/em>&lsquo;, Philippe Barthelet d\u00e9crit l&rsquo;occurrence terrestre que nous interpr\u00e9tons selon notre symbolique, sans contrainte ni la moindre d\u00e9loyaut\u00e9, d&rsquo;autant qu&rsquo;il cite Suger, l&rsquo;abb\u00e9 de Saint-Denis, l&rsquo;un des hommes clef du Temps des cath\u00e9drales : &laquo; [E]<em>n juillet 1124, quand l&#8217;empereur germanique mena\u00e7ait d&rsquo;envahir le royaume : Louis VI en appela aux chevaliers et aux communes, ce fut l&rsquo;adjuratio Franciae, l&rsquo;appel de la France. La \u00ab\u00a0mobilisation de Reims\u00a0\u00bb qui lui r\u00e9pondit fut si grande que, selon Suger, \u00ab\u00a0on e&ucirc;t dit des sauterelles d\u00e9robant aux yeux la surface de la terre\u00a0\u00bb&hellip;<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ainsi doit-on distinguer ce signe fondamental d&rsquo;une sorte de transcendance de l&rsquo;histoire lorsqu&rsquo;elle se fait m\u00e9tahistoire, que la France et l&rsquo;&Eacute;glise se soient retrouv\u00e9es, hors de cet \u00e9pisode des ambitions terrestres qui accablait l&rsquo;\u00e9volution du monde dans les traquenards et les affrontements de la Querelle des Investitures, dans cette \u00e9pop\u00e9e soudainement sublime du Temps des cath\u00e9drales, o&ugrave; les choses terrestres se marient soudain avec la perspective du Ciel ; o&ugrave; l&rsquo;histoire soudain se d\u00e9fait de ses querelles terrestres dans quoi l&rsquo;&Eacute;glise se compromet, pour s&#8217;emporter et devenir m\u00e9tahistoire, pour offrir son envol\u00e9e vers le haut ; o&ugrave; s&rsquo;avance la sublime occurrence, peut-\u00eatre l&rsquo;unique et certainement la derni\u00e8re, par quoi l&rsquo;&Eacute;glise aurait pu transcender sa fonction apr\u00e8s s&rsquo;\u00eatre faite terrestrement, selon les impulsions des forces sup\u00e9rieures, et offrir le Moment lui aussi sublime que sa Mission lui assignait. Mais cela ne se fit pas et vint le progr\u00e8s, qui devint Progr\u00e8s, qui r\u00e9gla tout cela&hellip; <\/p>\n<\/p>\n<p><p>&Eacute;lev\u00e9 par ce que nous jugerions \u00eatre une intuition irr\u00e9futable, Duby salue, dans la &lsquo;<em>Divine Com\u00e9die<\/em>&lsquo;de Dante, la \u00ab\u00a0derni\u00e8re cath\u00e9drale\u00a0\u00bb&hellip; &laquo; <em>On peut tenir la Divine Com\u00e9die pour une cath\u00e9drale, la derni\u00e8re.<\/em>[&hellip;] <em>Comme les grandes cath\u00e9drales de France, ce po\u00e8me conduit, par degr\u00e9s successifs, selon les hi\u00e9rarchies lumineuses de Denys l&rsquo;Ar\u00e9opagite et par l&rsquo;intercession de Saint Bernard, de Saint Fran\u00e7ois et de la Vierge, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;amour qui meut les \u00e9toiles&hellip;<\/em> &raquo; Dans ce cas, l&rsquo;&oelig;uvre unique de ce grand initi\u00e9 que fut Dante Alleghieri cl\u00f4t une \u00e9poque comme on ach\u00e8ve un Grand&rsquo;&OElig;uvre, comme on met la derni\u00e8re sublime note \u00e0 une symphonie qui ne peut \u00eatre que sublime&hellip; Effectivement, c&rsquo;en est fait, et quelques lignes plus loin Duby signale \u00e9galement que &lsquo;<em>la Divine Com\u00e9die<\/em>&lsquo;marque autre chose, c&rsquo;est-\u00e0-dire exactement son contraire : ach\u00e8vement sublime comme l&rsquo;est la derni\u00e8re touche mise \u00e0 l&rsquo;entreprise, l&rsquo;&oelig;uvre est aussi la fin d&rsquo;une \u00e9poque comme si cette \u00e9poque \u00e9tait d\u00e9pass\u00e9e et sortie de son propos, et le d\u00e9but d&rsquo;une autre, prometteuse celle-l\u00e0, presque comme les lendemains qui chantent&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Mais \u00e0 l&rsquo;aube du Trecento, le mouvement de croissance qui d\u00e9gageait insensiblement la pens\u00e9e d&rsquo;Europe de l&#8217;emprise des pr\u00eatres d\u00e9tournait d\u00e9sormais les hommes d&rsquo;Europe de la surnature. Il les menait vers d&rsquo;autres routes et vers d&rsquo;autres conqu\u00eates. <\/em>[&hellip;]  <em>Dante lui-m\u00eame, et les premiers qui l&rsquo;admir\u00e8rent, cinglaient vers de nouveaux rivages.<\/em> &raquo; \u00ab\u00a0Les lendemains qui chantent\u00a0\u00bb, disent-ils ? D\u00e9j\u00e0 pointe, en effet, ce qui s&rsquo;installera dans notre conscience, dans notre m\u00e9moire, dans notre raison bient\u00f4t subvertie, dans notre c&oelig;ur et dans notre \u00e9motion, et j&rsquo;irais jusqu&rsquo;\u00e0 dire, &ndash; qu&rsquo;on me pardonne, &ndash; <strong>dans nos tripes<\/strong>, dans les tripes de notre pens\u00e9e, la notion irr\u00e9sistible, fascinatoire, exaltante, ensorceleuse, racoleuse jusqu&rsquo;au plus profond de soi, &ndash; la notion de \u00ab\u00a0<strong>progressisme<\/strong>\u00ab\u00a0, comme si l&rsquo;on opposait soudain la gloire de l&rsquo;homme \u00e0 la gloire des cath\u00e9drales, comme si la dialectique humaine et bient\u00f4t humaniste avait trouv\u00e9 le  <strong>vaccin  <\/strong>irr\u00e9sistible contre toute forme approchante de cette gloire-l\u00e0 (celle des cath\u00e9drales) et en voie d\u00e9sormais d&rsquo;\u00eatre jug\u00e9e pernicieuse comme serait un p\u00e9ch\u00e9 originel. Par la gr\u00e2ce ind\u00e9finissable du Christianisme qui semblera bient\u00f4t avoir trouv\u00e9 sa voie dans le d\u00e9lice paradoxal de la d\u00e9viation, le <em>sapiens  <\/em>est engag\u00e9 sur la voie du pardon futur par l&rsquo;oubli \u00e0 venir de ce qu&rsquo;il commence \u00e0 entreprendre, par effacement par avance du p\u00e9ch\u00e9 qui s&rsquo;esquisse d\u00e9j\u00e0, par inexistence r\u00e9troactive de la faute puisque la faute esquiss\u00e9e aujourd&rsquo;hui, au cr\u00e9puscule du Temps des cath\u00e9drales, deviendra vertu demain, une fois dig\u00e9r\u00e9 la parcours qui va de la Renaissance au \u00ab\u00a0d\u00e9cha&icirc;nement de la Mati\u00e8re\u00a0\u00bb&hellip; Cette fa\u00e7on d&rsquo;absoudre par ant\u00e9riorit\u00e9, cela fait la Chute moins raide. [&#8230;]<\/p>\n<\/p>\n<p><p>***<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Duby note effectivement, correctement par rapport \u00e0 l&rsquo;Histoire dans son cheminement logique et temporel : &laquo; [L]<em>e mouvement de croissance qui d\u00e9gageait insensiblement la pens\u00e9e d&rsquo;Europe de l&#8217;emprise des pr\u00eatres&hellip;<\/em> &raquo; Nous objecterions, du point de vue de la forme qui a ici une importance consid\u00e9rable, que c&rsquo;est plut\u00f4t de l&rsquo;offrande que repr\u00e9sente ce Moment de v\u00e9rit\u00e9 que sont le Temps des cath\u00e9drales et le \u00ab\u00a0mod\u00e8le\u00a0\u00bb transcendantal fran\u00e7ais que se d\u00e9gage &laquo; <em>insensiblement la pens\u00e9e d&rsquo;Europe<\/em> &raquo;, et que, pour se d\u00e9faire de l&#8217;emprise de ces pr\u00eatres-l\u00e0, \u00e0 la grandeur si admirable, \u00e0 la beaut\u00e9 si apaisante, elle (l&rsquo;Europe) trouverait rapidement d&rsquo;autres guides (d&rsquo;autres pr\u00eatres) sur sa route. L&rsquo;amour moderniste de la libert\u00e9 fait se r\u00e9jouir un peu vite de circonstances plus suspectes qu&rsquo;elles ne paraissent, de m\u00eame que la \u00ab\u00a0libert\u00e9\u00a0\u00bb exigerait souvent d&rsquo;\u00eatre pes\u00e9e avec un peu moins d&rsquo;ivresse moderniste dans le jugement, avant son adoubement comme la marque d&rsquo;une \u00e9l\u00e9vation de l&rsquo;\u00eatre. On sait que l&rsquo;ivresse m\u00e8ne en g\u00e9n\u00e9ral au contraire de ce qu&rsquo;elle sugg\u00e8re.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le fait, que l&rsquo;on devinera \u00e0 la lumi\u00e8re de ces commentaires r\u00e9serv\u00e9s, le fait est que notre hypoth\u00e8se nous sugg\u00e8re de situer \u00e0 cette charni\u00e8re le basculement des choses pour le Christianisme. Nous suivons la comptabilit\u00e9 de Duby, pour le confort du lecteur en armant son esprit d&rsquo;une r\u00e9f\u00e9rence dat\u00e9e, \u00ab\u00a0autour de 1300\u00a0\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire pass\u00e9 le paroxysme sublime du Temps des cath\u00e9drales. Les termes employ\u00e9s par Duby correspondent parfaitement \u00e0 l&rsquo;esprit de la chose et nous dispensent d&rsquo;un commentaire qui ferait long, pour simplement embrasser l&rsquo;\u00e9vidence historique, &ndash; la description portant essentiellement sur l&rsquo;\u00e9volution des psychologies, des m&oelig;urs de la pens\u00e9e, des liens entre le jugement et son objet, &ndash; ou bien encore, des \u00e2mes chr\u00e9tiennes si l&rsquo;on veut. La p\u00e9riode est d\u00e9crite comme un d\u00e9sordre, un temps de brassage, de bouleversement de l&rsquo;ordre et des structures, de d\u00e9rangement des choses ; il y a &laquo; <em>les malheurs du XIV\u00e8me si\u00e8cle<\/em> &raquo; qui s&rsquo;annoncent, mais la plume qui observe \u00e0 partir de notre temps en acquies\u00e7ant \u00e0 l&rsquo;\u00e9volution qui est venue jusqu&rsquo;\u00e0 nous n&rsquo;y voit pas que du mal ; au contraire, elle y distingue les jeunes pousses de temps nouveaux, qui, parce que \u00ab\u00a0nouveaux\u00a0\u00bb, ont cette sorte de \u00ab\u00a0vertu d&rsquo;\u00eatre vertueux par d\u00e9finition\u00a0\u00bb, qui va avec cet \u00e9tat (la \u00ab\u00a0nouveaut\u00e9\u00a0\u00bb). Nous dirions, nous, un temps de d\u00e9structuration, et nous nous expliquerons encore, plus loin, des caract\u00e8res dissolvants que nous lui pr\u00eatons, &ndash; lesquels affleurent dans le passage ci-dessous qui rapproche irr\u00e9sistiblement des mots tels qu'\u00a0\u00bbaffaissement\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0effritement\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0effondrement\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0vertige\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0d\u00e9sordre\u00a0\u00bb, &ndash; et, au-dessus de tout, pour chapeauter, pour inspirer, pour griser, pour emporter irr\u00e9sistiblement, le mot magique en v\u00e9rit\u00e9, \u00ab\u00a0<strong>modernit\u00e9<\/strong>\u00ab\u00a0&hellip; <\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>&hellip;Voici pourquoi, malgr\u00e9 la stagnation de la production et le marasme des \u00e9changes, la propension au luxe, loin de fl\u00e9chir, s&rsquo;exasp\u00e9ra. Enfin, et surtout, l&rsquo;affaissement des structures mat\u00e9rielles provoqua l&rsquo;effritement, l&rsquo;effondrement d&rsquo;un certain nombre de valeurs qui avaient encadr\u00e9 jusque-l\u00e0 la culture d&rsquo;Occident. Ainsi s&rsquo;\u00e9tablit un d\u00e9sordre, mais qui fut rajeunissement et, pour une part, d\u00e9livrance. Tourment\u00e9s, les hommes de ce temps le furent certainement plus que leurs anc\u00eatres, mais par les tensions et les luttes d&rsquo;une lib\u00e9ration novatrice. Tous ceux d&rsquo;entre eux capables de r\u00e9flexion eurent en tout cas le sentiment, et parfois jusqu&rsquo;au vertige, de  <strong>la modernit\u00e9  <\/strong>de leur \u00e9poque. Ils avaient conscience d&rsquo;ouvrir des voies, de les frayer. Ils se sentaient des hommes nouveaux.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En v\u00e9rit\u00e9, notre incr\u00e9dulit\u00e9 est \u00e0 cette mesure qui nous arr\u00eate, qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;appr\u00e9cier comme l&rsquo;on perce un myst\u00e8re, &ndash; si l&rsquo;on peut, &ndash; et l&rsquo;on pourra vite, myst\u00e8re de polichinelle&hellip; Cette incr\u00e9dulit\u00e9 s&rsquo;adresse au commentateur par ailleurs si \u00e9clair\u00e9 (Duby) lorsqu&rsquo;il d\u00e9crit le Temps des cath\u00e9drales : comment peut-on, apr\u00e8s avoir rencontr\u00e9 l'\u00a0\u00bbhomme gothique\u00a0\u00bb, cet \u00ab\u00a0\u00eatre sauv\u00e9\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0illumin\u00e9 par les rayons de Dieu\u00a0\u00bb et avec son visage sur la clart\u00e9 duquel \u00ab\u00a0s&rsquo;\u00e9bauche le sourire des anges\u00a0\u00bb, comment peut-on accueillir l'\u00a0\u00bbaffaissement\u00a0\u00bb et l'\u00a0\u00bbeffondrement\u00a0\u00bb de tout cela presque avec une s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 satisfaite&hellip; Ces mots, \u00ab\u00a0progr\u00e8s\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0modernit\u00e9\u00a0\u00bb, ont en eux la puissance de la magie noire du mal\u00e9fice, n&rsquo;est-ce pas, sa fascination, l&rsquo;esp\u00e8ce d&rsquo;attirance irrationnelle qu&rsquo;elle exerce sur nos psychologies soudain affaiblies par la musique de la chose, comme Ulysse par le chant des sir\u00e8nes s&rsquo;il n&rsquo;avait pris la m\u00e2le pr\u00e9caution de se faire lier au mat de son navire&#8230; <\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>M\u00e9moire m\u00e9di\u00e9vale 19 juin 2020 &ndash; Un grand d\u00e9bat court depuis si longtemps et ne cesse d&rsquo;enfler, entre les modernes et les autres, que ces autres se disent antimodernes ou non. Nous-m\u00eames le posons et l&rsquo;argumentons dans nos termes selon le ph\u00e9nom\u00e8ne du \u00ab\u00a0d\u00e9cha&icirc;nement de la Mati\u00e8re\u00ab\u00a0, qu&rsquo;il faudrait d\u00e9crire comme n\u00e9 et identifi\u00e9 \u00e0&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[25],"tags":[2654,2963,2631,19005,14212,708,3969,2891,2633,4169,6647,8386,2622,4194,9966,2716,19956],"class_list":["post-79310","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-journal-ddecrisis-de-philippe-grasset","tag-catholicisme","tag-christianisme","tag-de","tag-duby","tag-elements","tag-empire","tag-grace","tag-grande","tag-guillaume","tag-identite","tag-jacques","tag-lhistoire","tag-la","tag-nation","tag-rome","tag-tradition","tag-travers"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/79310","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=79310"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/79310\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=79310"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=79310"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=79310"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}