{"id":80397,"date":"2022-11-03T04:56:35","date_gmt":"2022-11-03T04:56:35","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2022\/11\/03\/lenigme-derrida\/"},"modified":"2022-11-03T04:56:35","modified_gmt":"2022-11-03T04:56:35","slug":"lenigme-derrida","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2022\/11\/03\/lenigme-derrida\/","title":{"rendered":"L&rsquo;\u00e9nigme Derrida"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">L&rsquo;\u00e9nigme Derrida<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>3 novembre 2022 (04H30) &ndash; Jacques Derrida est un homme important, qui a sa place dans la galerie des grands \u00ab\u00a0influenceurs\u00a0\u00bb des courants les plus d\u00e9structurant de notre \u00e9poque. D&rsquo;autre part, Derrida est n\u00e9 \u00e0 Alger, c&rsquo;est un pied-noir. Ce sont l\u00e0 deux bonnes raisons pour que je m&rsquo;int\u00e9resse particuli\u00e8rement \u00e0 lui. On a d&rsquo;ailleurs vu d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;int\u00e9r\u00eat tr\u00e8s r\u00e9el que je lui porte, notamment par le biais d&rsquo;une vid\u00e9o insolite que j&rsquo;ai derechef baptis\u00e9e \u00ab\u00a0confession de Jacques Derrida\u00a0\u00bb (voir par exemple dans ce texte sur la d\u00e9constructuration, venu de 2017, plus valable  encore en 2020 comme <a href=\"https:\/\/www.dedefensa.org\/article\/deconstructuration-du-deconstructeur\">il est r\u00e9f\u00e9renc\u00e9 ici<\/a>, qui l&rsquo;est encore plus aujourd&rsquo;hui).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais il y a plus int\u00e9ressant encore&#8230; Une \u00ab\u00a0\u00e9nigme\u00a0\u00bb Derrida, pas moins ; quelque chose qui vous conduirez \u00e0 vous poser de bien \u00e9tranges questions, comme celle-ci : \u00ab\u00a0Mais Derrida comprenait-il lui-m\u00eame ce qu&rsquo;il \u00e9crivait ?\u00a0\u00bb ; ou bien encore : \u00ab\u00a0Derrida n&rsquo;a-t-il pas \u00e9crit toute son &oelig;uvre comme une vaste farce qu&rsquo;il a lanc\u00e9e \u00e0 la face du monde en riant aux \u00e9clats de se voir si gravement pris au s\u00e9rieux ?\u00a0\u00bb&#8230; Gardez tout cela \u00e0 l&rsquo;esprit en songeant \u00e9galement \u00e0 la confession du <a href=\"https:\/\/www.dedefensa.org\/article\/deconstructuration-du-deconstructeur\">d\u00e9constructurateur<\/a>, \u00e0 la \u00ab\u00a0<em>Derrida&rsquo;s Terror<\/em>\u00ab\u00a0, et prenez l&rsquo;\u00e9pisode ci-dessous comme une sorte d&rsquo;\u00e9l\u00e9ment de <a href=\"https:\/\/www.dedefensa.org\/article\/glossairedde-la-tragedie-bouffe\">trag\u00e9die-bouffe<\/a>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Enfin, tr\u00eave de billeves\u00e9es et passons aux explications. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un extrait de la deuxi\u00e8me partie du Tome III de &lsquo;<em>La Gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em>&lsquo; sur laquelle moi-m\u00eame, l&rsquo;auteur, travaille \u00e9pisodiquement dans l&rsquo;espoir presque mythique et mystique d&rsquo;arriver un jour \u00e0 son terme, si la <a href=\"https:\/\/www.dedefensa.org\/article\/glossairedde-la-gces\">GrandeCrise<\/a> me laisse quelque r\u00e9pit&#8230;<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p><em><strong>Selon PhG-Bis,<\/strong><\/em> &laquo; <em>Le sort de cette suite \u00e0 &lsquo;La Gr\u00e2ce&rsquo; est une sorte de myst\u00e8re. Je suis bien incapable d&rsquo;en pr\u00e9voir le sort. PhG y travaille, mais plut\u00f4t \u00e9pisodiquement. Les \u00e9v\u00e9nements ext\u00e9rieurs l&rsquo;accaparent et lui-m\u00eame ne peut rien dire sur le sort futur de la chose. On verra&#8230; <\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>J&rsquo;ignore l&rsquo;importance r\u00e9elle qu&rsquo;il faut accorder \u00e0 cet \u00e9pisode mais l&rsquo;exp\u00e9rience  m&rsquo;a appris, dans une \u00e9poque o&ugrave; tout est simulacre, que des choses peu ordinaires voire extraordinaires peuvent exister ou se produire et rester dissimul\u00e9es parce qu&rsquo;elles contredisent trop droitement la <em>narrative <\/em>officielle, ou bien simplement parce qu&rsquo;on ne peut les accepter, parce que n&rsquo;est-ce-pas cela ne fait pas s\u00e9rieux dans les salons et sur les plateaux-TV.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Bref, \u00e0 vous de voir&#8230; Cette partie du livre peut \u00eatre lue comme un tout. Elle y appara&icirc;t comme un &lsquo;<em>Impromptu<\/em>&lsquo;, sous le titre repris ici, &ndash; o&ugrave; El Biar est le nom d&rsquo;un quartier des hauteurs d&rsquo;Alger, de la petite bourgeoisie pied-noir, qu&rsquo;il m&rsquo;arriva si souvent de traverser&#8230;<\/p>\n<\/p>\n<p><h4>PhG &ndash; <em>Semper Phi<\/em><\/h4>\n<\/p>\n<p><p>_________________________<\/p>\n<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_a.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:2em\">\u00ab\u00a0Jacky\u00a0\u00bb, El-Biar et &laquo; <em>Pojain y son \u00e9t\u00e9<\/em> &raquo;<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Ici donc, je nous propose un interm\u00e8de annonc\u00e9 plus haut pour pousser encore un peu mon avanc\u00e9e dans \u00ab\u00a0l&rsquo;\u00e9nigme-Derrida\u00a0\u00bb, \u00e0 partir d&rsquo;un livre qui ne paye pas de mine, qui est pourtant, pour mon compte, farci de souvenirs de jeunesse qui eussent pu \u00eatre les miens : &lsquo;<em>Jacques Derrida, mes potes et moi &ndash; Une chronique lyc\u00e9enne des ann\u00e9es 40 dans l&rsquo;Alg\u00e9rie de papa<\/em>&lsquo; ; ce livre qui apporte quelques remarques bouleversantes si elles sont plac\u00e9es dans une certaine perspective tr\u00e8s particuli\u00e8re et tr\u00e8s sp\u00e9cifique \u00e0 un destin. Je parle ici pour mon compte, et pour certaines identit\u00e9s anecdotiques mais structurantes avec mon propre destin. Il y a donc l\u00e0-dedans, m\u00eal\u00e9s, de l&rsquo;anecdotique du type que nombre d&rsquo;esprits jugeront d\u00e9risoires, et de la destin\u00e9e qui pourrait nous hausser aux plus hauts niveaux de la m\u00e9tahistoire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;auteur du livre cit\u00e9 se nomme Jean Taousson, son livre (collection X\u00e9nophon, Ateliers Fol&rsquo;fer) fut \u00e9dit\u00e9 en 2011, soit sept ans apr\u00e8s la mort de Derrida. Taousson est mort r\u00e9cemment, par rapport \u00e0 ce temps o&ugrave; j&rsquo;\u00e9cris ces lignes (<u>31 juillet 2022<\/u>), &ndash; le 31 janvier 2022, \u00e0 92 ans. Le livre nous rapporte donc les relations entre les deux adolescents, tr\u00e8s proches, m\u00eame lyc\u00e9e (Ben Aknoun, Alger), m\u00eame dissipation, m\u00eames aventures, m\u00eame amiti\u00e9 qui transcende tous les accidents de la vie ; puis deux destins s\u00e9par\u00e9s (comme ceux de leurs deux autres amis des &lsquo;Mousquetaires&rsquo; comme ils se nommaient, Cesar Six et Gramoiseau) et chacun lanc\u00e9 dans sa vie. Taousson devint journaliste, farouche partisan de l&rsquo;Alg\u00e9rie fran\u00e7aise et m\u00eame un des commandos Delta de l&rsquo;OAS, tandis que Derrida, parti \u00e0 Paris pour ses hautes \u00e9tudes, \u00e9tait naturellement \u00e0 la gauche intellectuelle, et par cons\u00e9quent contre l&rsquo;OAS et l&rsquo;Alg\u00e9rie fran\u00e7aise, malgr\u00e9 une intervention remarqu\u00e9e aupr\u00e8s de Pierre Nora o&ugrave; il laissa para&icirc;tre les tendresses que conservait son \u00e2me po\u00e9tique de pied-noir (&lsquo;<em>Les Fran\u00e7ais d&rsquo;Alg\u00e9rie<\/em>&lsquo; de 1961 de Pierre Nora reparut en 2012 avec en ajout la lettre que lui adressa Derrida en avril 1961) ; leurs rencontres d&rsquo;apr\u00e8s, Taousson-Derrida, tr\u00e8s rares me semble-t-il mais toujours marqu\u00e9es d&rsquo;une chaleur d&rsquo;au-del\u00e0 des temps, \u00e9taient temp\u00e9r\u00e9es par &laquo; <em>une vieille r\u00e8gle<\/em> [existant]<em> entre nous : ne jamais aborder les questions politiques<\/em> &raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour Taousson, si Derrida \u00e9tait un de ses amis les plus chers, il \u00e9tait aussi une \u00e9nigme, notamment du fait de son exceptionnelle intelligence et de ses capacit\u00e9s de maniement de la langue, jusqu&rsquo;\u00e0 en faire un artifice de repr\u00e9sentation auquel tous succombaient. Taousson rapporte cette anecdote o&ugrave; Derrida est interrog\u00e9 par leur professeur de lettres, un monsieur Drougar, viel homme et \u00ab\u00a0dur d&rsquo;oreille\u00a0\u00bb, et Derrida avec ses amis au fond de la classe :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&ndash; <em>Comment d\u00e9crivez-vous, mon cher Derrida, le sentiment de la nature chez Jean de La Fontaine ? demandait le \u00ab\u00a0Droug\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p> &ndash; <em>Pojain y son \u00e9t\u00e9, M&rsquo;sieur. Potichi \u00e9t\u00e9 P&rsquo;tit bain boudin le matin<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&ndash; <em>Vous pouvez r\u00e9p\u00e9ter, mon gar\u00e7on ?<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&ndash; <em>Pojain y son \u00e9t\u00e9, M&rsquo;sieur. Potichi \u00e9t\u00e9 P&rsquo;tit bain boudin le matin<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&ndash; <em>Comment ?<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&ndash; <em>Y d\u00e9chire tous les draps avec, M&rsquo;sieur. C&rsquo;est comme l&rsquo;histoire des tonneaux : on les coupe en deux pour faire des baquets !<\/em><\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>&hellip; Et ainsi de suite. Taousson nous assure de la magie de &lsquo;Jacky&rsquo;, de sa culture et de son brio ; et le vieux &lsquo;Droug&rsquo;, d\u00e9courag\u00e9 et ne voulant pas passer pour ridicule, et par ailleurs connaissant la talent de Derrida par les \u00e9crits de son meilleur \u00e9l\u00e8ve dans le cadre du travail courant, enfin laissant l&rsquo;incident \u00e0 ce point il terminait par l&rsquo;\u00e9vidence des faiblesses humaines dont celle de ne pas para&icirc;tre ne pas comprendre quelque chose d&rsquo;un \u00e9l\u00e8ve que tout le monde sait brillant :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&ndash; <em>Tr\u00e8s bien Derrida, je vais vous mettre un neuf.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Ce passage constitue un t\u00e9moignage qu&rsquo;on retient sur la personnalit\u00e9 du jeune Derrida, manifestement tr\u00e8s brillant dans les domaines litt\u00e9raires et du maniement du langage, et en plus tr\u00e8s habile dans l&rsquo;art de la manipulation pour le plus grand plaisir de ses camarades. Ensuite, dans le r\u00e9cit de Taousson qui se concentre sur les aventures des quatre adolescents, on arrive sur la fin \u00e0 la s\u00e9paration des quatre amis qui commencent leurs vies d&rsquo;adulte. On r\u00e9p\u00e8te combien Taousson et Derrida divergent, le premier vers les op\u00e9rationnels de l&rsquo;OAS, le second dans le monde universitaire et intellectuel parisien (de gauche, comme il convient : &laquo; <em>Gramoiseau affirmait que Derrida \u00e9tait entr\u00e9 dans le rang des gens s\u00e9rieux <\/em>[il commen\u00e7ait hypokh\u00e2gne au lyc\u00e9e Bugeaud, avant d&rsquo;\u00e9migrer \u00e0 Paris pour Normale Sup&rsquo;]<em> et que nous n&rsquo;allions pas tarder \u00e0 le perdre<\/em> &raquo;) ; et l&rsquo;on r\u00e9p\u00e8te que, malgr\u00e9 cette fracture, les liens, la chaleur du souvenir, l&rsquo;amiti\u00e9 subsistent absolument. Cela nous am\u00e8ne \u00e0 une rencontre-retrouvailles Taousson-Derrida pour les fun\u00e9railles de Gramoiseau, malade du c&oelig;ur et le premier des quatre \u00e0 mourir. Nous nous trouvons ici au point essentiel qui nous importe dans cet &lsquo;<em>Interlude<\/em>&lsquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;enterrement a lieu \u00e0 Chatou, C\u00e9sar Six est absent et les Mousquetaires se retrouvent \u00e0 deux. Taousson propose de ramener Derrida \u00e0 Paris o&ugrave; ils d\u00e9jeuneront ensemble. L&rsquo;affaire est faite. Taousson expose que le trajet en voiture fut morne et m\u00e9lancolique mais que le repas changea tout cela, chaleur et amiti\u00e9 retrouv\u00e9es. &laquo; <em>J&rsquo;attendis le dessert pour me jeter \u00e0 l&rsquo;eau<\/em>&hellip; &raquo;, avec les pr\u00e9cautions n\u00e9cessaires, parlant de sa carri\u00e8re exceptionnelle, de sa notori\u00e9t\u00e9, de sa r\u00e9putation d&rsquo;immense philosophe ; puis s&rsquo;y mettre enfin :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p><em>&ndash; Jacky, murmurai-je presque confidentiellement, j&rsquo;ai essay\u00e9 de lire l&rsquo;un de tes ouvrages, je dis bien \u00ab\u00a0essayer\u00a0\u00bb et suis confus de reconna&icirc;tre que je n&rsquo;y ai rien compris !<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo; <em>Ses yeux avaient disparu sous un trait de paupi\u00e8res, comme chaque fois qu&rsquo;il se r\u00e9jouissait. Je notais au passage que ses dents \u00e9taient toujours aussi blanches et parfaites&hellip;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&ndash; Mais il n&rsquo;y a rien \u00e0 comprendre, sourit-il.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&ndash; Comment \u00e7a ? m&rsquo;\u00e9tonnai-je, es-tu s&ucirc;r de ne pas seulement vouloir me faire plaisir ? Parce que je serais trop con pour appr\u00e9cier ta prose et tes id\u00e9es ? Explique-moi&hellip;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo; <em>Il me coupa.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&ndash; Que voudrais-tu que je t&rsquo;explique ? La th\u00e9orie du <\/em><em>\u00ab\u00a0Pojin y son\u00a0\u00bb ?<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&ndash; Pojin y son !<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo; <em>Le baragouin f\u00e9tiche de Jacky quand il atteignait, chez Drougar, les sommets du cocasse&hellip;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo; <em>Il marqua un temps d&rsquo;arr\u00eat et soupira :<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&ndash; Il n&rsquo;y a plus que trois hommes au monde qui connaissent <strong>vraiment <\/strong>les fondements profonds de ma \u00ab\u00a0d\u00e9construction\u00a0\u00bb : toi, C\u00e9sar \u00e0 qui j&rsquo;ai fait la m\u00eame r\u00e9ponse \u00e0 la m\u00eame r\u00e9flexion la derni\u00e8re fois que nous nous sommes rencontr\u00e9s \u00e0 Nice et moi, bien entendu puisque Granmoineau s&rsquo;est envol\u00e9&hellip;<\/em> [&hellip;]<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&ndash; Jacky, repris-je, il y a dans le monde des milliers d&rsquo;\u00e9tudiants, de professeurs, d&rsquo;intellectuels qui t&rsquo;idol\u00e2trent pour ce que tu leur racontes et que moi je ne \u00ab\u00a0pige\u00a0\u00bb pas. Avant, tout \u00e9tait clair : j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 ton premier admirateur devant l&rsquo;&Eacute;ternel. Tu as embelli ma vie par ton incomparable intelligence, ton humour noir, ta science de l&rsquo;analyse et de la synth\u00e8se, ton sens aigu de l&rsquo;amiti\u00e9. J&rsquo;ai reconnu ton talent, l&rsquo;ai proclam\u00e9 en notre temps mais pas pour les raisons obscures de la multitude qui t&rsquo;encense aujourd&rsquo;hui&hellip;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo; <em>Il m&rsquo;interrompit \u00e0 nouveau.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&ndash; Si \u00e7a peut te consoler, dit-il, je pense que l&rsquo;ensemble de mes \u00ab\u00a0fans\u00a0\u00bb comme on les appelle dans notre monde am\u00e9ricanis\u00e9, est log\u00e9 \u00e0 ton enseigne. Ces braves gens n&rsquo;entravent pas grand&rsquo;chose \u00e0 ce que j&rsquo;appellerais mes r\u00e9bus. Mais ils font comme si&hellip; personne n&rsquo;aime \u00eatre pris pour un cr\u00e9tin. Tu sais bien qu&rsquo;on peut trouver des explications \u00e0 tout et ces gens-l\u00e0 ne s&rsquo;en privent pas. Je les oblige \u00e0 faire preuve de grande imagination&hellip; et puis il y a les autres, qui hurlent et qui sont plus que sceptiques : ceux-l\u00e0 me vouent aux g\u00e9monies<\/em>&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Pour terminer, les deux amis ont ce dernier \u00e9change :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&ndash; <em>&hellip; Je ne suis pas un iconoclaste, cependant je te verrais plut\u00f4t comme le Cagliostro des temps modernes, le Naundorf de la philosophie inaccessible<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&ndash; <em>C&rsquo;est toi qui le dis, murmura Jacky en souriant<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Je ne m&rsquo;attacherais certainement pas, je veux dire \u00ab\u00a0s\u00e9rieusement\u00a0\u00bb car ce n&rsquo;est absolument pas mon propos, \u00e0 tenter de montrer cette absence extraordinaire de sens que constitue la d\u00e9construction. Derrida lui-m\u00eame s&rsquo;y est employ\u00e9 et nous a convaincus ; il suffit, disons, de lire dans &lsquo;<em>L&rsquo;homme d\u00e9vast\u00e9<\/em>&lsquo;, &oelig;uvre posthume de Jean-Fran\u00e7ois Mattei, par exemple de la page 113 \u00e0 la page 138 pour voir d\u00e9filer toutes les facettes de cette absence compl\u00e8te, et n&rsquo;en rien sortir qui ne soit pr\u00e9sent d\u00e8s le d\u00e9but du passage, disons par ces simples mots :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; <em>Le plus \u00e9tonnant, c&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 aucun moment ils ne nous donnent la raison de cette furie de d\u00e9construction qui se porte sur tout et sur elle-m\u00eame, au point de s&rsquo;an\u00e9antir puisque, selon Derrida, la d\u00e9construction n&rsquo;est \u00ab\u00a0rien\u00a0\u00bb. <\/em>&raquo; &hellip; Ou bien : &laquo; <em>La d\u00e9construction est une op\u00e9ration qui n&rsquo;est pas une op\u00e9ration. <\/em>&raquo;&hellip; Ou bien, ou bien, ceci qui remplit de perplexit\u00e9 le brave Taousson :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Le propre d&rsquo;une culture c&rsquo;est de ne pas \u00eatre identique \u00e0 elle-m\u00eame. Non pas de n&rsquo;avoir pas d&rsquo;identit\u00e9 mais de ne pouvoir s&rsquo;identifier, dire \u00ab\u00a0moi\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb&hellip; Que dans la non identit\u00e9 \u00e0 soi ou si vous pr\u00e9f\u00e9rez la diff\u00e9rence avec soi. Il n&rsquo;y a pas de rapport \u00e0 soi, d&rsquo;identification \u00e0 soi sans culture de soi comme culture de l&rsquo;autre, culture du double g\u00e9nitif et de la diff\u00e9rence \u00e0 soi&hellip;<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Mais tout cela doit \u00eatre appr\u00e9ci\u00e9 comme secondaire par rapport \u00e0 ce que nous dit l&rsquo;auteur du livre [Taousson]. Son t\u00e9moignage est totalement inv\u00e9rifiable et devrait \u00eatre, s&rsquo;il \u00e9tait jamais cit\u00e9, enseveli sous les sarcasmes d\u00e9non\u00e7ant le manque de maturit\u00e9 philosophique et les hurlements horrifi\u00e9s qui ponctuent n\u00e9cessairement la d\u00e9marche d&rsquo;un homme qui fut membre de l&rsquo;OAS. Tout cela me para&icirc;t donc bien sympathique et j&rsquo;ai envie d&rsquo;y croire, et m\u00eame d&rsquo;accepter compl\u00e8tement cette histoire, et plus encore, allant jusqu&rsquo;\u00e0 prendre pour du comptant ce que Derrida lui dit, et penser que Derrida ne dissimule rien n&rsquo;y n&rsquo;invente pour gruger son ami. J&rsquo;ai de la tendresse pour ces amiti\u00e9s simples qui ressuscitent les souvenirs \u00e9pars d&rsquo;une jeunesse enfuie, plus encore quand le cadre en est cette trag\u00e9die historique, et m\u00eame m\u00e9tahistorique, que fut la \u00ab\u00a0guerre d&rsquo;Alg\u00e9rie\u00a0\u00bb. J&rsquo;ai d&rsquo;autant plus de la tendresse qu&rsquo;en adoptant cette posture, je me d\u00e9livre quelque peu de cette atmosph\u00e8re \u00e9touffante qui p\u00e8se sur les salons parisiens, les s\u00e9minaires de philosophes, le milieu extraordinaire de complaisance et de conformisme que sont devenues la France, sa capitale et cette \u00e9poque o&ugrave; triomphent le narcissisme et l&rsquo;<em>hybris<\/em> des gens de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cela signifie que Derrida, selon un encha&icirc;nement que j&rsquo;imagine ais\u00e9ment \u00e0 la lumi\u00e8re de son brio et de son go&ucirc;t de la manipulation au d\u00e9part gratuite, emprunta une voie de la pens\u00e9e o&ugrave; son habilet\u00e9 dialectique et son agilit\u00e9 mentale firent merveille et le plac\u00e8rent au niveau des plus hauts&hellip; D&rsquo;ailleurs, depuis que la philosophie officielle s&rsquo;est perdue dans le n\u00e9gationnisme de la pens\u00e9e et le nihilisme du sentiment au profit de l&rsquo;effet, du spectacle et du simulacre, combien parmi \u00ab\u00a0les plus hauts\u00a0\u00bb de nos temps d\u00e9sertiques et inf\u00e9conds, n&rsquo;ont-ils pas go&ucirc;t\u00e9 \u00e0 cette m\u00eame ivresse \u00e0 laquelle \u00ab\u00a0Jacky\u00a0\u00bb aurait c\u00e9d\u00e9 en connaissance de cause ? Il ne s&rsquo;agit pas n\u00e9cessairement de faussaires assum\u00e9s, mais d&rsquo;esprits de qualit\u00e9 qui acceptent un d\u00e9tournement mineur au d\u00e9part, pour mieux go&ucirc;ter l&rsquo;ivresse dont je parle, et bient\u00f4t, la pens\u00e9e et la gloire s&rsquo;y mettant, s&rsquo;en d\u00e9couvrent prisonniers.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Notez bien que j&#8217;emploie \u00e0 dessein ce mot de \u00ab\u00a0prisonnier\u00a0\u00bb, exactement comme je l&rsquo;ai employ\u00e9 en commentaire de la \u00ab\u00a0confession-Derrida\u00a0\u00bb. Je me trouve alors en bien meilleure posture pour avancer l&rsquo;hypoth\u00e8se que cette pens\u00e9e du d\u00e9constructeur, une semi-conviction s\u00e9rieuse en position de semi-acrobatie sur le fil du simulacre, d\u00e9pend d&rsquo;une psychologie extr\u00eamement fragile, encore plus fragile que celle que j&rsquo;ai \u00e9voqu\u00e9e en commentaire de la \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.dedefensa.org\/article\/deconstructuration-du-deconstructeur\">confession-Derrida<\/a>\u00a0\u00bb puisque pourvoyeuse d&rsquo;un discours appuy\u00e9 en partie sur un simulacre. Les fissures sont alors bien plus nombreuses et tra&icirc;tresses pour mieux servir le d\u00e9mon. Celui-ci, &ndash; le d\u00e9mon exactement, car sa pr\u00e9sence est une \u00e9vidence, &ndash; a choisi la technique du \u00ab\u00a0geste d\u00e9constructif\u00a0\u00bb comme arme destin\u00e9e \u00e0 semer malheur et tromperie permettant au Mal d&rsquo;installer ses quartiers d&rsquo;un si\u00e8ge herm\u00e9tique autour de cette forteresse affaiblie qu&rsquo;est la civilisation ; ainsi affirm\u00e9 dans la technique de son action, il entame son labeur par l&rsquo;interm\u00e9diaire des esprits qu&rsquo;il a choisis comme, disons pour user de termes de la mode en-cours, comme ses \u00ab\u00a0communicants\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On voit bien qu&rsquo;on ne cherche en aucune fa\u00e7on \u00e0 diminuer, ni railler, ni faire de Derrida un galopin. Cela serait indigne et n&rsquo;aurait pas sa place dans la grande fresque de l&rsquo;action d\u00e9moniaque qui s&rsquo;est empar\u00e9 du monde. D&rsquo;autre part, cette d\u00e9marche de suivre le t\u00e9moignage innocent voire candide, mais pas n\u00e9cessairement malavis\u00e9, de Taousson, nous permet de mieux appuyer, et m\u00eame de charpenter notre hypoth\u00e8se d&rsquo;un Derrida prisonnier des forces du Mal du fait de la facilit\u00e9 trompeuse que lui donne son brio. La part de jeu (au sens intellectuel du mot), le brio de Derrida sont dans ce cas des \u00e9l\u00e9ments perturbateurs de sa vigilance, comme lui-m\u00eame le laisse entendre lorsque la Voix lui parle dans ses moments de demi-sommeil (&laquo; <em>Ce que tu viens de faire est i-na-dmi-ssi-ble<\/em>&#8230; &raquo;). Ainsi le venin de l&rsquo;agression sournoise p\u00e9n\u00e8tre beaucoup mieux son esprits et en fait le jouet de cette entreprise mal\u00e9fique sans lui laisser vraiment la capacit\u00e9 de le distinguer avec assez de lucidit\u00e9 pour r\u00e9agir par une r\u00e9volte. On s&rsquo;explique d&rsquo;autant mieux qu&rsquo;il ait suivi cette voie dont il savait, de quelque part en lui d&rsquo;o&ugrave; venait cette Voix, combien elle \u00e9tait malfaisante. La d\u00e9construction appara&icirc;t d&rsquo;autant plus, d&rsquo;autant \u00ab\u00a0mieux\u00a0\u00bb si l&rsquo;on ose dire, comme l&rsquo;outil favori du d\u00e9mon, maquill\u00e9 de mille tendresses de coloris, de concepts sucr\u00e9s qui sont agr\u00e9ables au go&ucirc;t, de formes molles et originales lourdes d&rsquo;une sensualit\u00e9 attirante ; l&rsquo;outil s&rsquo;adresse aux seuls sens et fournit les clefs de l&rsquo;acrobatie dialectique qui dispense le petit personnel du commentaire et les figurants de l&rsquo;entreprise de s&rsquo;aventurer \u00e0 une interrogation introspective.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tout est ainsi mieux \u00e9clair\u00e9, mieux explicit\u00e9, sur les ruines des plus \u00e9mouvants souvenirs, &ndash; pour moi, \u00e9mouvants plus que tout et nostalgie des temps perdus \u00e0 plus d&rsquo;un \u00e9gard, &ndash; des jeunesses alg\u00e9roises dont j&rsquo;ai moi-m\u00eame ma part pr\u00e9cieusement conserv\u00e9e dans l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de ma nostalgie.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ainsi se termine l\u00a0\u00bb<em>Impromptu de Jacky d&rsquo;El Biar<\/em>&lsquo;, &ndash; et nous pouvons revenir, bien mieux arm\u00e9s, \u00e0 la \u00ab\u00a0confession-Derrida\u00a0\u00bb, et nous reprenons l\u00e0 o&ugrave; nous en \u00e9tions rest\u00e9s, ayant compl\u00e9t\u00e9 notre r\u00e9cit des circonstances et r\u00e9flexions de la \u00ab\u00a0confession-Derrida\u00a0\u00bb ; ici, avant d&rsquo;\u00e9largir notre champ de r\u00e9flexion, \u00e0 partir de cet \u00e9pisode, sur toute notre \u00e9poque qui est celle des temps-devenus-fous.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00e9nigme Derrida 3 novembre 2022 (04H30) &ndash; Jacques Derrida est un homme important, qui a sa place dans la galerie des grands \u00ab\u00a0influenceurs\u00a0\u00bb des courants les plus d\u00e9structurant de notre \u00e9poque. D&rsquo;autre part, Derrida est n\u00e9 \u00e0 Alger, c&rsquo;est un pied-noir. Ce sont l\u00e0 deux bonnes raisons pour que je m&rsquo;int\u00e9resse particuli\u00e8rement \u00e0 lui. 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