{"id":80985,"date":"2024-03-17T04:15:08","date_gmt":"2024-03-17T04:15:08","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2024\/03\/17\/tocqueville-et-gobineau-entretiens-sur-notre-decadence\/"},"modified":"2024-03-17T04:15:08","modified_gmt":"2024-03-17T04:15:08","slug":"tocqueville-et-gobineau-entretiens-sur-notre-decadence","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2024\/03\/17\/tocqueville-et-gobineau-entretiens-sur-notre-decadence\/","title":{"rendered":"Tocqueville et Gobineau\u00a0: entretiens sur notre d\u00e9cadence"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\"><strong>Tocqueville et Gobineau : entretiens sur notre d\u00e9cadence<\/strong><\/h2>\n<\/p>\n<blockquote>\n<p><p>J&rsquo;ai beaucoup \u00e9crit et publi\u00e9 sur la Fin de l&rsquo;Histoire. La notion est aristocratique : Chateaubriand, Tocqueville et Poe qui abominait la d\u00e9mocratie (voyez ses Entretiens avec une momie). J&rsquo;ai enfin trouv\u00e9 la correspondance de Tocqueville et Gobineau, qui \u00e9voquent tous les deux ce point expliqu\u00e9 au m\u00eame moment par le math\u00e9maticien et historien Cournot. Le Second Empire c&rsquo;est la prostration de notre histoire : \u00e9tatisme, malthusianisme, chauvinisme et consum\u00e9risme. Rappelons que pour Francis Fukuyama la Fin de l&rsquo;Histoire c&rsquo;est stricto  sensu la fabrication du bourgeois.<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Arthur de Gobineau a travaill\u00e9 jeune sous les ordres de Tocqueville. Ce dernier abomine ses th\u00e9ories mais le rejoint dans une certaine dimension, comme on verra tout \u00e0 l&rsquo;heure. Il \u00e9crit le 11 octobre 1853 :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Je ne vous ai jamais cach\u00e9, du reste, que j&rsquo;avais un grand pr\u00e9jug\u00e9 contre ce qui me para&icirc;t votre id\u00e9e m\u00e8re, laquelle me semble, je l&rsquo;avoue, appartenir \u00e0 la famille des th\u00e9ories mat\u00e9rialistes et en \u00eatre m\u00eame un des plus dangereux membres, puisque c&rsquo;est la fatalit\u00e9 de la constitution appliqu\u00e9e non plus \u00e0 l&rsquo;individu seulement, mais \u00e0 ces collections d&rsquo;individus qu&rsquo;on nomme des races et qui vivent toujours. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Sur le racisme il d\u00e9nonce un risque mat\u00e9rialiste et note le  17 novembre 1853 :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Ainsi, vous parlez sans cesse de races qui se r\u00e9g\u00e9n\u00e8rent ou se d\u00e9t\u00e9riorent, qui prennent ou quittent des capacit\u00e9s sociales qu&rsquo;elles n&rsquo;avaient pas par une infusion de sang diff\u00e9rent, je crois que ce sont vos propres expressions. Cette pr\u00e9destination-l\u00e0 me para&icirc;t, je vous l&rsquo;avouerai, cousine du pur mat\u00e9rialisme&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En bon visionnaire humaniste, il pressent une doctrine horrible et dangereuse :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Encore, si votre doctrine, sans \u00eatre mieux \u00e9tablie que la leur, \u00e9tait plus utile \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9 ! Mais c&rsquo;est \u00e9videmment le contraire. Quel int\u00e9r\u00eat peut-il y avoir \u00e0 persuader \u00e0 des peuples l\u00e2ches qui vivent dans la barbarie, dans la mollesse ou dans la servitude, qu&rsquo;\u00e9tant tels de par la nature de leur race il n&rsquo;y a rien \u00e0 faire pour am\u00e9liorer leur condition, changer leurs m&oelig;urs ou modifier leur gouvernement ? Ne voyez-vous pas que de votre doctrine sortent naturellement tous les maux que l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 permanente enfante, l&rsquo;orgueil, la violence, le m\u00e9pris du semblable, la tyrannie et l&rsquo;abjection sous toutes ses formes ? &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tocqueville, 14 janvier 1857, \u00e9crira encore sur ce racisme honni par le christianisme :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Le christianisme a \u00e9videmment tendu \u00e0 faire de tous les hommes des fr\u00e8res et des \u00e9gaux. Votre doctrine en fait tout au plus des cousins dont le p\u00e8re commun n&rsquo;est qu&rsquo;au ciel ; ici-bas, il n&rsquo;y a que des vainqueurs et des vaincus, des ma&icirc;tres et des esclaves par droit de naissance, et cela est si vrai que vos doctrines sont approuv\u00e9es, cit\u00e9es, comment\u00e9es, par qui ? par les propri\u00e9taires de n\u00e8gres et en faveur de la servitude \u00e9ternelle qui se fonde sur la diff\u00e9rence radicale de la race.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je sais que, \u00e0 l&rsquo;heure qu&rsquo;il est, il y a dans les Etats-Unis du Sud des pr\u00eatres chr\u00e9tiens et peut-\u00eatre de bons pr\u00eatres (propri\u00e9taires d&rsquo;esclaves pourtant) qui pr\u00eachent en chaire des doctrines qui, sans doute, sont analogues aux v\u00f4tres. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et, comme s&rsquo;il annon\u00e7ait Vatican II : &laquo; le gros des chr\u00e9tiens ne peut pas \u00e9prouver la moindre sympathie pour vos doctrines. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais il y a des accointances entre les deux esprits : la fatigue du monde. Tocqueville donc reprend son approche pessimiste et triste (le troupeau, la puissance tut\u00e9laire et douce) ; et cela donne  un certain 20 d\u00e9cembre 1853 :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Le si\u00e8cle dernier avait une confiance exag\u00e9r\u00e9e et un peu pu\u00e9rile dans la puissance que l&rsquo;homme exer\u00e7ait sur lui-m\u00eame et dans celle des peuples sur leur destin\u00e9e. C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;erreur du temps ; noble erreur apr\u00e8s tout, qui, si elle a fait commettre bien des sottises, a fait faire de bien grandes choses, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 desquelles la post\u00e9rit\u00e9 nous trouvera tr\u00e8s petits. La fatigue des r\u00e9volutions, l&rsquo;ennui des \u00e9motions, l&rsquo;avortement de tant d&rsquo;id\u00e9es g\u00e9n\u00e9reuses et de tant de vastes esp\u00e9rances nous ont pr\u00e9cipit\u00e9s maintenant dans l&rsquo;exc\u00e8s oppos\u00e9. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le monde est d\u00e9j\u00e0 fatigu\u00e9 ; id\u00e9e essentielle chez Gobineau qui recherche une explication raciale (on la retrouve chez Gunther). Mais Ibn Khaldun avait d\u00e9j\u00e0 tout dit, et cent fois mieux, sur le sujet : voyez mes trois textes sur le ma&icirc;tre de Tunis et celui sur Glubb. Tocqueville et la fatigue des enfants du si\u00e8cle :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; &hellip;Nous croyons aujourd&rsquo;hui ne pouvoir rien et nous aimons \u00e0 croire que la lutte et l&rsquo;effort sont d\u00e9sormais inutiles et que notre sang, nos muscles et nos nerfs seront toujours plus forts que notre volont\u00e9 et notre vertu. C&rsquo;est proprement la grande maladie du temps, maladie tout oppos\u00e9e \u00e0 celle de nos parents. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>15 octobre 1854 : la parole est \u00e0 Gobineau, qui \u00e9voque comme Musset cette lassitude du monde (qu&rsquo;on retrouve chez Maurice Joly&hellip;) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Ensuite, je suis si convaincu que l&rsquo;h\u00e9b\u00e9tement actuel des esprits est, d&rsquo;une part, universel, dans tous les pays, de l&rsquo;autre sans rem\u00e8de, sans ressource et en croissance ind\u00e9finie, qu&rsquo;il n&rsquo;y a, pour moi, que deux partis \u00e0 prendre, ou me jeter \u00e0 l&rsquo;eau, ou suivre mon chemin sans m&rsquo;occuper nullement de ce qu&rsquo;on appelle l&rsquo;opinion publique. Je me suis arr\u00eat\u00e9 au second point et ne prends souci que de quelques centaines d&rsquo;esprits qui se tiennent encore vivants au-dessus de l&rsquo;atonie g\u00e9n\u00e9rale. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le moins qu&rsquo;on puisse est que cet oubli\u00e9 a fait du bruit ensuite, et que les d\u00e9cadents occidentaux se sont bien ranim\u00e9s dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du si\u00e8cle suivant&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tocqueville taquine son subordonn\u00e9 alors :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Vous voil\u00e0 au c&oelig;ur du monde asiatique et musulman ; je serais bien curieux de savoir \u00e0 quoi vous attribuez la rapide et en apparence inarr\u00eatable d\u00e9cadence de toutes les races que vous venez de traverser, d\u00e9cadence qui a d\u00e9j\u00e0 livr\u00e9 une partie et les livrera toutes \u00e0 la domination de notre petite Europe qu&rsquo;elles ont fait tant trembler autrefois. O&ugrave; est le ver qui ronge ce grand corps ? Les Turcs sont des soudards&hellip; (13 novembre 1855). &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Gobineau adore T\u00e9h\u00e9ran (o&ugrave; il est en poste) et ces Persans (derniers aryens p\u00eachus avec nos afghans ?) qui donnent depuis Montesquieu tant de fil \u00e0 retordre \u00e0 nos thalassocraties occidentales. Et le 20 Mars 1856 Gobineau prend sa revanche :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Allez tourmenter les Chinois chez eux, achevez la Turquie, entra&icirc;nez la Perse dans votre mouvement, tout cela est possible, bien plus, in\u00e9vitable. Je n&rsquo;y contredis pas, mais, au bout de compte, les causes de votre \u00e9nervement s&rsquo;accumulent et s&rsquo;accumuleront par toutes ces actions m\u00eames et il n&rsquo;y a plus personne au monde pour vous remplacer quand votre d\u00e9g\u00e9n\u00e9ration sera compl\u00e8te. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dans une longue et belle missive (30 juillet 1856) Tocqueville retourne \u00e0 sa m\u00e9lancolie : c&rsquo;est la fin des forces de l&rsquo;Esprit&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Vous vous plaignez avec raison du silence qu&rsquo;on garde en France sur votre livre. Mais vous auriez tort de vous en affecter, car la raison principale na&icirc;t de causes tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9rales que je vous ai d\u00e9j\u00e0 indiqu\u00e9es, et qui ne sont pas de nature \u00e0 vous diminuer personnellement en rien. Il n&rsquo;y a place aujourd&rsquo;hui en France \u00e0 aucune attention durable et vive pour une &oelig;uvre quelconque de l&rsquo;esprit. Notre temp\u00e9rament, qui a \u00e9t\u00e9 si litt\u00e9raire, pendant deux si\u00e8cles surtout, ach\u00e8ve de subir une transformation compl\u00e8te qui tient \u00e0 la lassitude, au d\u00e9senchantement, au d\u00e9go&ucirc;t des id\u00e9es, \u00e0 l&rsquo;amour du fait et enfin aux institutions politiques qui p\u00e8sent comme un puissant soporifique sur les intelligences. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On est d\u00e9j\u00e0 sous la Ve r\u00e9publique :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; La classe qui en r\u00e9alit\u00e9 gouverne, ne lit point et ne sait pas m\u00eame le nom des auteurs ; la litt\u00e9rature a donc enti\u00e8rement cess\u00e9 de jouer un r\u00f4le dans la politique, et cela l&rsquo;a d\u00e9grad\u00e9e aux yeux de la foule. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais Tocqueville (quel voyant tout de m\u00eame) voit quel peuple va lire et aimer Gobineau :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Les Allemands, qui ont seuls en Europe la particularit\u00e9 de se passionner pour ce qu&rsquo;ils regardent comme la v\u00e9rit\u00e9 abstraite, sans s&rsquo;occuper de ses cons\u00e9quences pratiques, les Allemands peuvent vous fournir un auditoire v\u00e9ritablement favorable, et dont les opinions auront t\u00f4t ou tard du retentissement eu France, parce que de nos jours tout le monde civilis\u00e9 ne forme qu&rsquo;un pays. Chez les Anglais et les Am\u00e9ricains, si on s&rsquo;occupe de vous, ce sera dans des vues \u00e9ph\u00e9m\u00e8res de parti. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En Am\u00e9rique Gobineau aura ses partisans ; parce que, lui explique le Ma&icirc;tre :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; C&rsquo;est ainsi que les Am\u00e9ricains dont vous me parlez et qui vous ont traduit me sont tr\u00e8s connus comme des chefs tr\u00e8s ardents du parti antiabolitionniste. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Enfin une lettre g\u00e9niale de Gobineau, qui annonce Gu\u00e9non et son Autorit\u00e9 spirituelle et pouvoir temporel. Gobineau \u00e9crit :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Vous avez admirablement montr\u00e9 que la r\u00e9volution fran\u00e7aise n&rsquo;avait rien invent\u00e9 et que ses amis comme ses ennemis ont \u00e9galement tort de lui attribuer le retour \u00e0 la loi romaine, la centralisation, le gouvernement des comit\u00e9s, l&rsquo;absorption des droits priv\u00e9s dans le droit unique de l&rsquo;&Eacute;tat, que sais-je encore ? L&rsquo;omnipotence du pouvoir individuel ou multiple, et ce qui est pire, la conviction g\u00e9n\u00e9rale que tout cela est bien et qu&rsquo;il n&rsquo;y a rien de mieux. Vous avez tr\u00e8s bien dit que la notion de l&rsquo;utilit\u00e9 publique qui peut du jour au lendemain mettre chacun hors de sa maison, parce que l&rsquo;ing\u00e9nieur le veut, tout le monde trouvant cela tr\u00e8s naturel, et consid\u00e9rant, r\u00e9publicain ou monarchique, cette monstruosit\u00e9 comme de droit social, vous avez tr\u00e8s bien dit qu&rsquo;elle \u00e9tait de beaucoup ant\u00e9rieure \u00e0 89 et, de plus, vous l&rsquo;avez si solidement prouv\u00e9, qu&rsquo;il est impossible aujourd&rsquo;hui, apr\u00e8s vous, de refaire les histoires de la r\u00e9volution comme on les a faites jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent. Bref, on finira par convenir que le p\u00e8re des r\u00e9volutionnaires et des destructeurs fut Philippe le Bel. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Qui dit mieux ? La mont\u00e9e de l&rsquo;Etat, du bourgeois de Taine et de cette classe moyenne honnie par Gu\u00e9non tanc\u00e9es en une seule phrase !<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Gobineau lit le livre de Tocqueville sur l&rsquo;Ancien r\u00e9gime et la r\u00e9volution (\u00f4 France sinistre, voyez mon coq h\u00e9r\u00e9tique) ; voici ses commentaires cruels :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Il y a d&rsquo;ailleurs, je l&rsquo;avoue, quelque chose d&rsquo;assez vil dans cette assembl\u00e9e qui avait applaudi aux premi\u00e8res violences, \u00e0 cette sotte com\u00e9die de la prise de la Bastille, \u00e0 ces premiers massacres, \u00e0 ces incendies de ch\u00e2teaux, pensant que tout cela ne l&rsquo;atteindrait pas, et simplement parce qu&rsquo;elle n&rsquo;avait pas pr\u00e9vu que l&rsquo;on couperait aussi la t\u00eate \u00e0 ses membres. Vous pensez qu&rsquo;on peut qualifier le mal qu&rsquo;elle a fait du nom d&rsquo;erreurs g\u00e9n\u00e9reuses ? Pourquoi g\u00e9n\u00e9reuses ? Je hais certainement plus les Montagnards que les Constituants, mais je ne sais s&rsquo;ils m\u00e9ritent davantage le m\u00e9pris, et quant aux Girondins, j&rsquo;en suis s&ucirc;r. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et il r\u00e9sume, assez g\u00e9nialement je dois dire, le pr\u00e9sent perp\u00e9tuel des Fran\u00e7ais (Lettre de T\u00e9h\u00e9ran, le 29 novembre 1856) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Un peuple qui, avec la R\u00e9publique, le gouvernement repr\u00e9sentatif ou l&rsquo;Empire, conservera toujours pieusement un amour immod\u00e9r\u00e9 pour l&rsquo;intervention de l&rsquo;Etat en toutes ses affaires, pour la gendarmerie, pour l&rsquo;ob\u00e9issance passive au collecteur, au (illisible), \u00e0 l&rsquo;ing\u00e9nieur, qui ne comprend plus l&rsquo;administration municipale, et pour qui la centralisation absolue et sans r\u00e9plique est le dernier mot du bien, ce peuple-l\u00e0, non seulement n&rsquo;aura jamais d&rsquo;institutions libres, mais ne comprendra m\u00eame jamais ce que c&rsquo;est. Au fond, il aura toujours le m\u00eame gouvernement sous diff\u00e9rents noms&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tocqueville r\u00e9sume alors la France moderne (16 septembre 1858) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Voil\u00e0 ce qui m&rsquo;attriste et ce qui m&rsquo;inqui\u00e8te, parce que le fait est nouveau et que, par cons\u00e9quent, il est impossible encore de pr\u00e9voir quelle sera sa dur\u00e9e. Il tient, je crois, en partie \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame fatigue des \u00e2mes et aux nuages qui remplissent et alanguissent tous les esprits. Il faut de fortes haines, d&rsquo;ardents amours, de grandes esp\u00e9rances et de puissantes convictions pour mettre l&rsquo;intelligence humaine en mouvement et, pour le quart d&rsquo;heure, on ne croit rien fortement, on n&rsquo;aime rien, on ne hait rien et on n&rsquo;esp\u00e8re rien que de gagner \u00e0 la Bourse. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cela tombe bien, le CAC40 remonte et la presse est contente du prince-pr\u00e9sident.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Soyons ironiques pour terminer. Voici ce que Tocqueville \u00e9crit du m\u00e9tis dans ses Quinze jours dans le d\u00e9sert (un des textes les plus beaux qui soient ; on y reviendra) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Enfant des deux races, \u00e9lev\u00e9 dans l&rsquo;usage de deux langues, nourri dans des croyances diverses et berc\u00e9 dans des pr\u00e9jug\u00e9s contraires, le m\u00e9tis forme un compos\u00e9 aussi inexplicable aux autres qu&rsquo;\u00e0 lui-m\u00eame. Les images du monde, lorsqu&rsquo;elles viennent se r\u00e9fl\u00e9chir sur son cerveau grossier, ne lui apparaissent que comme un chaos inextricable, dont son esprit ne saurait sortir. Fier de son origine europ\u00e9enne, il m\u00e9prise le d\u00e9sert, et pourtant il aime la libert\u00e9 sauvage qui y r\u00e8gne; il admire la civilisation, et ne peut compl\u00e8tement se soumettre \u00e0 son empire. Ses go&ucirc;ts sont en contradiction avec ses id\u00e9es, ses opinions avec ses m&oelig;urs. Ne sachant comment se guider au jour incertain qui l&rsquo;\u00e9claire, son \u00e2me se d\u00e9bat p\u00e9niblement dans les langes d&rsquo;un doute universel : il adopte des usages oppos\u00e9s, il prie \u00e0 deux autels, il croit au r\u00e9dempteur du monde et aux amulettes du jongleur, et il arrive au bout de sa carri\u00e8re sans avoir pu d\u00e9brouiller le probl\u00e8me obscur de son existence. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce m\u00e9tis, c&rsquo;est notre petit fran\u00e7ais postmoderne, non ?<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\"><strong>Sources<\/strong><\/h3>\n<\/p>\n<p><p><a href=\"https:\/\/fr.wikisource.org\/wiki\/Correspondance_entre_Alexis_de_Tocqueville_et_Arthur_de_Gobineau\/02\">https:\/\/fr.wikisource.org\/wiki\/Correspondance_entre_Alexis_de_Tocqueville_et_Arthur_de_Gobineau\/02<\/a><\/p>\n<\/p>\n<p><p><a href=\"https:\/\/fr.wikisource.org\/wiki\/Correspondance_entre_Alexis_de_Tocqueville_et_Arthur_de_Gobineau\/01\">https:\/\/fr.wikisource.org\/wiki\/Correspondance_entre_Alexis_de_Tocqueville_et_Arthur_de_Gobineau\/01<\/a><\/p>\n<\/p>\n<p><p><a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article\/ibn-khaldun-et-le-modele-arabe-de-la-liberte-1\">http:\/\/www.dedefensa.org\/article\/ibn-khaldun-et-le-modele-arabe-de-la-liberte-1<\/a><\/p>\n<\/p>\n<p><p><a href=\"https:\/\/www.dedefensa.org\/article\/sir-john-glubb-et-la-decadence-imperiale\">https:\/\/www.dedefensa.org\/article\/sir-john-glubb-et-la-decadence-imperiale<\/a><\/p>\n<\/p>\n<p><p><a href=\"https:\/\/www.dedefensa.org\/article\/maurice-joly-et-le-gouvernement-par-le-chaos-vers-1864\">https:\/\/www.dedefensa.org\/article\/maurice-joly-et-le-gouvernement-par-le-chaos-vers-1864<\/a><\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tocqueville et Gobineau : entretiens sur notre d\u00e9cadence J&rsquo;ai beaucoup \u00e9crit et publi\u00e9 sur la Fin de l&rsquo;Histoire. 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