{"id":79455,"date":"2020-10-04T02:33:09","date_gmt":"2020-10-04T02:33:09","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2020\/10\/04\/le-progres-la-rend-folle\/"},"modified":"2020-10-04T02:33:09","modified_gmt":"2020-10-04T02:33:09","slug":"le-progres-la-rend-folle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2020\/10\/04\/le-progres-la-rend-folle\/","title":{"rendered":"Le Progr\u00e8s la rend folle"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_a.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:2em\">Le Progr\u00e8s la rend folle<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>\u00ab\u00a0Donnons le la\u00a0\u00bb : qui est ce \u00ab\u00a0la\u00a0\u00bb du &laquo; <em>Le Progr\u00e8s &lsquo;la&rsquo; rend folle<\/em> &raquo; ? Deux choses \u00e0 la fois, et pourtant une seule et m\u00eame chose : &lsquo;la gauche&rsquo; et &lsquo;la modernit\u00e9&rsquo;, ou bien, si l&rsquo;on veut faire plus ample : &lsquo;la modernit\u00e9&rsquo; et, par cons\u00e9quent, &lsquo;la gauche&rsquo;. Pour notre compte, nous emploierons dans ce texte seulement le mot-concept &lsquo;Progr\u00e8s&rsquo; majuscul\u00e9 en majest\u00e9, et non le simplissime et ambigu &lsquo;progr\u00e8s&rsquo; dont use \u00e0 certains moments Pierre-Andr\u00e9 Taguieff dans son texte &laquo; <em>Feux et failles du progr\u00e8s, la grande d\u00e9sorientation \u00e0 gauche<\/em> &raquo;, en alternance avec le &lsquo;Progr\u00e8s&rsquo; majuscul\u00e9, d&rsquo;ailleurs selon une logique tout \u00e0 fait bienvenue justement dans le cadre m\u00eame de son texte, et le domaine qu&rsquo;il aborde.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Taguieff, ou PAT selon la mode angliciste donc supr\u00e9maciste dont nous n&rsquo;userons pas dans ce texte de la <em>reductio ad initialum<\/em>, est un intellectuel de grande et large culture et un chercheur qui aime et &oelig;uvre pour le rangement rationnel d&rsquo;importantes mati\u00e8res intellectuelles. Aussi son catalogue est-il impeccablement align\u00e9 et absolument compr\u00e9hensible, et par cons\u00e9quent totalement vertigineux sans obscurcir le jugement sur la cause de l&rsquo;affection. Il est vrai que le Progr\u00e8s a rendu la gauche folle, et par cons\u00e9quent la modernit\u00e9 puisque les deux concepts sont biologiquement du m\u00eame organe, dans tous les cas sans aucun doute du m\u00eame corps. Il se trouve pourtant quelques presque-&icirc;lots du concept-&lsquo;gauche&rsquo; \u00e0 pr\u00e9tention de devenir des &icirc;les, qui tendent \u00e0 s&rsquo;\u00e9chapper radicalement de l&rsquo;archipel-&lsquo;modernit\u00e9&rsquo;. Ce n&rsquo;est le moindre des charmes de ce texte, et de la situation ainsi d\u00e9crite, puisque le r\u00e9sultat est une sorte de d\u00e9sordre-<em>kaos<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Comme nous l&rsquo;avons dit et comme nous le r\u00e9p\u00e9tons, le travail de Taguieff est exceptionnel de pr\u00e9cision et de minutie. Toutes les nuances de la gauche, &ndash; on parlerait, pour paraphraser un titre c\u00e9l\u00e8bre, des &lsquo;mille nuances de la gauche&rsquo;, &ndash; sont signal\u00e9es, diss\u00e9qu\u00e9es, d\u00e9finies en quelques mots et rang\u00e9es selon les courants en cours, &ndash; ce qui fait beaucoup&#8230; A lire Taguieff, on comprend que la formidable pouss\u00e9e d\u00e9constructurante des \u00e9v\u00e9nements de ces derni\u00e8res d\u00e9cennies, et surtout de ces deux derni\u00e8res d\u00e9cennies, concerne essentiellement la gauche qui vole en \u00e9clats, en mille morceaux, en &lsquo;mille nuances&rsquo;. Pourquoi ? Parce que ces \u00e9v\u00e9nements, la dynamique qui les pousse follement, sont la cause et la cons\u00e9quence \u00e0 la fois de la dislocation en cours du dieu-Progr\u00e8s et de sa fureur d&rsquo;une telle dislocation. Taguieff ne manque pas de pr\u00e9ciser quand cela importe qu&rsquo;il est question, avec le Progr\u00e8s, v\u00e9ritablement d&rsquo;une religion, &ndash; et donc d&rsquo;un dieu, le dieu-Progr\u00e8s.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(&#8230;Ce pourquoi il importe \u00e0 notre sens de majusculer constamment le &lsquo;Progr\u00e8s&rsquo;. Par contre, &lsquo;dieu&rsquo; peut, sinon doit \u00eatre laiss\u00e9 en minuscule, &ndash; &lsquo;en bas-de-casse&rsquo; disaient les typographes du temps d&rsquo;antan. Il est manifeste que l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment &lsquo;transgenr\u00e9&rsquo;, &lsquo;racis\u00e9&rsquo;, etc., c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment effectivement moderniste et donc essentiel et vertueux ,\u00e0 la fois, c&rsquo;est le &lsquo;Progr\u00e8s&rsquo; et nullement &lsquo;dieu&rsquo;.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette myriade extraordinaire des &lsquo;mille nuances de la gauche&rsquo;, qui finit par donner le vertige et le tournis c&rsquo;est selon, est la marque directe de l&rsquo;immense crise du Progr\u00e8s, que dans ce cas le Progr\u00e8s a son \u00e9quivalent op\u00e9rationnel dans le Syst\u00e8me, que le &lsquo;d\u00e9cha&icirc;nement de la Mati\u00e8re&rsquo; est \u00e0 la base de tout cela, que l&rsquo;on retrouve notre fameuse \u00e9quation &lsquo;surpuissance-autodestruction&rsquo; dans cette observation faite ci-dessus selon laquelle \u00ab\u00a0ces \u00e9v\u00e9nements, la dynamique qui les pousse follement, sont la cause et la cons\u00e9quence \u00e0 la fois de la dislocation en cours du dieu-Progr\u00e8s et de sa fureur d&rsquo;une telle dislocation\u00a0\u00bb. La gauche, accouchant en permanence d&rsquo;une monstrueuse prolif\u00e9ration de &lsquo;diverses gauches&rsquo; qui constituent comme une sorte de basse continue de l&rsquo;Effondrement du Syst\u00e8me, restituant une extraordinaire complexit\u00e9 faite d&rsquo;utopie et de simulacres, la gauche est le principal sinon l&rsquo;unique acteur de cette grandiose immolation \u00e0 laquelle nous sommes convi\u00e9s : immolation de soi-m\u00eame, ou disons des multiples soi-m\u00eames, pour r\u00e9pondre \u00e0 l&rsquo;intensit\u00e9 de la crise autant qu&rsquo;\u00e0 sa complication.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote>\n<p><p>Dans son texte, Taguieff nous permet d&rsquo;envisager un travail de reconnaissance et d&rsquo;identification. Comme d\u00e9j\u00e0 signal\u00e9, nous sommes un peu dans la m\u00eame situation que le fameux (?) &lsquo;K.&rsquo;, dans <em>Le Ch\u00e2teau <\/em>de Kafka, et nous tenons enfin quelque chose d&rsquo;assez massif, d&rsquo;assez consid\u00e9rable, d&rsquo;assez auto-complexificateur, pour nous aligner en un rangement acceptable et ainsi justifier de l&rsquo;ampleur extraordinaire et de l&rsquo;esp\u00e8ce de perfection de l&rsquo;incompr\u00e9hensibilit\u00e9 et de l&rsquo;herm\u00e9tisme des \u00e9v\u00e9nements. Il est logique et &lsquo;normal&rsquo; que les \u00e9v\u00e9nements soient incompr\u00e9hensibles et \u00e9nigmatiques, &ndash; m\u00eame si, bien entendu, nous avons notre conception sp\u00e9cifique du domaine (extra-humain) o&ugrave; se situent la lumi\u00e8re et l&rsquo;explication de cette incompr\u00e9hensibilit\u00e9 et de cet herm\u00e9tisme.<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>L&rsquo;introduction du texte de Taguieff nous restitue bien ce climat enfi\u00e9vr\u00e9 et cette humeur incroyablement d\u00e9constructur\u00e9e que nous essayons de d\u00e9crire :<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo;<\/em> <em>Le progr\u00e8s ne va plus de soi, et l&rsquo;id\u00e9e de progr\u00e8s s&rsquo;est obscurcie \u00e0 force d&rsquo;\u00eatre invoqu\u00e9e par des enthousiastes et instrumentalis\u00e9e par des d\u00e9magogues. D\u00e9sormais, la r\u00e9f\u00e9rence au progr\u00e8s divise plut\u00f4t qu&rsquo;elle ne rassemble. Si le mot magique &laquo;progr\u00e8s&raquo; reste mobilisateur, c&rsquo;est paradoxalement parce qu&rsquo;il produit du conflit entre les thurif\u00e9raires et les d\u00e9nonciateurs du &laquo;progressisme&raquo; comme religion s\u00e9culi\u00e8re.<\/em><\/p>\n<p>&raquo; <em>En France, ces divisions et ces affrontements traversent autant la droite que la gauche, extr\u00eames compris. Mais c&rsquo;est surtout dans l&rsquo;espace occup\u00e9 par une gauche r\u00e9siduelle et fragment\u00e9e, avant tout en raison de l&rsquo;irruption fracassante de l&rsquo;\u00e9cologie politique, que se m\u00e8ne une guerre sans merci autour du progr\u00e8s. Les \u00e9valuations positives et n\u00e9gatives du progr\u00e8s jouent un r\u00f4le d\u00e9cisif dans les reclassements et les red\u00e9finitions des courants de gauche. \u00ab\u00a0Le progr\u00e8s\u00a0\u00bb a cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre un marqueur id\u00e9ologique de gauche. Il est devenu le plus puissant diviseur de la gauche<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&#8230; Taguieff nous convainc moins quand il nous propose l&rsquo;id\u00e9e selon laquelle, quoi qu&rsquo;il en soit, les vaticinations du Progr\u00e8s en tant qu&rsquo;objet central du Culte vont se poursuivre, sinon red\u00e9marrer, &lsquo;rebondir&rsquo; dit-on en langage du temps : &laquo; <em>Ce serait s&rsquo;aveugler toutefois que de s&rsquo;en tenir au moment pr\u00e9sent, et de conclure h\u00e2tivement \u00e0 la fin du culte du Progr\u00e8s. Les nombreuses \u00e9clipses du Progr\u00e8s, cette idole des Modernes, n&rsquo;ont pas emp\u00each\u00e9 son triomphal retour dans des contextes fort diff\u00e9rents<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Notre conviction n&rsquo;est pas dans ce sens. Nous voyons, pour notre part, &ndash; et le feu d&rsquo;artifice des &lsquo;mille nuances&rsquo; nous y aide, &ndash; en m\u00eame temps l&rsquo;effondrement du culte et son \u00ab\u00a0triomphal retour\u00a0\u00bb plut\u00f4t comme une chose &lsquo;rebondie&rsquo; et une variante non-nietzsch\u00e9enne, plus un spasme qu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement structur\u00e9 ; c&rsquo;est-\u00e0-dire, traduit dans notre langage, surpuissance et autodestruction de concert, comme cela doit \u00eatre, dans un contexte g\u00e9n\u00e9ral de l&rsquo;Effondrement du Syst\u00e8me. Pour nous, il y a dans ce cas \u00e9galement et n\u00e9cessairement une appr\u00e9ciation tactique et une appr\u00e9ciation strat\u00e9gique : tactiquement, le Progr\u00e8s est sans aucun doute promis \u00e0 d&rsquo;autres bas-et-hauts, mais \u00e0 condition bien s&ucirc;r que la dynamique strat\u00e9gique lui en laisse le temps ; car strat\u00e9giquement, le Progr\u00e8s se trouve emport\u00e9 dans une dynamique g\u00e9n\u00e9rale qui est celle de l&rsquo;effondrement.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cela conduit \u00e0 une appr\u00e9ciation extr\u00eamement positive du travail de Taguieff, d&rsquo;un point de vue &lsquo;tactique&rsquo; selon nous. Dans le domaine strat\u00e9gique, toujours selon notre appr\u00e9ciation et en nous d\u00e9tachant compl\u00e8tement du diagnostic de l&rsquo;analyse tactique, nous dirons que le sort du Progr\u00e8s est absolument li\u00e9 \u00e0 celui du Syst\u00e8me ; par cons\u00e9quent, notre vision strat\u00e9gique de la question est que le Progr\u00e8s coule au moins aussi vite et m\u00eame  encore plus vite que le <em>Titanic <\/em>auquel il est attach\u00e9. Cela affecte consid\u00e9rablement notre psychologie, ouverte \u00e0 cette intuition de l&rsquo;effondrement.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(Sur ces conceptions de &lsquo;tactique&rsquo; et de &lsquo;strat\u00e9gie&rsquo;, on rappellera ce qu&rsquo;on en disait dans notre texte du <a href=\"https:\/\/www.dedefensa.org\/article\/notes-sur-une-contradiction-interne\">27 septembre 2020<\/a> :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>\u00ab\u00a0Il est bien possible que notre temps se caract\u00e9rise par un tel d\u00e9s\u00e9quilibre entre l&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 de la pens\u00e9e tactique et les difficult\u00e9s \u00e9prouv\u00e9es par la raison lorsqu&rsquo;elle tente de s&rsquo;\u00e9lever \u00e0 la conception de desseins strat\u00e9giques li\u00e9s \u00e0 des enjeux, dans certains cas devenus plan\u00e9taires.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>&raquo; <em>Nous voulons donc pousser ce constat \u00e0 l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 de sa logique interne en opposant &lsquo;tactique&rsquo; et &lsquo;strat\u00e9gie&rsquo;, \u00e0 partir de la disparit\u00e9 entre la \u00ab\u00a0virtuosit\u00e9 tactique\u00a0\u00bb et l&rsquo;impuissance de la raison confront\u00e9e \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de \u00ab\u00a0la conception de desseins strat\u00e9giques\u00a0\u00bb, et \u00e9voluant jusqu&rsquo;au constat intellectuel et m\u00e9tahistorique sugg\u00e9r\u00e9 par le ph\u00e9nom\u00e8ne de l&rsquo;inversion que l&rsquo;\u00e9volution tactique si r\u00e9ussie est finalement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment orient\u00e9e vers la cr\u00e9ation d&rsquo;une situation qui bloque et m\u00eame d\u00e9truit compl\u00e8tement la strat\u00e9gie. C&rsquo;est cette m\u00eame id\u00e9e que nous voulons appliquer aux d\u00e9constructionnistes par rapport \u00e0 l&rsquo;effet induit par leur influence, contraire \u00e0 ce que nous dit l&rsquo;apparence<\/em>. &raquo;)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ci-dessous, nous reprenons donc le texte de Pierre-Andr\u00e9 Taguieff sur &lsquo;le P(p)rogr\u00e8s&rsquo;, en lecture ouverte sur <em>Figaro-Vox<\/em> du <a href=\"https:\/\/www.lefigaro.fr\/vox\/societe\/pierre-andre-taguieff-feux-et-failles-du-progres-la-grande-desorientation-a-gauche-20201002\">2 septembre 2020<\/a>. Le titre complet est : &laquo; <em>Pierre-Andr\u00e9 Taguieff : \u00ab\u00a0Feux et failles du progr\u00e8s, la grande d\u00e9sorientation \u00e0 gauche\u00a0\u00bb<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><h4><em>dedefensa.org<\/em><\/h4>\n<\/p>\n<p><p>________________________<\/p>\n<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Feux et failles du progr\u00e8s<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Le progr\u00e8s ne va plus de soi, et l&rsquo;id\u00e9e de progr\u00e8s s&rsquo;est obscurcie \u00e0 force d&rsquo;\u00eatre invoqu\u00e9e par des enthousiastes et instrumentalis\u00e9e par des d\u00e9magogues. D\u00e9sormais, la r\u00e9f\u00e9rence au progr\u00e8s divise plut\u00f4t qu&rsquo;elle ne rassemble. Si le mot magique &laquo;progr\u00e8s&raquo; reste mobilisateur, c&rsquo;est paradoxalement parce qu&rsquo;il produit du conflit entre les thurif\u00e9raires et les d\u00e9nonciateurs du &laquo;progressisme&raquo; comme religion s\u00e9culi\u00e8re.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En France, ces divisions et ces affrontements traversent autant la droite que la gauche, extr\u00eames compris. Mais c&rsquo;est surtout dans l&rsquo;espace occup\u00e9 par une gauche r\u00e9siduelle et fragment\u00e9e, avant tout en raison de l&rsquo;irruption fracassante de l&rsquo;\u00e9cologie politique, que se m\u00e8ne une guerre sans merci autour du progr\u00e8s. Les \u00e9valuations positives et n\u00e9gatives du progr\u00e8s jouent un r\u00f4le d\u00e9cisif dans les reclassements et les red\u00e9finitions des courants de gauche. &laquo;Le progr\u00e8s&raquo; a cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre un marqueur id\u00e9ologique de gauche. Il est devenu le plus puissant diviseur de la gauche.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce serait s&rsquo;aveugler toutefois que de s&rsquo;en tenir au moment pr\u00e9sent, et de conclure h\u00e2tivement \u00e0 la fin du culte du Progr\u00e8s. Les nombreuses \u00e9clipses du Progr\u00e8s, cette idole des Modernes, n&rsquo;ont pas emp\u00each\u00e9 son triomphal retour dans des contextes fort diff\u00e9rents.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Une notion floue mais indispensable<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Le progr\u00e8s est une notion floue mais indispensable, comme bien d&rsquo;autres notions philosophiques descendues dans l&rsquo;ar\u00e8ne politique. Elle constitue la pi\u00e8ce ma&icirc;tresse de l&rsquo;autorepr\u00e9sentation des Modernes. Dans la pens\u00e9e sociale ordinaire, un progr\u00e8s, c&rsquo;est une nouveaut\u00e9 souhaitable, une innovation ou un changement qui r\u00e9pond \u00e0 une attente ou un d\u00e9sir. Disons une am\u00e9lioration reconnue comme telle. Il n&rsquo;y a pas de d\u00e9bat sur une telle d\u00e9finition descriptive. Les controverses commencent et se multiplient d\u00e8s lors qu&rsquo;on veut formuler une d\u00e9finition du progr\u00e8s en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Rappelons sommairement que pour les premiers th\u00e9oriciens du progr\u00e8s \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque des Lumi\u00e8res, le genre humain avan\u00e7ait irr\u00e9sistiblement sur la route du progr\u00e8s, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;une transformation g\u00e9n\u00e9rale vers le mieux. Le processus d&rsquo;am\u00e9lioration \u00e9tait suppos\u00e9 n\u00e9cessaire, lin\u00e9aire, continu, irr\u00e9versible et illimit\u00e9. Les humains \u00e9taient donc embarqu\u00e9s, qu&rsquo;ils le veuillent ou non, en direction de la perfection dans toutes les sph\u00e8res de la pens\u00e9e, de l&rsquo;action et de la cr\u00e9ation.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Telle est la vision n\u00e9cessitariste du progr\u00e8s, cette forme modernis\u00e9e du fatalisme, qui a \u00e9t\u00e9 soumise \u00e0 la critique des philosophes comme \u00e0 celles des faits historiques &#8211; rappelons que les massacres industriels du XXe si\u00e8cle ont r\u00e9veill\u00e9 nombre de progressistes assoupis et que la d\u00e9vastation de l&rsquo;environnement a exhib\u00e9 l&rsquo;envers r\u00e9pulsif du progr\u00e8s.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dans les \u00e9changes pol\u00e9miques, la question de savoir ce qu&rsquo;est &laquo;v\u00e9ritablement&raquo; le progr\u00e8s est centrale. Face \u00e0 ceux qui pensent classiquement le progr\u00e8s comme croissance et d\u00e9veloppement sans fin, disons les &laquo;progressistes&raquo; au sens fort du terme (et qui sont tous des productivistes), on trouve ceux qui consid\u00e8rent que le &laquo;vrai&raquo; progr\u00e8s est dans la d\u00e9croissance, dans l&rsquo;acceptation d&rsquo;une certaine aust\u00e9rit\u00e9, de sacrifices et de privations pour &laquo;sauver la plan\u00e8te&raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Contre les partisans de l&rsquo;optimisme technicien qui pensent que tous les probl\u00e8mes politiques et sociaux peuvent \u00eatre r\u00e9solus par la science et la technique, s&rsquo;insurgent ceux qui soulignent non seulement que le pouvoir de la techno-science a des limites, mais aussi qu&rsquo;il engendre des effets pervers, qui peuvent \u00eatre des catastrophes. Sans parler de ceux qui pensent, \u00e0 juste titre, que les humains se posent souvent des probl\u00e8mes qu&rsquo;ils ne peuvent r\u00e9soudre, ni par la science, ni par la technique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On peut d\u00e9finir sommairement la modernit\u00e9 \u00e0 la fois comme l&rsquo;\u00e2ge des progr\u00e8s techniques et scientifique, qui sont mesurables, et comme l&rsquo;\u00e2ge des r\u00eaves d&rsquo;am\u00e9lioration de la condition humaine, dont les traductions politiques sont multiples. Toutes supposent le culte du changement en tant que mouvement bon en lui-m\u00eame, c\u00e9l\u00e9br\u00e9 comme une promesse de bonheur ou de justice, de libert\u00e9 ou de solidarit\u00e9, d&rsquo;amour fraternel ou de paix universelle.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est ce changement producteur de nouveaut\u00e9s suppos\u00e9es universellement d\u00e9sirables et charg\u00e9 de r\u00e9aliser les fins derni\u00e8res qu&rsquo;on rencontrait dans les th\u00e9ories classiques du progr\u00e8s, chez Condorcet ou chez Saint-Simon. Ces fins ultimes dont l&rsquo;accomplissement \u00e9tait suppos\u00e9 n\u00e9cessaire dessinait les contours de l&rsquo;insaisissable &laquo;monde meilleur&raquo; tant esp\u00e9r\u00e9, voire ceux, plus exaltants encore, d&rsquo;une &laquo;humanit\u00e9 meilleure&raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Un nouveau pessimisme<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Lorsqu&rsquo;on analyse les d\u00e9bats contemporains opposants les &laquo;progressistes&raquo; auto-d\u00e9clar\u00e9s \u00e0 leurs adversaires, qu&rsquo;ils nomment &laquo;conservateurs &laquo;ou &laquo;r\u00e9actionnaires&raquo;, on doit avoir \u00e0 l&rsquo;esprit la m\u00e9tamorphose contemporaine de la vision lin\u00e9aire et n\u00e9cessitariste, voire fataliste, du progr\u00e8s comme \u00e9volution ou transformation in\u00e9vitable, qui suffisait \u00e0 remplir l&rsquo;horizon d&rsquo;attente des Occidentaux. Par l&rsquo;effet de la diffusion croissante des croyances \u00e9cologistes, cette vision longtemps dominante est en passe de changer de sens et de valeur: la marche fatale vers le mieux se renverse en marche fatale et finale vers le pire et l&rsquo;anticipation enchanteresse devient anticipation anxiog\u00e8ne. Il y a l\u00e0 une grande inversion de sens et de valeur, qui bouleverse le champ des croyances politiques modernes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;\u00e9branlement de la foi dans le progr\u00e8s annonce la fin de la modernit\u00e9 triomphante. H\u00e9ritage de l&rsquo;Aufkl&auml;rung et du combat contre le mythe et la peur, l&rsquo;esprit critique a fini par se retourner contre la foi dans le progr\u00e8s, en la traitant comme une croyance relevant elle-m\u00eame du mythe, r\u00e9duit \u00e0 un r\u00e9cit trompeur. Mais le mythe moderne du progr\u00e8s n\u00e9cessaire, ensemble d&rsquo;illusions et de promesses intenables, est en outre d\u00e9nonc\u00e9 comme fondamentalement toxique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Port\u00e9 par la magie de la pr\u00e9dication \u00e9cologiste, l&rsquo;anti-progressisme vertueux est devenu une vulgate, qui rend acceptables des perspectives catastrophistes in\u00e9dites, lesquelles se traduisent soit par de nouvelles proph\u00e9ties de fin du monde \u00e9mises par les collapsologues, soit par des flamb\u00e9es d&rsquo;utopisme r\u00e9volutionnaire appelant \u00e0 d\u00e9truire la soci\u00e9t\u00e9 marchande, voire l&rsquo;Occident tout entier, suppos\u00e9 intrins\u00e8quement coupable, accus\u00e9 d&rsquo;\u00eatre la source de tous les malheurs du genre humain.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le vieux pessimisme historique et anthropologique a fait place \u00e0 un pessimisme cosmologique, tandis que l&rsquo;anticapitalisme gnostique s&rsquo;est red\u00e9fini comme un anti-occidentalisme fr\u00e9n\u00e9tique ou une hesp\u00e9rophobie radicale, incluant la haine de soi des Occidentaux h\u00e9b\u00e9t\u00e9s par leur sentiment de culpabilit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On a de bonnes raisons de consid\u00e9rer que les \u00e9cologistes, emport\u00e9s par leurs r\u00e9cents succ\u00e8s \u00e9lectoraux et gris\u00e9s par leurs projets d&rsquo;une totale rupture avec l&rsquo;ordre sociopolitique productiviste, occupent d\u00e9sormais le centre dynamique du camp anti-progr\u00e8s. Mais la question n&rsquo;est pas si simple. Tout d\u00e9pend de ce qu&rsquo;on entend par &laquo;progr\u00e8s&raquo;, mot plastique avec lequel il est facile de jouer, en l&#8217;employant soit comme repoussoir (chez les antimodernes et les \u00e9cologistes radicaux), soit comme signe de ralliement (chez les partisans de l&rsquo;optimisme historique, qui ne prennent plus la peine de le d\u00e9finir).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&Agrave; l&rsquo;instar de la plupart des leaders politiques, qui pensent l&rsquo;avenir \u00e0 la lumi\u00e8re du progr\u00e8s, le pr\u00e9sident Macron s&rsquo;efforce de monopoliser les convictions et les passions dites &laquo;progressistes&raquo;, en jetant dans l&rsquo;enfer de la pens\u00e9e r\u00e9actionnaire ou conservatrice les positions de ses adversaires politiques, m\u00eame lorsque ces derniers se r\u00e9clament eux-m\u00eames du progr\u00e8s. On plonge alors dans un oc\u00e9an de dialogues de sourds et d&rsquo;arguments de mauvaise foi, chacun reprochant \u00e0 l&rsquo;autre de n&rsquo;\u00eatre pas vraiment ou pas suffisamment &laquo;progressiste&raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Quoi qu&rsquo;il en soit, ces diatribes &laquo;progressistes&raquo; visant de pr\u00e9sum\u00e9s opposants au progr\u00e8s pr\u00e9supposent que l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un &laquo;camp du progr\u00e8s&raquo; est susceptible de rassembler la majorit\u00e9 des citoyens fran\u00e7ais. Or, d\u00e9sormais, l&rsquo;\u00e9toile du Progr\u00e8s est loin de jouer pour tous les citoyens le r\u00f4le de guide supr\u00eame pour la pens\u00e9e et l&rsquo;action. L&rsquo;enthousiasme progressiste est en baisse, il para&icirc;t m\u00eame \u00eatre en voie d&rsquo;extinction dans certains secteurs de la population.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cela dit, la r\u00e9f\u00e9rence positive au progr\u00e8s ne se r\u00e9duit pas chez le pr\u00e9sident Macron \u00e0 une strat\u00e9gie rh\u00e9torique, elle constitue un pilier de sa pens\u00e9e philosophico-politique. Mais ce pilier s&rsquo;av\u00e8re fragile, ce dont il ne semble pas conscient. C&rsquo;est pourquoi la grande t\u00e2che de ceux qui ne veulent pas en finir avec l&rsquo;h\u00e9ritage des Lumi\u00e8res devrait \u00eatre de repenser l&rsquo;id\u00e9e de progr\u00e8s par-del\u00e0 le progressisme, ce rejeton du culte productiviste et de la religion positiviste, qui postule l&rsquo;existence d&rsquo;une marche universelle et n\u00e9cessaire vers le mieux.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette vision n\u00e9cessitariste du progr\u00e8s oublie le hasard, la contingence et l&rsquo;impr\u00e9vu, elle n\u00e9glige aussi le r\u00f4le de la volont\u00e9 humaine. Elle est aujourd&rsquo;hui fortement \u00e9branl\u00e9e. C&rsquo;est pourquoi il para&icirc;t vain de l&rsquo;\u00e9riger en m\u00e9thode de salut en imaginant ainsi pouvoir d\u00e9clencher de l&rsquo;enthousiasme militant. Le r\u00e9sultat risque de se r\u00e9duire \u00e0 une profusion de discours incantatoires.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">&laquo;Progr\u00e8s&raquo;: le grand diviseur de la gauche<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Quant \u00e0 la gauche telle qu&rsquo;elle est devenue, on constate qu&rsquo;elle s&rsquo;est divis\u00e9e dans les positions prises face \u00e0 plusieurs questions qui, d\u00e9passant le cadre stato-national, ont \u00e9merg\u00e9 depuis la fin du XXe si\u00e8cle. En premier lieu, le surgissement des questions li\u00e9es \u00e0 la pollution de la plan\u00e8te, au r\u00e9chauffement climatique et \u00e0 la destruction de la biodiversit\u00e9. Tous les militants de gauche, \u00e9cologistes compris, sont tiraill\u00e9s entre les promesses des &laquo;techno-proph\u00e8tes&raquo; raisonnables et les pr\u00eaches catastrophistes des collapsologues.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Face \u00e0 la gauche qui reste attach\u00e9e \u00e0 la religion du Progr\u00e8s, on trouve une nouvelle gauche, qu&rsquo;on peut appeler pr\u00e9servatrice ou &laquo;conservationniste&raquo;, qui r\u00e9cuse tous les dogmes du progressisme. &Agrave; cet \u00e9gard, elle peut \u00eatre trait\u00e9e de &laquo;r\u00e9actionnaire&raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En second lieu, l&rsquo;irruption de l&rsquo;islamisme comme nouvel ennemi mondial, abord\u00e9 sous ses deux dimensions: l&rsquo;islam politique avec ses strat\u00e9gies de conqu\u00eate (Fr\u00e8res musulmans, salafistes) et le terrorisme jihadiste. Face \u00e0 la menace islamiste, la gauche s&rsquo;est fragment\u00e9e, pour faire surgir deux camps antagonistes: d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, ceux pour qui le combat contre l&rsquo;islamisme doit se mener avec intransigeance au nom des Lumi\u00e8res, donc d&rsquo;une certaine conception du progr\u00e8s ; de l&rsquo;autre, ceux qui placent au premier rang la &laquo;lutte contre l&rsquo;islamophobie&raquo; au nom de l&rsquo;id\u00e9al antiraciste.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Face \u00e0 une gauche engag\u00e9e dans une lutte sans complaisance contre l&rsquo;obscurantisme islamiste, on trouve une gauche qui, postulant que les musulmans sont d\u00e9sormais les principales victimes du racisme et des discriminations, pr\u00e9tend incarner un &laquo;antiracisme politique&raquo; dont l&rsquo;un des postulats est qu&rsquo;il existe en France un &laquo;racisme d&rsquo;&Eacute;tat&raquo; &#8211; alors m\u00eame que la R\u00e9publique fran\u00e7aise se caract\u00e9rise par son antiracisme d&rsquo;&Eacute;tat sans \u00e9quivalent. Cette gauche &laquo;islamismophile&raquo;, d\u00e9nonc\u00e9e par les musulmans dits &laquo;mod\u00e9r\u00e9s&raquo; ou &laquo;progressistes&raquo;, peut \u00eatre l\u00e9gitimement per\u00e7ue comme &laquo;r\u00e9actionnaire&raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Son antiracisme proclam\u00e9, qui trahit l&rsquo;id\u00e9al des Lumi\u00e8res, peut \u00eatre vu comme un pseudo-antiracisme au service de causes douteuses, oscillant entre une politique des identit\u00e9s ethno-raciales et une banalisation des normes islamistes de comportement et de pens\u00e9e. Ayant tendance \u00e0 voir de l&rsquo;islamophobie partout, cette gauche pseudo-antiraciste s&#8217;emploie \u00e0 limiter le champ de la libert\u00e9 d&rsquo;expression. Elle alimente l&rsquo;esprit de censure, en criminalisant l&rsquo;ironie et la satire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En troisi\u00e8me lieu, l&rsquo;apparition de mouvements protestataires anti-\u00e9lites, dits populistes, \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur du champ politique organis\u00e9. La gauche s&rsquo;est divis\u00e9e face aux Gilets jaunes: certains ont vu dans cette mobilisation populaire informelle la promesse d&rsquo;une r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration de la d\u00e9mocratie, donc l&rsquo;expression d&rsquo;un progr\u00e8s politique possible, alors que d&rsquo;autres n&rsquo;y ont vu qu&rsquo;une r\u00e9gression de la contestation politique vers des formes impolitiques de violence s&rsquo;accompagnant d&rsquo;antis\u00e9mitisme et de complotisme. Ici encore, la gauche s&rsquo;est bris\u00e9e en deux camps: les populistes-souverainistes et les sociaux-d\u00e9mocrates-pluralistes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En quatri\u00e8me lieu, la mont\u00e9e des pr\u00e9occupations et l&rsquo;exacerbation des affrontements id\u00e9ologiques concernant les questions de bio\u00e9thique, notamment \u00e0 propos des pratiques biom\u00e9dicales et des technologies de la reproduction humaine, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la procr\u00e9ation m\u00e9dicalement assist\u00e9e (PMA), du diagnostic pr\u00e9-implantatoire (DPI), de l&rsquo;avortement s\u00e9lectif ou &laquo;th\u00e9rapeutique&raquo; (interruption m\u00e9dicale de grossesse, IMG), de la Gestation pour autrui (GPA) ou de la th\u00e9rapie g\u00e9nique germinale. Ces pratiques et ces techniques sont d\u00e9nonc\u00e9es par certains pour leurs &laquo;d\u00e9rives eug\u00e9nistes&raquo; ou pour leur caract\u00e8re immoral et c\u00e9l\u00e9br\u00e9es par d&rsquo;autres comme des instruments d&rsquo;\u00e9mancipation.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&Agrave; gauche, on trouve des &laquo;progressistes&raquo; jouant la carte de l&rsquo;extension sans fin des droits subjectifs (qu&rsquo;illustrent les exigences de diverses minorit\u00e9s actives, dont les n\u00e9o-f\u00e9ministes &laquo;radicales&raquo;), mais aussi d&rsquo;autres &laquo;progressistes&raquo; qui appellent \u00e0 fixer des limites au pouvoir des humains sur eux-m\u00eames. Ce que les premiers appellent &laquo;progr\u00e8s&raquo;, les seconds l&rsquo;appellent &laquo;barbarie&raquo;. Ils n&rsquo;ont pas la m\u00eame conception de ce qu&rsquo;on appelle &laquo;civilisation&raquo;, autre terme devenu probl\u00e9matique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En cinqui\u00e8me lieu, le surgissement d&rsquo;un n\u00e9o-f\u00e9minisme misandre, d&rsquo;affrontement, un lesbiano-communautarisme engag\u00e9 dans une guerre permanente contre les m\u00e2les trait\u00e9s en ennemis, mais aussi contre les f\u00e9ministes universalistes accus\u00e9es d&rsquo;\u00eatre complices du syst\u00e8me patriarcal. La haine des m\u00e2les, de pr\u00e9f\u00e9rence les &laquo;m\u00e2les blancs&raquo;, va de pair avec la haine de la R\u00e9publique cens\u00e9e \u00eatre une expression politique du patriarcat. Ces f\u00e9ministes ennemies se r\u00e9clament du &laquo;progr\u00e8s&raquo;, terme auquel elles donnent un sens diff\u00e9rent.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En sixi\u00e8me lieu, le dynamisme id\u00e9ologique des &laquo;politiques de l&rsquo;identit\u00e9&raquo;, qu&rsquo;elles prennent la forme douce du multiculturalisme (mieux nomm\u00e9 &laquo;multicommunautarisme&raquo;) ou la forme dure du d\u00e9colonialisme, laquelle implique de postuler l&rsquo;existence d&rsquo;un &laquo;racisme syst\u00e9mique&raquo; ou d&rsquo;un &laquo;racisme d&rsquo;&Eacute;tat&raquo; dans les d\u00e9mocraties occidentales et de privil\u00e9gier la d\u00e9nonciation des discriminations cens\u00e9es d\u00e9river du fonctionnement m\u00eame de la &laquo;soci\u00e9t\u00e9 blanche&raquo;. Face \u00e0 cette nouvelle offre id\u00e9ologico-politique qui, port\u00e9e par une mode culturelle et l\u00e9gitim\u00e9e par sa th\u00e9matique &laquo;antiraciste&raquo;, s\u00e9duit une partie de la jeunesse, la gauche est fortement divis\u00e9e.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Au camp multiculturaliste-d\u00e9colonial s&rsquo;oppose le camp r\u00e9publicain-national, chaque camp ayant sa propre d\u00e9finition de l&rsquo;antiracisme. Or, ces d\u00e9finitions sont mutuellement incompatibles et sources de conflictualit\u00e9. La d\u00e9fense des minorit\u00e9s suppos\u00e9es discrimin\u00e9es d\u00e9rive vers une tyrannie effective des minorit\u00e9s actives, incompatible avec le projet r\u00e9publicain d&rsquo;une int\u00e9gration des individus dans la communaut\u00e9 des citoyens sur des bases universalistes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le conflit des antiracismes est aujourd&rsquo;hui le miroir des conflits internes \u00e0 la gauche. La gauche post-nationale accueille favorablement l&rsquo;&laquo;antiracisme politique&raquo; des minorit\u00e9s extr\u00e9mistes imitant le mouvement \u00e9tatsunien Black Lives Matter, alors que la gauche nationale-r\u00e9publicaine y voit l&rsquo;expression d&rsquo;un &laquo;racialisme&raquo; militant, voire d&rsquo;une forme d\u00e9guis\u00e9e de racisme anti-Blancs.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Du Progr\u00e8s aux progr\u00e8s<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Les vieux d\u00e9bats sur les diff\u00e9rents types de progr\u00e8s ne sont nullement &laquo;d\u00e9pass\u00e9s&raquo;, comme semblent le croire ou veulent le faire croire les &laquo;progressistes&raquo; d\u00e9clar\u00e9s. Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;harmonie pr\u00e9\u00e9tablie entre les progr\u00e8s respectivement scientifiques, techniques, \u00e9conomiques, politiques et moraux. Et l&rsquo;on ne voit pas poindre la possibilit\u00e9 d&rsquo;une harmonie post-\u00e9tablie entre ces diff\u00e9rents types de progr\u00e8s.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En outre, d&rsquo;une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, les progr\u00e8s collectifs apparaissent beaucoup plus probl\u00e9matiques que les progr\u00e8s individuels dans tel ou tel domaine, qui peuvent \u00eatre mesur\u00e9s. Peut-on par exemple parler d&rsquo;un &laquo;progr\u00e8s culturel&raquo; ou d&rsquo;un &laquo;progr\u00e8s intellectuel&raquo; du genre humain dans sa longue histoire? Et quels en seraient les crit\u00e8res non subjectifs? Ce n&rsquo;est pas cependant une raison suffisante jeter aux orties la notion confuse de progr\u00e8s, qui reste irrempla\u00e7able.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Par exemple, la prise de conscience que tout ce qui est techniquement possible n&rsquo;est pas d\u00e9sirable peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme un progr\u00e8s intellectuel et moral. Mais il faut reconna&icirc;tre en m\u00eame temps que certains progr\u00e8s techniques ont eu et ont toujours d&rsquo;heureuses cons\u00e9quences sociales. Quant au progr\u00e8s moral, quelle que soit la d\u00e9finition qu&rsquo;on en donne, il n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec le progr\u00e8s technique, ni avec le progr\u00e8s scientifique. Ici encore, les crit\u00e8res du progr\u00e8s moral ne sont pas les m\u00eames lorsqu&rsquo;on parle des entit\u00e9s collectives ou des personnes individuelles.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour \u00e9viter de poser litaniquement de faux probl\u00e8mes dus \u00e0 l&rsquo;\u00e9quivocit\u00e9 du mot &laquo;progr\u00e8s&raquo;, il faut proc\u00e9der \u00e0 une analyse critique de cette notion floue pour en dissocier les composantes h\u00e9r\u00e9rog\u00e8nes, dont on suppose abusivement qu&rsquo;elles sont li\u00e9es d&rsquo;une fa\u00e7on vertueuse. Le conflit est d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent dans la notion: voil\u00e0 ce qu&rsquo;il faut avoir le courage de reconna&icirc;tre. Ce qui a longtemps \u00e9t\u00e9 l&rsquo;opium des Modernes risque de devenir leur diable.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nous ne gagnerions rien \u00e0 ce changement de statut symbolique d&rsquo;un terme magique. Il est \u00e0 esp\u00e9rer qu&rsquo;on cessera un jour de traiter le Progr\u00e8s comme une idole, que ce soit pour l&rsquo;adorer, pour la maudire ou pour en diagnostiquer la disparition en cours. La grande t\u00e2che est de le repenser, apr\u00e8s plus de trois si\u00e8cles d&rsquo;exp\u00e9rimentation historique.<\/p>\n<\/p>\n<p><h4>Pierre-Andr\u00e9 Taguieff<\/h4><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le Progr\u00e8s la rend folle \u00ab\u00a0Donnons le la\u00a0\u00bb : qui est ce \u00ab\u00a0la\u00a0\u00bb du &laquo; Le Progr\u00e8s &lsquo;la&rsquo; rend folle &raquo; ? Deux choses \u00e0 la fois, et pourtant une seule et m\u00eame chose : &lsquo;la gauche&rsquo; et &lsquo;la modernit\u00e9&rsquo;, ou bien, si l&rsquo;on veut faire plus ample : &lsquo;la modernit\u00e9&rsquo; et, par cons\u00e9quent, &lsquo;la&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[14],"tags":[3228,2631,3186,13053,11649,8225,6774,3068,3014,5600,13407],"class_list":["post-79455","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ouverture-libre","tag-crise","tag-de","tag-gauche","tag-gces","tag-leffondrement","tag-retour","tag-spasme","tag-strategique","tag-systeme","tag-tactique","tag-taguieff"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/79455","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=79455"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/79455\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=79455"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=79455"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=79455"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}