{"id":79564,"date":"2020-12-13T15:34:19","date_gmt":"2020-12-13T15:34:19","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2020\/12\/13\/onfray-lost-in-covid\/"},"modified":"2020-12-13T15:34:19","modified_gmt":"2020-12-13T15:34:19","slug":"onfray-lost-in-covid","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2020\/12\/13\/onfray-lost-in-covid\/","title":{"rendered":"Onfray <em>Lost in <\/em>Covid"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Onfray <em>Lost in <\/em>Covid<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>13 d\u00e9cembre 2020 &ndash; Lisez ce long texte qui suit celui-ci, \u00e9crit par Michel Onfray, directement \u00e0 sa sortie des enfers, comme si cette pi\u00e8ce d&rsquo;\u00e9criture \u00e9tait sa franchise pour retrouver le monde. Le philosophe fran\u00e7ais a travers\u00e9 la Covid19 qu&rsquo;il est all\u00e9 choper au milieu des combats entre Arm\u00e9niens et Az\u00e9ris au Karabakh ; le virus, qui l&rsquo;avait d\u00e9j\u00e0 investi, s&rsquo;est d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 lui le 16 novembre. La marche aux enfers pour Onfray commen\u00e7a alors, avec comme compagnons d&rsquo;interminables et si diverses souffrances, sans cesse, et puis quelques images comme des gestes de survie, sorties de Dante, de Bosch, de Rimbaud. Il n&rsquo;en est sorti que le 6 d\u00e9cembre, \u00e0 04H16 pr\u00e9cis\u00e9ment.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Vous lisez en-dessous le r\u00e9cit de ce calvaire, superbement \u00e9crit, comme une pi\u00e8ce presque d&rsquo;anatomie d&rsquo;une pathologie venue des enfers et incompr\u00e9hensible pour l&rsquo;esprit, \u00e9galement parcouru de traits et de fulgurances qu&rsquo;on croirait \u00e9sot\u00e9riques, initiatiques, voire d&rsquo;une \u00e9trange spiritualit\u00e9 insaisissable. Le virus y figure, \u00e0 la fois monstrueux, \u00e9crasant et presque ricanant, comme une sorte de ma&icirc;tre du Temps et des Esprits, une cr\u00e9ature, une b\u00eate ou La-B\u00eate terrifiante qui impose sa loi comme on ouvre un parcours qu&rsquo;on trouverait finalement (puisqu&rsquo;on en revint), effectivement initiatique ; cette descente aux enfers avec retour si incertain est pav\u00e9e d&rsquo;incroyables souffrances comme autant de charbons ardents, et puis, au bout du chemin, lib\u00e9rant sa proie en sortant d&rsquo;elle-m\u00eame dans une ultime fulgurance de douleur qu&rsquo;Onfray prit pour la phase ultime d&rsquo;une attaque cardiaque ; cette douleur qu&rsquo;il conna&icirc;t bien, qui est celle de la fin, et puis non a dit La-B\u00eate, et lui le philosophe reconnaissant presque placidement son erreur, &ndash; comme on l&rsquo;entend dans ses divers commentaires, cette placidit\u00e9 et cette ma&icirc;trise de soi, &ndash; &laquo; <em>Ce n&rsquo;\u00e9tait donc pas un infarctus, je n&rsquo;\u00e9tais pas mort, je demeurais vivant<\/em> &raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Enfin lib\u00e9r\u00e9, le 6 d\u00e9cembre \u00e0 04H16, il se pr\u00e9cipita sur son clavier et \u00e9crivit d&rsquo;un trait de quatre heures de dur\u00e9e, ce long texte d\u00e9crivant la crise, avec une minutie d&rsquo;une sorte d&rsquo;anthropologue du corps de soi-m\u00eame, \u00e9clair\u00e9 par l&rsquo;esprit. Le philosophe n&rsquo;avait pas perdu la m\u00e9moire de ce parcours de souffrance sans \u00e9quivalent dans la dur\u00e9e, la vari\u00e9t\u00e9, la totalit\u00e9 de cette souffrance. Il revient \u00e0 la vie puisqu&rsquo;\u00e0 nouveau il \u00e9crit :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>J&rsquo;ai r\u00e9dig\u00e9 ce texte sans interruption en quatre heures et demie. Le jour s&rsquo;est lev\u00e9. La lumi\u00e8re inonde maintenant la ville de Caen. Les pierres des maisons r\u00e9fractent le soleil dans un cama\u00efeu de jaunes. <strong>Je n&rsquo;ai rien \u00e9crit depuis plusieurs semaines. &Ccedil;a ne m&rsquo;\u00e9tait jamais arriv\u00e9: c&rsquo;est pour moi la punition la plus infernale<\/strong><\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En plus de ce r\u00e9cit qui parut d\u00e8s qu&rsquo;il fut \u00e9crit, <a href=\"https:\/\/michelonfray.com\/interventions-hebdomadaires\/cinq-cents-heures-sous-covid?mode=video\">sur son site<\/a>, ce 6 d\u00e9cembre, on a beaucoup (re)vu Onfray qu&rsquo;on ne voyait plus du tout et pour cause, avec des interview sur LCI, sur CNews, sur Sud-Radio, etc. J&rsquo;ai regard\u00e9\/entendu l&rsquo;un ou l&rsquo;autre, notamment ceux que je vous cite. Ils compl\u00e8tent ce qui est, en un sens, dans tous les cas selon moi, le portrait du philosophe.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je vais piquer ici quelques extraits du texte ou bien une pr\u00e9cision d&rsquo;une interview ou l&rsquo;autre, qui rendent compte de cette souffrance extraordinaire en m\u00eame temps qu&rsquo;ils illustrent ma d\u00e9marche de &lsquo;portraitiste&rsquo; faussement d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 ; cette souffrance cont\u00e9e comme elle l&rsquo;est avec une m\u00e9moire et un brio remarquables et presque initiatiques comme je l&rsquo;ai dit et redit, au point qu&rsquo;elle pourrait presque \u00eatre qualifi\u00e9e par l&rsquo;observateur ext\u00e9rieur (pas tr\u00e8s neutre, je l&rsquo;avoue, puisque c&rsquo;est moi-m\u00eame) d\u00a0\u00bbexp\u00e9rience&rsquo; comme en font, si j&rsquo;ose dire (car il faut oser), les mystiques.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(Cela est fait avec des \u00e9chos d&rsquo;autres souffrances \u00e0 \u00ab\u00a0la tangente de la mort\u00a0\u00bb : Onfray a une existence assez peu ordinaire de terribles maladies : crise cardiaque \u00e0 28 ans, AVC en 2018 notamment. &laquo; [M]<em>a sant\u00e9 est un sismographe de mon \u00e2me, &ndash; et vice versa&hellip; Je ne suis pas nietzsch\u00e9en par hasard ! <\/em>&raquo;.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Le commencement du d\u00e9but, ou bien dirait-on l&rsquo;investissement de soi par cette puissance \u00e9trang\u00e8re&#8230; Curieusement Onfray dit \u00eatre entr\u00e9 dans le covid, puis il dit que le virus est entr\u00e9 en lui.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Je sais quand je suis entr\u00e9 dans le covid exactement de la m\u00eame mani\u00e8re que quand il me semble ici en sortir. Du moins: je ne sais pas quand et o&ugrave;, ponctuellement, le virus a p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 l&rsquo;int\u00e9rieur de mon corps, mais je me souviens de l&rsquo;\u00e9tat physique et psychique dans lequel je me suis trouv\u00e9 apr\u00e8s qu&rsquo;il l&rsquo;eut fait<\/em>. [&#8230;] <em>Cet \u00e9tat physique et psychique est un \u00e9tat lumineux. Une qualit\u00e9 de lumi\u00e8re: un genre d&rsquo;anti-lumi\u00e8re pour \u00eatre plus pr\u00e9cis<\/em>&#8230; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Quelque chose est entr\u00e9e en moi<\/em>&#8230; <em>presque une lumi\u00e8re m\u00e9taphysique<\/em> &raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Le corps et le c&oelig;ur qui se r\u00e9tr\u00e9cit autour de mon \u00e2me qui entre \u00e0 nouveau dans ces contr\u00e9es de luminosit\u00e9s jaunasses dont je sais qu&rsquo;elles sont tangentes \u00e0 la mort<\/em>&#8230; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; La longue bataille de la souffrance, mais une bataille o&ugrave; il ne peut rien faire que laisser faire tandis que la-B\u00eate qui l&rsquo;habite a investi tout ce territoire pour faire ce qui lui plait, &ndash; ou bien ce qui est jug\u00e9 n\u00e9cessaire qu&rsquo;il lui soit fait ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Ce cauchemar est en boucle: mais il n&rsquo;est pas vraiment racontable car il s&rsquo;apparente plut\u00f4t \u00e0 des \u00e9tats comateux, \u00e0 des moments d&rsquo;hallucinations, \u00e0 des lambeaux de folie arrach\u00e9s \u00e0 mon cerveau. Ce d\u00e9lire va vite, c&rsquo;est tout ce que je sais: il me fait songer aux duplications lancinantes des cellules musicales ent\u00eatantes de la musique minimale et r\u00e9p\u00e9titive am\u00e9ricaine, \u00e0 ce que serait une figuration de l&rsquo;\u00e9ternel retour des choses dans un malstr\u00f6m d&rsquo;images \u00e0 la J\u00e9r\u00f4me Bosch en noir et blanc, au mouvement perp\u00e9tuel d&rsquo;une machine diabolique \u00e0 nourrir le mal dans un vacarme de bruits industriels<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Impossible de faire autre chose que de servir de champ de bataille au virus pendant des semaines, une semaine, deux semaines, trois semaines, quatre semaines: ni lire, ni \u00e9crire, ni regarder un film, ni avoir une conversation<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>L&rsquo;orage cytokinique c&rsquo;est donc \u00e7a: la mort qui arrive harnach\u00e9e comme pour le Grand Jour! L&rsquo;un des Cavaliers de l&rsquo;Apocalypse qui rit \u00e0 gorge d\u00e9ploy\u00e9e de cette histoire de cauchemar et qui fait savoir qu&rsquo;il en va l\u00e0 de bluettes! Avec lui, les choses s\u00e9rieuses commencent<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Au beau milieu de l&rsquo;obscurit\u00e9 d\u00e9j\u00e0 bien remplie des cauchemars construits par la fi\u00e8vre, arrive donc ce qui s&rsquo;av\u00e8re spectaculaire: comme si mon ventre \u00e9tait v\u00e9ritablement habit\u00e9 par une b\u00eate, je sens comme des coups de pieds, de dents, de griffes, de mufles dans mes intestins! Le ventre est gonfl\u00e9; \u00e0 sa surface on voit du vivant vibrant comme un n&oelig;ud de vip\u00e8res. Chaque coup est une violence. Quand cette bestialit\u00e9 se r\u00e9veille dans les entrailles de la nuit en m\u00eame temps que celles de mon ventre<\/em>&#8230; [&#8230;]<\/p>\n<p>&laquo; <em>J&rsquo;imagine que mes intestins h\u00e9bergent une colonie de rongeurs. Et qu&rsquo;ils font un repas de viande, de sang, de chair, de lymphe &#8211; de tout<\/em>&#8230; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>La b\u00eate semble aimer la nuit, comme si elle la distinguait du fin fond des plis corporels dans lesquels elle se trouve<\/em>. [&#8230;]<\/p>\n<p>&raquo; <em>Une heure plus tard, presque montre en main, le festin du virus ayant eu lieu, il s&rsquo;endort faussement. &Eacute;puis\u00e9, je me remets des affres de cette voracit\u00e9 en m&rsquo;abandonnant aux cauchemars<\/em>&#8230; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Je portais au flanc la trace du covid et au ventre un n&oelig;ud de vip\u00e8res invisibles<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; La fin de la souffrance, la fin du cauchemar, la fin de l&rsquo;occupation furieuse du corps de l&rsquo;homme par la-B\u00eate venue accomplir on ne sait quelle mission.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Comme si la main du Destin (je n&rsquo;\u00e9cris pas la main de Dieu, qu&rsquo;on ne me fasse pas dire ce que je ne pense pas&#8230;), ou bien celle du Fatum de mes chers romains bien plut\u00f4t, \u00e9tait venu me rechercher l\u00e0 o&ugrave; je me trouvais<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Ce spasme cardiaque qui irradiait comme la saisie d&rsquo;un muscle par l&rsquo;acide d&rsquo;une crampe semblait me dire: allez, c&rsquo;est fini pour cette fois-ci. Le covid, c&rsquo;est derri\u00e8re toi&hellip; Le c&oelig;ur a parfois ses raisons que la raison connait bien<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Impossible, donc, de me d\u00e9partir de cette impression de quelque chose entre l&rsquo;initiatique et le mystique, et cela parce que la plume retrouv\u00e9e du philosophe \u00e9crit de la fa\u00e7on qu&rsquo;elle fait, avec les couleurs qu&rsquo;on lui voit, dans le bruit grondant qui r\u00e9sonne partout et qui vient de nulle part. Onfray reste, imperturbable, carr\u00e9 dans ses fameuses lunettes \u00e0 angles droits ; imperturbable, c&rsquo;est-\u00e0-dire net et tranchant, clair et sans pleurnicherie ; la repentance, la victimisation, l&rsquo;<a href=\"https:\/\/www.dedefensa.org\/article\/glossairedde-laffectivisme-postmoderne\">affectivisme<\/a>, ce n&rsquo;est pas le genre de la maison. Rien \u00e0 redire \u00e0 cela, moi, bien au contraire comme on s&rsquo;en doute ; sauf que je sens qu&rsquo;il y a en lui, une petite partie o&ugrave; br&ucirc;le la flamme de la certitude qui rencontre moins ma fa\u00e7on de voir et d&rsquo;\u00eatre. Onfray a la religion de la raison ; et, disant cela, je fais de la provoc&rsquo;, lui qui nous assure avec aplomb que la science (<em>ditto<\/em>, la raison) n&rsquo;est pas une religion (son interview par Laurence Ferrari, le <a href=\"https:\/\/www.cnews.fr\/emission\/2020-12-11\/linterview-de-michel-onfray-1026543\">11 d\u00e9cembre 2020<\/a> dans <em>La Matinale <\/em>de CNews). J&rsquo;avoue avoir du mal \u00e0 l&rsquo;avaler, celle-l\u00e0.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour Onfray, cela semble une affaire entendue : la raison est l\u00e0, et tout est dit. Je m&rsquo;interroge, moi : est-ce que parce que l&rsquo;on regarde tout \u00e0 l&rsquo;aune de la raison, d&rsquo;ailleurs sans n\u00e9cessairement d\u00e9m\u00e9riter, que tout est rationnel ? La &lsquo;raison&rsquo; est un argument de virtuose, ou bien dirait-on de saltimbanque de la magie : juge et partie \u00e0 la fois, elle vous demande de plaider coupable si vous doutez d&rsquo;elle, et vous laisse la charge de la preuve en se chargeant de commuer la peine quand vous aurez fait amende honorable. La raison est \u00ab\u00a0une &Eacute;glise sans Dieu\u00a0\u00bb, plut\u00f4t dans les mani\u00e8res protestantes, c&rsquo;est-\u00e0-dire vertueuses.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce philosophe, Onfray, d&rsquo;une part expose des conceptions qui me sont en g\u00e9n\u00e9ral tr\u00e8s sympathiques, et m\u00eame partageuses ; d&rsquo;autre part, il exprime \u00e0 tout bout de champ un ath\u00e9isme militant, sinon tr\u00e8s appuy\u00e9, jusqu&rsquo;\u00e0 vous rendre g\u00ean\u00e9 d&rsquo;ainsi c\u00f4toyer son intimit\u00e9. Le \u00ab\u00a0d&rsquo;une part&#8230; d&rsquo;autre part\u00a0\u00bb est de moi, et j&rsquo;avoue avoir bien du mal \u00e0 trouver la recette \u00e0 mon go&ucirc;t ; et je m&rsquo;interroge sur l&rsquo;int\u00e9r\u00eat sinon la vertu, en ces temps si incertains, dans un tourbillon d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements qui ne permet plus de s&rsquo;y retrouver entre la pierre philosophale et les nombreuses copies, les simulacres qui tra&icirc;nent dans les coins, d&rsquo;affirmer si hautement un parti aussi tranch\u00e9 (&laquo; <em>Comme si la main du Destin (je n&rsquo;\u00e9cris pas la main de Dieu, qu&rsquo;on ne me fasse pas dire ce que je ne pense pas)&#8230;<\/em>&raquo;, &laquo; <em>En disciple de Lucr\u00e8ce, le mat\u00e9rialiste radical que je suis<\/em>&#8230; &raquo;).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Enfin, puisqu&rsquo;il faut bien, par simple politesse au moins, fixer le sens du d\u00e9bat par rapport au philosophe, et puisqu&rsquo;il est absolument nietzsch\u00e9en avec ath\u00e9isme absolument partag\u00e9, je prends sur moi de citer quelques phrases d&rsquo;un autre philosophe, extr\u00eamement catholique lui, et qui assure avoir choisi rationnellement cette religion parce que c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;outil qui lui convenait le mieux pour exprimer une foi qu&rsquo;il avait hors de toute religion, &ndash; je veux dire Gustave Thibon, dans son &lsquo;<em>Nietzsche ou le d\u00e9clin de l&rsquo;esprit<\/em>&lsquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Ni Dieu ni amis, &ndash; c&rsquo;est bien la supr\u00eame, l&rsquo;incurable solitude Et, dans le tumulte qu&rsquo;il a soulev\u00e9 apr\u00e8s sa mort, Nietzsche reste aussi inconnu que dans le silence qui l&rsquo;accueillit de son vivant. Seuls peut-\u00eatre peuvent partager sa solitude et devenir ses amis, les adorateurs de ce Dieu qu&rsquo;il a voulu remplacer par l&rsquo;homme, parce que ceux-l\u00e0 seuls ont trouv\u00e9 ce qu&rsquo;il a cherch\u00e9 \u00e0 reculons: le centre absolu qui \u00e9l\u00e8ve l&rsquo;homme au-dessus de l&rsquo;\u00e9garement des contraires. &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>\u00ab\u00a0Lorsque je d\u00e9daigne, je ne fais pas la guerre\u00a0\u00bb, a-t-il dit ailleurs. Et l&rsquo;homme qui, toute sa vie, batailla fi\u00e9vreusement contre Dieu n&rsquo;est gu\u00e8re autoris\u00e9 \u00e0 d\u00e9clarer qu&rsquo;il n&rsquo;y attachait pas beaucoup d&rsquo;importance et qu&rsquo;il ne perdit jamais son temps \u00e0 s&rsquo;en occuper ; on prend toujours au s\u00e9rieux l&rsquo;adversaire qu&rsquo;on d\u00e9fie \u00e0 mort ; Nietzsche avait bien pu tuer Dieu dans son esprit et dans sa volont\u00e9, il n&rsquo;avait pas tu\u00e9 le besoin de Dieu dans son \u00e2me ; \u00e0 celui qui refuse l&rsquo;eau, il reste la soif&#8230; &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Fils de pasteur, h\u00e9ritier d&rsquo;une longue tradition religieuse, Nietzsche garde en lui toute sa lucidit\u00e9, toutes les exigences de puret\u00e9 et d&rsquo;absolu de la conscience chr\u00e9tienne. La partie la plus solide de son &oelig;uvre, sa critique des id\u00e9als, n&rsquo;est qu&rsquo;un g\u00e9nial <strong>examen de conscience <\/strong>au terme duquel la morale chr\u00e9tienne (ou plut\u00f4t sa d\u00e9formation de type jans\u00e9niste ou puritain) apr\u00e8s avoir tout d\u00e9truit autour d&rsquo;elle, se d\u00e9vore enfin elle-m\u00eame. &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>En immolant ainsi l&rsquo;essence \u00e0 l&rsquo;existence, Nietzsche appara&icirc;t comme un pr\u00e9curseur des existentialistes. Mais il n&rsquo;est que juste de souligner que, s&rsquo;il se situe en un sens dans la m\u00eame ligne, il ne se place pas au m\u00eame niveau : il y a, par exemple, entre lui et un Sartre toute la distance qui s\u00e9pare un chr\u00e9tien r\u00e9volt\u00e9 d&rsquo;un chr\u00e9tien pourri. <\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Enfin et en demandant qu&rsquo;on me pardonne-Seigneur pour cette si longue pr\u00e9sentation, voici un dernier point qui est pour moi essentiel, qui a \u00e0 voir avec les conceptions \u00e9picuriennes et sto\u00efciennes qu&rsquo;expose le philosophe en marge de son terrible calvaire du Covid. Ces conceptions conduisent \u00e0 \u00e9carter pass\u00e9 et futur au profit du seul pr\u00e9sent, d&rsquo;ailleurs \u00e0 partir de conceptions renvoyant aux penseurs des temps anciens, &ndash; les Grecs et Rome, &ndash; selon une posture intellectuelle que je partage absolument et sans r\u00e9serve.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais il me semble qu&rsquo;il y a un paradoxe pas tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9 de la contradiction dans le choix admirable de s&rsquo;abreuver aux sources sublimes de nos \u00ab\u00a0anciens\u00a0\u00bb, &ndash; c&rsquo;est la conviction d&rsquo;Onfray comme c&rsquo;\u00e9tait celle de son &laquo; <em>vieux ma&icirc;tre Lucien Jerphagnon <\/em>&raquo;, comme c&rsquo;est modestement la mienne, &ndash; d&rsquo;une part ; et, d&rsquo;autre part, affirmer qu&rsquo;il est essentiel de ne s&rsquo;attacher qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;instant pr\u00e9sent, comme le recommandent nombre de penseurs, et comme la fait \u00e9galement Onfray. Il me semble que le philosophe a une conviction singuli\u00e8re \u00e0 cet \u00e9gard, lorsqu&rsquo;il l&rsquo;expose (\u00e0 nouveau l&rsquo;interview de Laurence Ferrari, le <a href=\"https:\/\/www.cnews.fr\/emission\/2020-12-11\/linterview-de-michel-onfray-1026543\">11 d\u00e9cembre 2020<\/a>) qu&rsquo;il faut vivre pleinement l&rsquo;instant pr\u00e9sent, et ne pas trop s&#8217;embarrasser du pass\u00e9 (et de ses souffrances), ni du futur (et de ses souffrances). Il ne parle alors que des \u00ab\u00a0souffrances\u00a0\u00bb, et l&rsquo;on pourrait d\u00e9j\u00e0 objecter, et il en sait quelque chose certes, mais il n&rsquo;est certes pas le seul, &ndash; et si l&rsquo;instant pr\u00e9sent n&rsquo;est fait que de souffrance, comme lors du calvaire du Covid ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il me semble que, dans ce cas comme dans celui du nietzsch\u00e9en, le philosophe se drape dans des convictions qui paraissent bien d\u00e9cal\u00e9es par rapport \u00e0 tant de ses propos, et \u00e0 ceux de son cher Lucien Jerphagnon (on peut le comprendre en lisant cette chronique du <a href=\"https:\/\/www.dedefensa.org\/article\/chronique-du-19-courant-du-privilege-de-lecorche-vif\">19 janvier 2014<\/a> sur Jerphagnon), &ndash; les uns et les autres (de propos), que je partage. Ainsi en est-il lorsque Onfray cite pour illustrer le \u00ab\u00a0pass\u00e9 de souffrance\u00a0\u00bb auquel il ne faudrait pas trop s&rsquo;attarder, la nostalgie qu&rsquo;il d\u00e9crit comme \u00ab\u00a0souffrance\u00a0\u00bb en citant son \u00e9tymologie. On comprendra combien je suis <a href=\"https:\/\/www.dedefensa.org\/article\/operationnalite-de-la-nostalgie\">en grand d\u00e9saccord<\/a> sur ce point. Cela n&rsquo;est bien s&ucirc;r qu&rsquo;un avis subjectif, mais il me semble \u00e0 consid\u00e9rer, bien entendu selon les sources les plus primaires auxquelles j&rsquo;ai acc\u00e8s puisque je n&rsquo;ai point d&rsquo;\u00e9ducation livresque et studieuse de la philosophie ; ainsi le <em><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Nostalgie_(sentiment)\">Wikip\u00e9dia<\/a><\/em> dit-il de la nostalgie, et sans que je partage tout ce qui y est dit, on voit bien que la nostalgie n&rsquo;est pas du domaine du n\u00e9gatif et, selon ce que l&rsquo;en entends, du domaine de la souffrance :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>&Eacute;tymologiquement, le terme &lsquo;nostalgie&rsquo; provient du grec ancien  n&oacute;stos (\u00ab\u00a0retour\u00a0\u00bb) et &aacute;lgos (\u00ab\u00a0douleur\u00a0\u00bb) ; soit, le mal du pays<\/em>.<\/p>\n<p>&raquo; <em>La <strong>nostalgie<\/strong> est un sentiment de regret des temps pass\u00e9s ou de lieux disparus ou devenus lointains, auxquels on associe des sensations agr\u00e9ables, souvent \u00e0 posteriori. Ce manque est souvent provoqu\u00e9 par la perte ou le rappel d&rsquo;un de ces \u00e9l\u00e9ments pass\u00e9s, les deux \u00e9l\u00e9ments les plus fr\u00e9quents \u00e9tant l&rsquo;\u00e9loignement spatial et le vieillissement qui repr\u00e9sente un \u00e9loignement temporel<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&#8230; Au reste, comment le philosophe pourrait-il dissimuler qu&rsquo;il a lui-m\u00eame des moments de ce que je d\u00e9finirais, moi, comme des moments de nostalgie, et qu&rsquo;ils sont du domaine de la gr\u00e2ce, et nullement, ni de la souffrance, ni de l&rsquo;impasse intellectuelle&#8230; &laquo; <em>La neige me met en \u00e9tat de gr\u00e2ce: elle me fait entrer directement dans le monde de mon enfance, sans sas de s\u00e9curit\u00e9. Sous les flocons, j&rsquo;ai toujours dix ans, voire moins&#8230; <\/em> [&#8230;] <em>Chaque fois, mon enfance surgit comme un chat venu de nulle part<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Enfin, laissons l\u00e0 ces sujets de divergences \u00e9ventuelles, pour en revenir \u00e0 l&rsquo;essentiel pour ce cas, qui est le r\u00e9cit de cette Grande Marche de souffrance que le philosophe a d&ucirc; suivre. Lisez-le, venu d&rsquo;un corps d\u00e9chiquet\u00e9 et ren\u00e9, d&rsquo;un esprit retrouv\u00e9 et empli d&rsquo;air nouveau, d&rsquo;une plume lib\u00e9r\u00e9e et comme exalt\u00e9e d&rsquo;un mysticisme (<em>sorry<\/em>, cela m&rsquo;a \u00e9chapp\u00e9) du type \u00ab\u00a0\u00e0 bas-bruit\u00a0\u00bb ; cette expression en vogue dans les salons o&ugrave; l&rsquo;on attend le philosophe, et o&ugrave; il d\u00e9daignera d&rsquo;aller, lui le philosophe qu&rsquo;on d\u00e9crirait comme se voulant dissident&#8230; Encore une fois, je le proclame : le r\u00e9cit est superbe&#8230;<\/p>\n<\/p>\n<p><h4><em>Semper Phi &ndash; <\/em>PhG<\/h4>\n<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">500 heures sous Covid<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Dimanche 6 d\u00e9cembre, 4h16 du matin. Je suis r\u00e9veill\u00e9 brutalement par une douleur que je connais bien: c&rsquo;est celle de l&rsquo;infarctus. Je me l\u00e8ve, d&rsquo;un bond, comme si je ne voulais pas mourir allong\u00e9, mais debout, foudroy\u00e9. C&rsquo;est le cerveau reptilien qui d\u00e9cide de ces choses-l\u00e0, aucunement le cortex. J&rsquo;avise le bout de mon lit, la moquette noire, la porte qui va vers la salle de bain, je pense que je vais tomber-l\u00e0, tout seul, entre les deux, \u00e0 mi-chemin de mon petit tas de v\u00eatements pos\u00e9s par terre et de la porte miroir en galandage sur laquelle la nuit fait encore \u00e0 cette heure-ci des reflets bleus et noirs&#8230;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;horloge charnelle ignore les secondes et les minutes. Elle est en noir et blanc. C&rsquo;est la mort ou la vie. Certes, toute cela se compte sur un cadran. C&rsquo;est une poign\u00e9e de secondes. Si je ne suis pas mort c&rsquo;est que je suis vivant, dit l&rsquo;animal en moi. D\u00e8s lors, le cortex pointe un peu son mufle.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette douleur n&rsquo;est pas exactement celle de l&rsquo;infarctus. A quelques jours pr\u00e8s, \u00e0 l&rsquo;articulation de novembre et de d\u00e9cembre, l&rsquo;Avent des catholiques, c&rsquo;est la date de mon infarctus le 30 novembre 1988, mais aussi celle du d\u00e9c\u00e8s de mon p\u00e8re dans la nuit&hellip; du 30 novembre 2010. Les freudiens y verraient un moment symbolique, les chr\u00e9tiens aussi &#8211; les premiers h\u00e9ritent d&rsquo;ailleurs plus qu&rsquo;ils ne le croient des seconds&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Vieille douleur pr\u00e9sente, l&rsquo;infarctus du si\u00e8cle dernier coupait comme une pointe et tallait comme une lame de rasoir. C&rsquo;\u00e9tait un genre de foret tremp\u00e9 d&rsquo;acide, br&ucirc;lant comme un soleil noir, qui entrait \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;une aiguille br&ucirc;lante dans du beurre et fondait le muscle pour le transformer en douleur. Puis ce point devenait fente comme dans une peinture de Lucio Fontana: une ouverture dans la chair avec ses deux bords \u00e9loign\u00e9s et souffrants.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&Eacute;tait-ce cette douleur-l\u00e0 trente-et-un an plus tard ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pas exactement&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Celle-ci \u00e9tait moins pointue, moins ac\u00e9r\u00e9e, moins tranchante. Elle ne faisait songer ni \u00e0 une aiguille, ni \u00e0 un scalpel, ni \u00e0 une lame de rasoir, mais \u00e0 un genre d&#8217;empoignement vif et sans m\u00e9nagement. Comme si la main du Destin (je n&rsquo;\u00e9cris pas la main de Dieu, qu&rsquo;on ne me fasse pas dire ce que je ne pense pas&#8230;), ou bien celle du Fatum de mes chers romains bien plut\u00f4t, \u00e9tait venu me rechercher l\u00e0 o&ugrave; je me trouvais.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce n&rsquo;\u00e9tait donc pas un infarctus, je n&rsquo;\u00e9tais pas mort, je demeurais vivant, entre mon petit tas de v\u00eatement et la porte miroir bleu nuit, la ville continuait \u00e0 dormir, j&rsquo;en voyais par la fen\u00eatre, au loin, les lumi\u00e8res jaunes de l&rsquo;\u00e9clairage public. Les immeubles en cette heure de la nuit d&rsquo;un dimanche matin bruissaient silencieusement des r\u00eaves et des cauchemars de chacun.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce spasme cardiaque qui irradiait comme la saisie d&rsquo;un muscle par l&rsquo;acide d&rsquo;une crampe semblait me dire: allez, c&rsquo;est fini pour cette fois-ci. Le covid, c&rsquo;est derri\u00e8re toi&hellip; Le c&oelig;ur a parfois ses raisons que la raison connait bien.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je sais quand je suis entr\u00e9 dans le covid exactement de la m\u00eame mani\u00e8re que quand il me semble ici en sortir. Du moins: je ne sais pas quand et o&ugrave;, ponctuellement, le virus a p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 l&rsquo;int\u00e9rieur de mon corps, mais je me souviens de l&rsquo;\u00e9tat physique et psychique dans lequel je me suis trouv\u00e9 apr\u00e8s qu&rsquo;il l&rsquo;eut fait. Or, cette fa\u00e7on d&rsquo;\u00eatre au monde renvoyait lui aussi \u00e0 un autre moment traumatique: mon AVC de f\u00e9vrier 2018.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cet \u00e9tat physique et psychique est un \u00e9tat lumineux. Une qualit\u00e9 de lumi\u00e8re: un genre d&rsquo;anti-lumi\u00e8re pour \u00eatre plus pr\u00e9cis. &Ccedil;a n&rsquo;est pas le clair ou l&rsquo;obscur, la clart\u00e9 ou les t\u00e9n\u00e8bres, le jour ou la nuit non, car seul l&rsquo;oxymore permet d&rsquo;en rendre compte: c&rsquo;est une obscure clart\u00e9. Une luminosit\u00e9 blafarde, un scintillement qui vacille dans les gris, avec des vibrations lentes, tr\u00e8s lentes. Comme des clignotements d&rsquo;un monde qui s&rsquo;\u00e9loignerait sans qu&rsquo;un autre apparaisse. On semble prendre cong\u00e9. On est encore un peu l\u00e0 mais pas encore totalement ailleurs: en chemin vers ces ondulations lourdes et lentes, en trajet vers un vortex accablant et \u00e9tendu.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je sais le jour, l&rsquo;heure et la qualit\u00e9 de l&rsquo;air de l&rsquo;endroit dans lequel je me trouvais quand je suis entr\u00e9 dans le covid &#8211; alors que le covid \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 entr\u00e9 en moi. C&rsquo;\u00e9tait le lundi 16 novembre 2020 vers 17h00, dans le Haut Karabakh, sur le lieu de crash d&rsquo;un drone az\u00e9ri dont la carcasse gisait pulv\u00e9ris\u00e9e au sol, ses deux bombes, qui n&rsquo;avaient pas explos\u00e9, se trouvant dans l&rsquo;herbe parmi les d\u00e9bris.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nous \u00e9tions, mes amis, dont St\u00e9phane Simon, et moi, dans un v\u00e9hicule qui nous a permis, en trois jours, d&rsquo;effectuer plus de mille trois cents kilom\u00e8tres afin d&rsquo;aller d&rsquo;Erevan \u00e0 Stepanakert, en passant par la route du nord (Vartenis puis Kelbabjar) qui reliait alors l&rsquo;Arm\u00e9nie \u00e0 son Karabakh. Nous nous arr\u00eations parfois dans des villages abandonn\u00e9s, \u00e0 la recherche d&rsquo;une \u00e9picerie pour trouver de quoi manger un peu, nous voyions des maisons d\u00e9truites, souffl\u00e9es par des bombes et des roquettes, nous rencontrions des soldats perdus pr\u00eats \u00e0 donner leur vie pour une guerre qu&rsquo;on ne leur offrait pas puisque les Turcs et les Az\u00e9ris continuaient ainsi le g\u00e9nocide entam\u00e9 en 1915.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Depuis notre descente d&rsquo;avion \u00e0 Erevan, le masque repr\u00e9sentait autre chose que son \u00e9quivalent en France! Du moins nous le pensions et nous avions tort &#8211; j&rsquo;avais tort. Dans un pays en guerre, quand la mort vient du ciel sous forme de bombes au phosphore, de roquettes, d&rsquo;obus dont les \u00e9clats tranchent la chair, mais aussi pour y d\u00e9poser des bact\u00e9ries qui, quelque temps plus tard, emportent le bless\u00e9 qui se croyait sauv\u00e9 et meurt d&rsquo;une infection provoqu\u00e9e par virus et bact\u00e9ries militaires ench\u00e2ss\u00e9s dans l&rsquo;acier, \u00e0 quoi bon porter un masque?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le premier soir, au d&icirc;ner donn\u00e9 pour nous accueillir dans un restaurant d&rsquo;Erevan, personne n&rsquo;en porte! Nous sommes une douzaine autour d&rsquo;une m\u00eame table. Les clients des restaurants et des bars qui restent ouverts, vont et viennent: treillis et rangers, mais le visage \u00e0 l&rsquo;air libre&hellip; Les serveurs arrivent avec leurs cartes et commentent les vins \u00e0 une cinquantaine de centim\u00e8tres de mon museau d\u00e9couvert &#8211; le leur l&rsquo;est aussi&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nous nous retrouvons avec Levon Minassian, un chef de guerre arm\u00e9nien qui nous raconte une partie du conflit de1993 ( c&rsquo;est lui et ses compagnons d&rsquo;armes qui ont lib\u00e9r\u00e9 la ville de Karvadjar le 1er avril 1993 ) et celle qui se fait ces jours-l\u00e0 sous forme de punitions venues du ciel avec des drones qui ne permettent m\u00eame pas aux Arm\u00e9niens de montrer leur valeur au combat. L&rsquo;atmosph\u00e8re est enfum\u00e9e &#8211; il n&rsquo;y a pas de loi anti-tabac en Arm\u00e9nie. Tout le monde fume. Pas de masques, bien s&ucirc;r&hellip; Nous parlons longtemps.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le lendemain matin, t\u00f4t, nous partons pour le front. Premi\u00e8re halte dans un bureau d&rsquo;Erevan afin d&rsquo;obtenir des visas pour le Karabakh. Nous mettons des masques, nous les \u00f4tons, nous les reprenons, nous les enlevons en les mettant dans nos poches, avant de les reprendre&#8230; Le gel hydro-alcoolique a disparu. On touche pourtant \u00e0 des chaises qui sont l\u00e0 depuis l&rsquo;Union sovi\u00e9tique, \u00e0 des stylos, \u00e0 des formulaires qu&rsquo;on remplit, qu&rsquo;on rend, qui passent dans d&rsquo;autres mains, qu&rsquo;on tamponne, qu&rsquo;on tripote et qu&rsquo;on nous restitue.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Sur le trajet, on s&rsquo;arr\u00eate parfois pour boire un caf\u00e9, trouver des bouteilles d&rsquo;eau, acheter et manger des pommes. On regarde les paysages. Il y a, nous dit notre fixeur, des cadavres sur le trajet qui n&rsquo;ont pas encore \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9s. Des troupeaux d&rsquo;animaux en d\u00e9sh\u00e9rence &#8211; des \u00e2nes, des chevaux, des chiens, des vaches. Parfois, sur le bas-c\u00f4t\u00e9, des \u00e2nes morts et gonfl\u00e9s par la putr\u00e9faction, une vache dont l&rsquo;arri\u00e8re-train a \u00e9t\u00e9 taillad\u00e9 pour y pr\u00e9lever de la viande \u00e0 manger.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Sur la ligne de front dans les tranch\u00e9es, nous rencontrons une quinzaine de soldats qui \u00e9changent parfois des coups de feu avec les az\u00e9ris post\u00e9s \u00e0 deux cents m\u00e8tres. Dans les tranch\u00e9es o&ugrave; nous sommes, ils nous montrent les photos des soldats qu&rsquo;ils ont tu\u00e9s. Bien s&ucirc;r, personne ne porte de masque&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Laissons de c\u00f4t\u00e9 ces fait-l\u00e0, je les ai racont\u00e9s ailleurs.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il s&rsquo;agit juste de pr\u00e9ciser que ce virus est entr\u00e9 en moi \u00e0 la faveur de l&rsquo;une de ces occasions. Et elles furent nombreuses comme on le voit&hellip; Nous \u00e9tions cinq dans cette aventure, \u00e0 quoi il fallait ajouter notre chauffeur et, je l&rsquo;ai dit, notre fixeur. Aucun, fort heureusement, n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 contamin\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je suis entr\u00e9 dans la lumi\u00e8re blafarde du covid ce lundi 16 novembre vers 17h00; il me semble que j&rsquo;en suis sorti cette nuit o&ugrave; j&rsquo;\u00e9cris, dimanche 6 d\u00e9cembre, \u00e0 4h16 du matin &#8211; soit pour un total de vingt et une journ\u00e9es. Disons : cinq-cents heures&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette lumi\u00e8re faite de vibrations de n\u00e9ant, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 le seul \u00e0 la percevoir quand je suis entr\u00e9 dans notre v\u00e9hicule sur le lieu du crash du drone apr\u00e8s en avoir vu les d\u00e9bris. J&rsquo;ai fait savoir \u00e0 mes amis que je n&rsquo;allais pas bien. Puis je me suis assis. Les heures qui ont suivi \u00e9taient faites d&rsquo;une double nuit: celle des h\u00e9misph\u00e8res, nous \u00e9tions en Asie, la nuit tombait vite, celle de mes propres sph\u00e8res, j&rsquo;entrais dans un pays inconnu bien que nullement ignor\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Bien connu, je l&rsquo;ai dit, parce que ma sant\u00e9 est un sismographe de mon \u00e2me &#8211; et vice versa&hellip; Je ne suis pas nietzsch\u00e9en par hasard! Mais ce pays m&rsquo;est \u00e9galement inconnu: le covid va d&rsquo;une \u00e9trange option, celle de la figure de l&rsquo;asymptomatique, \u00e0 la version fatale pour le jeune homme en pleine forme qu&#8217;emporte le fameux orage cytokinique dans les non moins fameux &laquo;jours 7\/8&raquo; qui suivent le d\u00e9clanchement de la maladie.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour l&rsquo;heure, ce lundi 16 novembre en fin de journ\u00e9e, je suis frigorifi\u00e9 dans la voiture. J&rsquo;ai les mains et les pieds gel\u00e9s. Le corps et le c&oelig;ur qui se r\u00e9tr\u00e9cit autour de mon \u00e2me qui entre \u00e0 nouveau dans ces contr\u00e9es de luminosit\u00e9s jaunasses dont je sais qu&rsquo;elles sont tangentes \u00e0 la mort. Le trajet est interminable. On parle dans la voiture, on rit, on se tait, on parle \u00e0 nouveau, on f\u00eate un anniversaire, je suis en marge de cette communaut\u00e9, d\u00e9j\u00e0. J&rsquo;entre seul dans ce monde \u00e0 part, dans le monde et un peu hors de lui, j&rsquo;y vis seul, je m&rsquo;installe seul dans ce genre de salle d&rsquo;attente ontologique: un m\u00e9lange de propyl\u00e9e de fun\u00e9rarium et de temple comme en concevaient les r\u00e9volutionnaires de 93 pour aborder le n\u00e9ant &#8211; &laquo;le sommeil \u00e9ternel&raquo; m&rsquo;avait dit mon p\u00e8re qui n&rsquo;avait pas oubli\u00e9 les mots des Conventionnels devant le cadavre de son fr\u00e8re alors que nous nous trouvions tous les deux dans la chambre mortuaire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je mettais vainement mes mains sous mon pull, sur ma peau: or, \u00e7a n&rsquo;est pas ma chair qui r\u00e9chauffait mes extr\u00e9mit\u00e9s mais mes extr\u00e9mit\u00e9s qui gla\u00e7aient ma chair. Il semblait qu&rsquo;\u00e0 toucher ainsi mes c\u00f4tes, mes flancs, le gras de mon ventre, je congelais mes c\u00f4tes, je gelais mes flancs, je frigorifiais le gras de mon ventre. C&rsquo;\u00e9tait un nouveau contrepoint entre les lumignons jaunes du n\u00e9ant et cette froideur glaciale qu&rsquo;ignorent ceux qui n&rsquo;ont jamais touch\u00e9 un cadavre. J&rsquo;\u00e9tais froid comme un cadavre et je ne m&rsquo;y trompais pas pour garder en m\u00e9moire deux baisers pos\u00e9s sur les visages de mes morts aim\u00e9s. Vivant, je d\u00e9couvrais \u00e0 quoi mon cadavre ressemblerait quand ceux qui m&rsquo;aimeraient l&#8217;embrasseraient une derni\u00e8re fois. Vivant je m&rsquo;exp\u00e9rimentais cadavre, ce qui est une fa\u00e7on d&rsquo;\u00eatre vivant et mort en m\u00eame temps &#8211; mort vivant&hellip; Dans la voiture, personne n&rsquo;avait froid.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le retour se fit m\u00e9taphoriquement sous la neige, dans la neige m\u00eame. M\u00e9taphoriquement et r\u00e9ellement. J&rsquo;alternais les moments de sommeil, plut\u00f4t les vagues comateuses, et les \u00e9veils qui me faisaient voir le monde comme une s\u00e9rie de picotements lumineux piqu\u00e9s dans les t\u00e9n\u00e8bres. Je ne crus pas ce que je vis quand, m&rsquo;\u00e9veillant une fois, j&rsquo;apper\u00e7us de la neige qui tombait dans le faisceau lumineux des phares de la voiture!<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La neige me met en \u00e9tat de gr\u00e2ce: elle me fait entrer directement dans le monde de mon enfance, sans sas de s\u00e9curit\u00e9. Sous les flocons, j&rsquo;ai toujours dix ans, voire moins. Les sons ne sont plus les m\u00eames, la neige les amortit, le monde n&rsquo;a plus rien \u00e0 voir; d\u00e8s lors, c&rsquo;est le temps blanc. Les cristaux accrochent et enserrent les bruits, les sons, plus rien ne r\u00e9verb\u00e8re, tout est mat. Chaque fois, mon enfance surgit comme un chat venu de nulle part.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais cette fois-ci, je vois la neige tomber comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait du signe d&rsquo;une g\u00e9ographie infernale de Dante. Des voitures et des camions sont arr\u00eat\u00e9s au col. Des v\u00e9hicules lourds glissent lentement. Il me semble que moi aussi je glisse lentement, imperceptiblement. Peut-\u00eatre les effets de l&rsquo;altitude, j&rsquo;ai d\u00e9couvert du sang sur mon oreiller au r\u00e9veil du jour pr\u00e9c\u00e9dent. J&rsquo;ai mal comme lors d&rsquo;une otite &#8211; je suis, aussi, sujet aux otites&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La route du retour est interminable. Elle finit par se terminer. Je ne sais plus quand et comment je me retrouve dans mon lit. Je dors comme une souche, dit-on &#8211; et j&rsquo;aime cette expression depuis que je sais que les souches ne sont pas les restes d&rsquo;un arbre mort, mais la m\u00e9moire vivante de cet arbre toujours actif qui, via des faisceaux myc\u00e9liens souterrains, informe encore la vie du vivant autour de lui de son savoir plusieurs fois mill\u00e9naire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La souche que je suis n&rsquo;est pas d\u00e9connect\u00e9e du monde pendant ce sommeil de brute. Mais, pour l&rsquo;heure, cette connexion s&rsquo;effectue avec le virus: c&rsquo;est lui qui a pris la main sur moi. Sur tout moi.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le lendemain matin, je ne songe pas au covid. Je passe chaque saison, de l&rsquo;automne \u00e0 l&rsquo;hiver, comme un marin franchit les quaranti\u00e8mes rugissants. De la fi\u00e8vre, des ganglions, deux, trois, voire quatre jours avec des temp\u00e9ratures tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9es. Des antibiotiques, de la cortisone, une autre s\u00e9rie d&rsquo;antibiotiques, de l&rsquo;oxyg\u00e8ne parfois dans les saisons les plus brutales, \u00e7a passe, et les m\u00e9decins regardent la chose comme des vaches un train \u00e0 vapeur&hellip; On ne sait pas pourquoi, mais c&rsquo;est ainsi chaque saison que fait le cosmos. Bien s&ucirc;r, je suis vaccin\u00e9 contre la grippe&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>J&rsquo;estime donc que ce qui m&rsquo;arrive est une \u00e9ni\u00e8me r\u00e9p\u00e9tition de ce qui m&rsquo;attend non loin de chaque solstice d&rsquo;hiver. On me conduit au petit matin dans une pharmacie o&ugrave; j&rsquo;ach\u00e8te de quoi soigner la partie otite de la chose. Le liquide froid apaise la chaleur de la zone auriculaire. J&rsquo;assure ensuite une conf\u00e9rence de presse de plus de deux heures. Puis un ultime entretient avec St\u00e9phane pour le film que nous sommes venus faire pour les Arm\u00e9niens. Nous prenons ensuite le chemin de l&rsquo;a\u00e9roport.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le vol s&rsquo;effectue avec le masque. Depuis l&rsquo;a\u00e9roport nous avons retrouv\u00e9 les bons usages. Les trois heures de d\u00e9calage horaire, l&rsquo;extinction des lumi\u00e8res dans les cabines puis leur rallumage, le sommeil qui ne vient pas, sauf sous une forme qui m\u00e9lange le cauchemar et l&rsquo;assoupissement, la vitesse des image mentales de l&rsquo;hallucination et l&rsquo;extr\u00eame fatigue qui d\u00e9bouche dans le corps et l&rsquo;\u00e2me, le c&oelig;ur et l&rsquo;esprit, comme un torrent descendu de la montagne qui d\u00e9borde son lit puis ravage tout sur son passage, tout cela n&rsquo;est pas du sommeil mais une entr\u00e9e un peu plus profonde dans le monde du covid.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je rattache ce que j&rsquo;ignore \u00e0 ce que je connais: je prends pour des courbatures ce que les m\u00e9decins nomment myalgie et qui s&rsquo;av\u00e8re l&rsquo;un des signes du Covid&hellip; On a mal dormi sur un si\u00e8ge \u00e9troit, les genoux dans le nez, la colonne vert\u00e9brale tordue comme un serpent cach\u00e9 au fond d&rsquo;une bo&icirc;te? \u00e7a passera&hellip; Or, \u00e7a ne passera pas si simplement que \u00e7a. &Ccedil;a commence.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nous arrivons \u00e0 Paris. Test covid obligatoire pour r\u00e9cup\u00e9rer les valises. Il est minuit pass\u00e9, heure fran\u00e7aise. Nous sommes le mercredi 18 novembre. Une petite heure plus tard, les r\u00e9sultats tombent: n\u00e9gatif, tout le monde est n\u00e9gatif&hellip; Chacun retrouve ses bagages. St\u00e9phane m&rsquo;h\u00e9berge chez lui \u00e0 Paris. Je rentre \u00e0 Caen le lendemain midi.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je me sens fi\u00e9vreux, fatigu\u00e9, \u00e9puis\u00e9. Je vais d&icirc;ner chez Doroth\u00e9e samedi 21 novembre. Je me r\u00e9veille f\u00e9brile le dimanche 22 novembre. Je ne songe pas encore au covid, le test n\u00e9gatif effectu\u00e9 quelques jours plus t\u00f4t m&rsquo;en dispense. Je retourne travailler chez moi en fin de matin\u00e9e. Dans l&rsquo;apr\u00e8s-midi, je m&rsquo;en ouvre \u00e0 Doroth\u00e9e: je suis fi\u00e9vreux, j&rsquo;ai vraiment de la fi\u00e8vre, 38.5, j&rsquo;ai des courbatures terribles, j&rsquo;ai mal \u00e0 la t\u00eate, je suis extr\u00eamement fatigu\u00e9. Elle me trouve un test covid \u00e0 faire dans la foul\u00e9e sur le parking de SOS m\u00e9decin \u00e0 Caen. Nous y allons. J&rsquo;apprends le lendemain lundi 23 novembre vers 16h00 que je suis positif. Elle est n\u00e9gative.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mon premier mouvement consiste \u00e0 joindre le professeur Raoult. Mon m\u00e9decin entre en contact avec l&rsquo;\u00e9quipe marseillaise. Il a cru \u00e0 l&rsquo;hydroxychloroquine, y croit moins, voire n&rsquo;y croit plus beaucoup, mais m&rsquo;expose les faits: mon pass\u00e9 de cardiaque m&rsquo;expose \u00e0 un risque de mortalit\u00e9 induite par l&rsquo;usage de ce m\u00e9dicament. &laquo;Torsades de pointe&raquo; est-il dit pour caract\u00e9riser la mort qu&rsquo;on risque en prenant cette th\u00e9rapie dont on ne sait, finalement, si elle soigne ou non. Pour l&rsquo;heure, je n&rsquo;ai pas envie de mourir en martyr de l&rsquo;hydroxychloroquine! Passer l&rsquo;arme \u00e0 gauche non pas \u00e0 cause du Covid mais \u00e0 cause du m\u00e9dicament cens\u00e9 le soigner, c&rsquo;est plus d&rsquo;ironie que je n&rsquo;en peux ces temps-ci!<\/p>\n<\/p>\n<p><p>J&rsquo;entre donc dans la m\u00e9decine de Moli\u00e8re \u00e0 laquelle le Covid contraint la totalit\u00e9 du corps m\u00e9dical plan\u00e9taire: des antibiotiques, du zinc, de la vitamine C&hellip; &laquo;De l&rsquo;eau, beaucoup d&rsquo;eau, bien s&rsquo;hydrater&raquo;, etc. Les bonnes \u00e2mes qui sont plut\u00f4t bac moins douze en m\u00e9decine y vont elles-aussi de leurs conseils: tisanes de thym et citron dans l&rsquo;eau ti\u00e8de au r\u00e9veil, mettre le paquet sur mangues, citrons et bananes, il y a \u00e9galement les marchands d&rsquo;ondes positives, les vendeurs de d\u00e9toxifiants, les amateurs de compl\u00e9ment vitamin\u00e9s, les partageurs de poudres dont ils me confient les bonnes doses \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un secret transmis \u00e0 l&rsquo;initi\u00e9. Et puis les in\u00e9vitables d\u00e9vots de l&rsquo;hom\u00e9opathie, les sectaires de la naturopathie. Je n&rsquo;oublie pas les croyants qui m&rsquo;associent \u00e0 leurs intentions se pri\u00e8re. Etc.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tout cela proc\u00e8de de bonnes intentions, j&rsquo;y suis sensible, mais prouve que la connaissance scientifique a r\u00e9gress\u00e9 et que, dans cette \u00e8re de post-v\u00e9rit\u00e9 dans laquelle nous sommes, nombreux pr\u00e9f\u00e8rent l&rsquo;alchimie \u00e0 la chimie, la sorcellerie \u00e0 la m\u00e9decine, la d\u00e9raison \u00e0 la raison, la th\u00e9ologie \u00e0 la philosophie. En disciple de Lucr\u00e8ce, le mat\u00e9rialiste radical que je suis sait que le virus lui aussi veut la vie, sa vie, fut-ce au prix de la mort de ses h\u00f4tes, la mienne par exemple<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour l&rsquo;heure, je sais qu&rsquo;il n&rsquo;y a rien d&rsquo;autre \u00e0 faire qu&rsquo;attendre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mon m\u00e9decin m&rsquo;informe. Les sympt\u00f4mes des deux premiers jours donnent l&rsquo;impression que je suis affect\u00e9 par une forme relativement b\u00e9nigne: 38.5 de temp\u00e9rature nuit et jour avec des pointes \u00e0 39 et plus, une migraine perp\u00e9tuelle, des courbatures comme si j&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 rou\u00e9 de coups chaque nuit. Je trempe mon lit de transpiration comme si j&rsquo;y avais renvers\u00e9 des bouteilles d&rsquo;eau. Je comprends l&rsquo;expression: \u00eatre en nage. Un matin, mon pied pousse l&rsquo;eau qui s&rsquo;est accumul\u00e9e dans les plis de mes draps. Mon oreiller semble sortir de la machine \u00e0 laver.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je suis extr\u00eamement fatigu\u00e9, \u00e9puis\u00e9. J&rsquo;\u00e9teins la lumi\u00e8re \u00e0 neuf heures le soir dans un immense \u00e9tat d&rsquo;\u00e9puisement, je me r\u00e9veille douze heures plus tard, plus fatigu\u00e9 que si j&rsquo;avais fait trois nuits blanches de suite. Je ne sors pas du lit. Chaque voyage vers les toilettes m&rsquo;oblige \u00e0 me tenir aux murs. Difficile de se lever du lit, difficile de marcher, difficile de s&rsquo;asseoir, difficile de se relever, difficile de retourner au lit, difficile de s&rsquo;y jeter, \u00e9cras\u00e9, comme une pierre dans un linceul tremp\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La journ\u00e9e n&rsquo;est \u00e9videmment pas consacr\u00e9e \u00e0 la veille, ce serait trop beau: elle sert aussi et encore \u00e0 dormir, par salves de deux heures, comme abruti par de l&rsquo;opium &#8211; j&rsquo;ignore l&rsquo;usage de ce stup\u00e9fiant comme des autres, mais c&rsquo;est l&rsquo;id\u00e9e que je me fais de l&rsquo;entr\u00e9e dans ces mondes-l\u00e0 : une indicible torpeur. Une l\u00e9thargie qui rappelle que, dans la mythologie grecque, Hypnos, le dieu du sommeil, n&rsquo;est pas par hasard le fr\u00e8re de Thanatos, le dieu de la mort.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ces longues nuits ne sont \u00e9videmment pas r\u00e9paratrices: elles sont destructrices. Ce que le covid prend dans la pleine lumi\u00e8re de la journ\u00e9e, il le prend \u00e9galement dans les t\u00e9n\u00e8bres les plus sombres de la nuit. Moi qui ne me souviens la plupart du temps jamais de mes r\u00eaves et encore moins de mes cauchemars, j&rsquo;exp\u00e9rimente une dangereuse confusion des registres: ce que l&rsquo;on a cauchemard\u00e9 on ne sait si on l&rsquo;a v\u00e9cu ou non&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je sais, pour l&rsquo;avoir lu en amont, que le covid s&rsquo;installe partout dans le corps et qu&rsquo;il commet des ravages ici ou l\u00e0 : les poumons, le go&ucirc;t, l&rsquo;odorat, le c&oelig;ur, la peau, etc. J&rsquo;avais \u00e9galement lu qu&rsquo;il pouvait s&#8217;emparer du cerveau.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>A la mani\u00e8re de Descartes qui se demande s&rsquo;il r\u00eave quand il r\u00eave, s&rsquo;il est \u00e9veill\u00e9 quand il est \u00e9veill\u00e9 et qui cherche \u00e0 savoir s&rsquo;il n&rsquo;est pas \u00e9veill\u00e9 quand il r\u00eave ou s&rsquo;il ne r\u00eave pas quand il est \u00e9veill\u00e9, je me retrouve assis, tremp\u00e9 dans mon lit, vers quatre heures du matin, ravag\u00e9 par un cauchemar dont je me demande s&rsquo;il est v\u00e9rit\u00e9, erreur, fiction, r\u00eave, r\u00e9alit\u00e9&hellip; Je suis assis, j&rsquo;ai regard\u00e9 l&rsquo;heure, je ruisselle, mais je ne sais vraiment si je suis assis, si j&rsquo;ai regard\u00e9 l&rsquo;heure, si je ruisselle ou si je fantasme que je suis assis, que j&rsquo;ai regard\u00e9 l&rsquo;heure, que je ruisselle. Je parle \u00e0 haute voix pour m&rsquo;entendre. Suis-je s&ucirc;r qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de moi? Je me force \u00e0 r\u00e9citer quelques vers du Bateau ivre: est-ce bien moi? Sont-ce les bons vers? Qu&rsquo;est-ce qui me le prouve?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce cauchemar est en boucle: mais il n&rsquo;est pas vraiment racontable car il s&rsquo;apparente plut\u00f4t \u00e0 des \u00e9tats comateux, \u00e0 des moments d&rsquo;hallucinations, \u00e0 des lambeaux de folie arrach\u00e9s \u00e0 mon cerveau. Ce d\u00e9lire va vite, c&rsquo;est tout ce que je sais: il me fait songer aux duplications lancinantes des cellules musicales ent\u00eatantes de la musique minimale et r\u00e9p\u00e9titive am\u00e9ricaine, \u00e0 ce que serait une figuration de l&rsquo;\u00e9ternel retour des choses dans un malstr\u00f6m d&rsquo;images \u00e0 la J\u00e9r\u00f4me Bosch en noir et blanc, au mouvement perp\u00e9tuel d&rsquo;une machine diabolique \u00e0 nourrir le mal dans un vacarme de bruits industriels.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je songe au n\u00e9matode dont j&rsquo;ai parl\u00e9 dans Cosmos, ce ver parasite qui prend possession du cerveau d&rsquo;un animal pour le commander: et si j&rsquo;\u00e9tais dans cette situation du covid qui prend la main sur mon cerveau, mon enc\u00e9phale, mon syst\u00e8me nerveux? Si je filais doux sous l&#8217;empire du covid me conduisant \u00e0 dire et penser ce que je dis et je pense? Comment savoir si oui ou si non? Si le covid a pris la direction de mes id\u00e9es \u00e0 la faveur de cette fi\u00e8vre qui va durer treize jours non-stop, aucune id\u00e9e ne me permettra de le d\u00e9couvrir, aucun signe ne m&rsquo;autorisera \u00e0 savoir que je ne suis plus moi car, sinon, je le serais encore&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je me retrouve physiquement et psychiquement recroquevill\u00e9 sur moi-m\u00eame et sur la nuit de moi-m\u00eame \u00e0 me demander si je ne suis pas d\u00e9j\u00e0 autre chose que cette domination du covid sur mes \u00e9tats d&rsquo;\u00e2me. Si, avant la mort comme on la d\u00e9finit au sens classique, mourir n&rsquo;est pas aussi et surtout assister \u00e0 cette autre fa\u00e7on de disparaitre qui est de constater en soi le triomphe de ce qui nous abolit.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Comment retrouve-t-on la force de s&rsquo;endormir quand on se demande si l&rsquo;on est encore vivant? C&rsquo;est le covid qui endort, qui r\u00e9veille, qui laisse croire qu&rsquo;on dort quand on se r\u00e9veille et qu&rsquo;on se r\u00e9veille quand on dort. C&rsquo;est lui qui pilote, tout, &ndash; tout. On s&rsquo;est demand\u00e9 si l&rsquo;on \u00e9tait mort ou vif, le vif en nous dit qu&rsquo;on est mort, voire le mort en nous dit qu&rsquo;on est vif, on ne sait donc plus rien, sinon que l&rsquo;on se trouve au c&oelig;ur nucl\u00e9aire d&rsquo;un vortex qui nous creuse comme on fore un abime.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le lendemain matin, d\u00e9truit par ce s\u00e9jour nocturne dans un monde fait de rictus sans visages et de ricanements sans faces, de cris sans voix et d&rsquo;horreurs sans images, on se prend \u00e0 se demander \u00e0 nouveau qui l&rsquo;on est encore, voire si l&rsquo;on est encore quelqu&rsquo;un ou quelque chose: Un \u00eatre cauchemardesque ? Une nouvelle personne amput\u00e9e du jadis d&rsquo;elle-m\u00eame ? Une figure mutante de soi-m\u00eame t\u00e9l\u00e9guid\u00e9e par le virus ? Quoi qu&rsquo;il en soit, l&rsquo;identit\u00e9 flanche. On n&rsquo;est plus qu&rsquo;un seau d&rsquo;immondices infect\u00e9s par le virus, une eau sale secou\u00e9e par ses fermentations, un liquide thanatologique come il existe de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;\u00eatre un liquide amniotique. C&rsquo;est l&rsquo;amnios du n\u00e9ant.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Comme pour se refaire, se remettre, se r\u00e9parer de ces nuits de cauchemars, le covid nous plonge \u00e0 nouveau dans les cauchemars, mais de jour cette fois-ci. Ce qui a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu dans les plis moites de la nuit se retrouve v\u00e9cu dans les plis t\u00e9n\u00e9breux du sommeil qui revient dans la journ\u00e9e. Par blocs de deux heures, puis, plus tard, d&rsquo;une heure, on retourne dans la salle des machines de l&rsquo;hallucination. On dort mais l&rsquo;on se croit \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de veille. On r\u00eave donc qu&rsquo;on ne r\u00eave pas. Ce qui veut dire qu&rsquo;on souffre tout le temps.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Impossible de faire autre chose que de servir de champ de bataille au virus pendant des semaines, une semaine, deux semaines, trois semaines, quatre semaines: ni lire, ni \u00e9crire, ni regarder un film, ni avoir une conversation. Les yeux br&ucirc;lent d\u00e8s le r\u00e9veil. Les courbatures \u00e9crasent le corps au matelas comme l&rsquo;attraction universelle plaque au sol le moindre gramme de terre. Les migraines ne laissent aucune disponibilit\u00e9 intellectuelle.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le m\u00e9decin m&rsquo;apprend qu&rsquo;il existe &laquo;un moment critique \u00e0 passer&raquo;&hellip; L&rsquo;enseigner c&rsquo;est en cr\u00e9er l&rsquo;augure! Le r\u00e9v\u00e9ler c&rsquo;est l&rsquo;activer. Je d\u00e9couvre donc que ce que je vis n&rsquo;est pas si grave que \u00e7a tant que ce cap n&rsquo;est pas pass\u00e9! C&rsquo;est dire s&rsquo;il faut r\u00e9activer de fa\u00e7on urgente la m\u00e9thode \u00e9picurienne pour ne pas pr\u00e9sentifier un mal \u00e0 venir et souffrir de ce qui pourrait faire souffrir plus encore qu&rsquo;on n&rsquo;a d\u00e9j\u00e0 souffert! Ce que l&rsquo;on vit pendant une semaine passe alors pour un ap\u00e9ritif existentiel, une mise en bouche ontologique. Ce que l&rsquo;on risque? Les complications et, pour le dire en un mot, ce qui conduit franchement \u00e0 la mort&hellip; On croyait se trouver d\u00e9j\u00e0 en territoire ennemi: pas du tout, il y a pire!<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo;Sept huit jours&raquo; c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 vague: quand on se demande si la mort n&rsquo;approche pas en qu\u00eatant les signes de sa venue, un jour en plus ou en moins, \u00e7a compte&hellip; Mais ce comptage se fait \u00e0 partir de quand? L&rsquo;entr\u00e9e du virus dans le corps? Les premiers signes de la maladie? Le test positi? Comme on ignore quand on est r\u00e9ellement contamin\u00e9, faut-il commencer le d\u00e9compte d\u00e8s les premiers sympt\u00f4mes ? On effectue donc le compte \u00e0 rebours. L&rsquo;orage cytokinique c&rsquo;est donc \u00e7a: la mort qui arrive harnach\u00e9e comme pour le Grand Jour! L&rsquo;un des Cavaliers de l&rsquo;Apocalypse qui rit \u00e0 gorge d\u00e9ploy\u00e9e de cette histoire de cauchemar et qui fait savoir qu&rsquo;il en va l\u00e0 de bluettes! Avec lui, les choses s\u00e9rieuses commencent. D\u00e8s lors, on guette le moindre bruit de son harnachement, les cliquetis les plus infimes, les reflets bleu nuit de l&rsquo;armure sur le revers de sa propre \u00e2me ab&icirc;m\u00e9e&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Or, un signe arrive.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce sont d&rsquo;incroyables crampes abdominales qui surgissent vers quatre heures du matin, l&rsquo;heure de la nuit de la nuit. Au beau milieu de l&rsquo;obscurit\u00e9 d\u00e9j\u00e0 bien remplie des cauchemars construits par la fi\u00e8vre, arrive donc ce qui s&rsquo;av\u00e8re spectaculaire: comme si mon ventre \u00e9tait v\u00e9ritablement habit\u00e9 par une b\u00eate, je sens comme des coups de pieds, de dents, de griffes, de mufles dans mes intestins! Le ventre est gonfl\u00e9; \u00e0 sa surface on voit du vivant vibrant comme un n&oelig;ud de vip\u00e8res. Chaque coup est une violence. Quand cette bestialit\u00e9 se r\u00e9veille dans les entrailles de la nuit en m\u00eame temps que celles de mon ventre, je sais que je vais en avoir pour une heure&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>J&rsquo;imagine que mes intestins h\u00e9bergent une colonie de rongeurs. Et qu&rsquo;ils font un repas de viande, de sang, de chair, de lymphe, &ndash; de tout&hellip; &Ccedil;a cogne, puis \u00e7a cogne, \u00e7a cogne encore, \u00e7a bouge, \u00e7a change, \u00e7a se d\u00e9place, mais \u00e7a n&rsquo;arr\u00eate pas. Chaque coup est une douleur. Et puis \u00e7a disparait comme c&rsquo;est apparu. La b\u00eate semble aimer la nuit, comme si elle la distinguait du fin fond des plis corporels dans lesquels elle se trouve. J&rsquo;imagine qu&rsquo;\u00e9teindre la lumi\u00e8re de ma chambre, d\u00e9j\u00e0 \u00e9puis\u00e9 par la journ\u00e9e consacr\u00e9e \u00e0 souffrir et attendre, donne le signe du d\u00e9part des hostilit\u00e9s intestinales. Une heure plus tard, presque montre en main, le festin du virus ayant eu lieu, il s&rsquo;endort faussement. &Eacute;puis\u00e9, je me remets des affres de cette voracit\u00e9 en m&rsquo;abandonnant aux cauchemars&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mon m\u00e9decin m&rsquo;a laiss\u00e9 un oxym\u00e8tre avec lequel je mesure ma saturation en oxyg\u00e8ne au bout d&rsquo;un doigt. Si je descends sous un chiffre, c&rsquo;est l&rsquo;hospitalisation&hellip; Les cauchemars, le sommeil la nuit et le jour, la fi\u00e8vre qui ne tombe pas, les migraines qui emportent la t\u00eate toute la journ\u00e9e non-stop depuis une douzaine de jours, les courbatures, les fameuses myalgies, l&rsquo;\u00e9puisement g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, voil\u00e0 qui compte donc pour rien. Ces crampes abdominales l&rsquo;inqui\u00e8tent; il me propose une hospitalisation. J&rsquo;y consens bien s&ucirc;r. Il se pourrait en effet que ces douleurs au ventre annoncent le fameux orage cytokinique&hellip; Le calendrier funeste se rappelle \u00e0 moi. Mon ventre est dur comme une pierre tombale.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le mardi 24 novembre au matin t\u00f4t, la chose ayant \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9e tard par t\u00e9l\u00e9phone la veille au soir par mon m\u00e9decin traitant , un ami chirurgien, Marc Anzalone, et Doroth\u00e9e, alors que je dormais d\u00e9j\u00e0 chez moi, il \u00e9tait vingt-trois heures, l&rsquo;ambulance me conduit de mon domicile au CHU. La nuit n&rsquo;est pas encore lev\u00e9e, je traverse Caen dans une ambulance qui active sa sir\u00e8ne. J&rsquo;entre dans le service COVID. On me fait une batterie d&rsquo;analyses, de prises de sang, on me perfuse. Je suis dans une chambre avec un vieux monsieur fatigu\u00e9, covid lui aussi. J&rsquo;attends des scanners. Je dors une partie de la journ\u00e9e, habill\u00e9 sur mon lit. Quand il faut descendre au scanner, je saigne du nez.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le scanner ne montre rien sur le terrain abdominal. Une coloscopie de contr\u00f4le faite le mois pr\u00e9c\u00e9dent attestait que tout allait bien de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0. En revanche, l&rsquo;examen du jour d\u00e9celait une tache au poumon mais dans une \u00e9tendue qui n&rsquo;inspirait aucune crainte. C&rsquo;\u00e9tait une l\u00e9sion de covid normale inf\u00e9rieure aux surfaces probl\u00e9matiques. Je portais au flanc la trace du covid et au ventre un n&oelig;ud de vip\u00e8res invisibles.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On m&rsquo;a propos\u00e9 de rester en observation. J&rsquo;ai demand\u00e9 les bonnes raisons; il n&rsquo;y en avait aucune. Je suis rentr\u00e9 le soir m\u00eame chez moi. Dans la nuit, ce fut \u00e0 nouveau la cavalcade abdominale. La liaison ente la toux, la t\u00e2che et les douleurs me semblait \u00e9vidente.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je toussais de fa\u00e7on s\u00e8che et l\u00e9g\u00e8re depuis des semaines. Puis cette toux est devenue violente et brutale &#8211; comme entre chaque saison depuis des ann\u00e9es&hellip; Elle me secouait tout entier et, \u00e0 cause d&rsquo;une fraction de d\u00e9jection cardiaque jadis faible, il m&rsquo;est m\u00eame arriv\u00e9 plusieurs fois de perdre connaissance. Un jour chez mon ami Denis Mollat, je me suis retrouv\u00e9 la t\u00eate dans l&rsquo;assiette apr\u00e8s ce genre de malaise. Je retrouvais cette mauvaise toux. Quand elle semblait impossible de fa\u00e7on pectorale, il me semblait qu&rsquo;elle se frayait un passage ailleurs, plus bas, et le devenait de mani\u00e8re abdominale.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La fi\u00e8vre ayant disparu apr\u00e8s treize jours non-stop, les cauchemars se sont \u00e9vapor\u00e9s, les migraines aussi. Il n&rsquo;est rest\u00e9 qu&rsquo;un l\u00e9ger voile de mal de t\u00eate. Je dormais beaucoup, nuit et jour. Chaque jour, mes amis voisins de paliers Lydie et Cyril Le Thomas m&rsquo;ont d\u00e9pos\u00e9 d\u00e9jeuners et d&icirc;ners pendant tout ce temps-l\u00e0. Je n&rsquo;ai perdu ni le go&ucirc;t ni l&rsquo;app\u00e9tit &#8211; bien que moins ogre que d&rsquo;habitude&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&#8217;empoignement cardiaque de cette nuit du dimanche 6 d\u00e9cembre me laisse \u00e0 penser qu&rsquo;il est le signe d&rsquo;une sortie des enfers. Je me suis mis \u00e0 mon bureau cette nuit. J&rsquo;ai r\u00e9dig\u00e9 ce texte sans interruption en quatre heures et demie. Le jour s&rsquo;est lev\u00e9. La lumi\u00e8re inonde maintenant la ville de Caen. Les pierres des maisons r\u00e9fractent le soleil dans un cama\u00efeu de jaunes. Je n&rsquo;ai rien \u00e9crit depuis plusieurs semaines. &Ccedil;a ne m&rsquo;\u00e9tait jamais arriv\u00e9: c&rsquo;est pour moi la punition la plus infernale.<\/p>\n<\/p>\n<p><h4>Michel Onfray<\/h4>\n<\/p>\n<p><p>Le <a href=\"https:\/\/michelonfray.com\/interventions-hebdomadaires\/cinq-cents-heures-sous-covid?mode=video\">6 d\u00e9cembre 2020<\/a><\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Onfray Lost in Covid 13 d\u00e9cembre 2020 &ndash; Lisez ce long texte qui suit celui-ci, \u00e9crit par Michel Onfray, directement \u00e0 sa sortie des enfers, comme si cette pi\u00e8ce d&rsquo;\u00e9criture \u00e9tait sa franchise pour retrouver le monde. Le philosophe fran\u00e7ais a travers\u00e9 la Covid19 qu&rsquo;il est all\u00e9 choper au milieu des combats entre Arm\u00e9niens et&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[25],"tags":[18946,17879,3466,20504,3073,3074,8912],"class_list":["post-79564","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-journal-ddecrisis-de-philippe-grasset","tag-athee","tag-covid19","tag-dieu","tag-jerfagnon","tag-nietzsche","tag-philosophe","tag-souffrance"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/79564","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=79564"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/79564\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=79564"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=79564"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=79564"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}