{"id":81272,"date":"2024-10-05T16:59:43","date_gmt":"2024-10-05T16:59:43","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2024\/10\/05\/notre-chute-selon-edgar-allan-poe\/"},"modified":"2024-10-05T16:59:43","modified_gmt":"2024-10-05T16:59:43","slug":"notre-chute-selon-edgar-allan-poe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2024\/10\/05\/notre-chute-selon-edgar-allan-poe\/","title":{"rendered":"Notre chute, selon Edgar Allan Poe"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\"><strong>Notre chute, selon Edgar Allan Poe<\/strong><\/h2>\n<\/p>\n<blockquote>\n<p><p>&bull; Un bel exercice de Constantin von Hoffmeister : \u00e9crire une nouvelle selon le style et les visions d&rsquo;Edgar Allan Poe. &bull; La maison est celle de notre civilisation (la Maison-Occident) et les Usher d\u00e9crivent l&rsquo;horreur de cette chute.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>_________________________<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Quelle heureuse et terrible id\u00e9e a eu Constantin von Hoffmeister de faire une adaptation de la fameuse nouvelle de Edgar Allan Poe,  dans une langue qui rejoint effectivement celle de Poe et aussi de H.P. Lovecraft, selon des circonstances qui sont proches de celles qu&rsquo;on retrouve chez ces deux grands \u00e9crivains du fantastique lorsqu&rsquo;il atteint \u00e0 la m\u00e9taphysique. Cela se fait \u00e0 l&rsquo;heure o&ugrave; triomphe une mini-s\u00e9rie sur Netflix, adaptation \u00ab\u00a0modernis\u00e9e\u00a0\u00bb de &lsquo;<em>La chute de la Maison-Usher<\/em>&lsquo;, cette nouvelle de Poe qui fut port\u00e9e \u00e0 notre connaissance en fran\u00e7ais par Charles Baudelaire, traducteur et fr\u00e8re en litt\u00e9rature d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de Poe. La nouvelle date <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/La_Chute_de_la_maison_Usher_(nouvelle)\">de 1839<\/a>, la traduction des ann\u00e9es 1850, puis diverses adaptations au cin\u00e9ma, pour terminer, pour l&rsquo;instant, par cette mini-s\u00e9rie de Netflix <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/The_Fall_of_the_House_of_Usher_(miniseries)\">en 2023<\/a>, consid\u00e9r\u00e9e comme l&rsquo;une des meilleures mini-s\u00e9ries jamais r\u00e9alis\u00e9e.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le th\u00e8me, r\u00e9current et \u00e9ternel, est un grand \u00ab\u00a0standard\u00a0\u00bb de la grande litt\u00e9rature du fantastique : une maison repr\u00e9sent\u00e9e comme un personnage vivant, atteint d&rsquo;un processus myst\u00e9rieux de d\u00e9gradation, une sorte de maladie, qui la d\u00e9compose peu \u00e0 peu tandis que les propri\u00e9taires, d&rsquo;une riche famille totalement en cours de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence, subit le m\u00eame sort que la maison sans pouvoir se d\u00e9tacher d&rsquo;elle et de son destin de mal\u00e9diction. La mini-s\u00e9rie, &ndash; qui prend beaucoup de libert\u00e9 avec l&rsquo;adaptation \u00e0 partir du r\u00e9cit initial, &ndash; met en sc\u00e8ne une dynastie de capitalistes de &lsquo;<em>Big Pharma<\/em>&lsquo; tandis que von Hoffmeister va un pas plus loin, au-del\u00e0 de quoi il ne saurait plus rien avoir que notre fin. La maison devient la Maison-Occident, et la myst\u00e9rieuse et mortelle l\u00e8pre dont elle est la victime est une all\u00e9gorie du mal dont notre civilisation est pr\u00e9sentement frapp\u00e9e.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; <em>Je regardai autour de moi et, pour la premi\u00e8re fois, je ressentis pleinement l&rsquo;impact de ses paroles. Le plafond s&rsquo;affaissait de fa\u00e7on inqui\u00e9tante, couvert de poussi\u00e8re et de toiles d&rsquo;araign\u00e9es ; le sol craquait sous mes pieds, la maison g\u00e9missait dans son agonie. L&rsquo;air \u00e9tait charg\u00e9 d&rsquo;une odeur \u00e9touffante de moisi et de pourriture, et les murs &ndash; les murs semblaient vibrer d&rsquo;une force mal\u00e9fique. Et pourtant, ce n&rsquo;\u00e9tait pas la maison elle-m\u00eame qui me remplissait de panique. C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;id\u00e9e que Roderick avait raison &ndash; que le d\u00e9clin de la &lsquo;Maison-Occident&rsquo; refl\u00e9tait celui du monde occidental lui-m\u00eame<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Une fois mise \u00e0 jour, ce qui est tout \u00e0 fait \u00e9vident, la qualit\u00e9 de l&rsquo;all\u00e9gorie appara&icirc;t elle-m\u00eame comme tout aussi \u00e9vidente. La description de la d\u00e9composition, du pourrissement, de la perversion de la nature m\u00eame, rejoint r\u00e9solument le sentiment que beaucoup \u00e9prouve en regardant, en voyant, en subissant cet effondrement de notre civilisation que nous voyons se faire pr\u00e9sentement. Il faut suivre ce ph\u00e9nom\u00e8ne arm\u00e9s de la conviction que nous communique Michel Maffesoli lorsqu&rsquo;il explique :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; <em>Nous vivons la fin d&rsquo;un monde. Je dis bien \u00ab\u00a0la fin d&rsquo;un monde\u00a0\u00bb et non pas \u00ab\u00a0la fin du monde\u00a0\u00bb. &raquo;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Ce que nous fait ressentir l&rsquo;all\u00e9gorie, et ce qui lui donne tout son cr\u00e9dit et sa force, c&rsquo;est bien qu&rsquo;elle semble exprimer le vrai, rejoindre les sentiments d\u00e9finitifs et les perceptions les plus terribles. Il semble compl\u00e8tement \u00e9vident que la chute est bien celle de la Maison-Occident, et l&rsquo;impuissance des personnages \u00e0 s&rsquo;en d\u00e9tacher marque combien notre totale responsabilit\u00e9 dans ce qui se passe nous condamne \u00e9videmment \u00e0 partager le sort terrible de la Maison.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; <em>Spengler l&rsquo;a vu, la lente et in\u00e9vitable corrosion de notre civilisation, cette chose que nous appelons &lsquo;Occident&rsquo;. Nous avons v\u00e9cu trop longtemps, trop fi\u00e8rement, et maintenant nous r\u00e9coltons les fruits de notre vanit\u00e9. Nous sommes devenus creux, d\u00e9cadents, sans volont\u00e9 de continuer, sans vibration de vie. Cette maison &ndash; cette maison, c&rsquo;est l&rsquo;Occident !<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Plus encore, nous retrouvons le rythme de l&rsquo;effondrement sans r\u00e9el fracas que nous ressentons tous, &ndash; l&rsquo;effondrement mou, d\u00e9c\u00e9r\u00e9br\u00e9, comme dans une aboulie nonchalante, une atonie compl\u00e8tement indiff\u00e9rente pour ce qui concerne le sens des choses, et une hyst\u00e9rie insupportable pour l&rsquo;accessoire de l&rsquo;anecdotique et l&rsquo;\u00e0-c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;accidentel.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; <em>L&rsquo;Ouest \u00e9tait tomb\u00e9, non pas avec un cri, mais avec le g\u00e9missement \u00e9puis\u00e9 d&rsquo;une civilisation qui avait depuis longtemps oubli\u00e9 comment vivre<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Quel beau travail de Constantin von Hoffmeister, sur son site &lsquo;<em>eurosiberia.net<\/em>&lsquo;, <a href=\"https:\/\/www.eurosiberia.net\/p\/the-fall-of-the-house-of-the-west\">le 3 octobre<\/a>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>dde.org<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>__________________________<\/p>\n<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\"><strong>La chute de la Maison-Occident<\/strong><\/h2>\n<\/p>\n<blockquote>\n<p><p>&laquo; <em>Il n&rsquo;y a qu&rsquo;une seule issue \u00e0 cette lutte \u00e9ternelle : la mort. La mort de l&rsquo;individu, la mort d&rsquo;une nation, la mort d&rsquo;une culture<\/em>. &raquo; (Oswald Spengler, &lsquo;Prussianism and Socialism&rsquo; [1919])<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Alors que je m&rsquo;approchais de la Maison-Occident, un malaise sans nom m&rsquo;envahit. Le paysage s&rsquo;\u00e9tendait d\u00e9sol\u00e9 et sans vie, st\u00e9rile comme le c&oelig;ur de ses anciens propri\u00e9taires, voil\u00e9 par les teintes maladives du cr\u00e9puscule. La demeure se dressait comme une relique d&rsquo;un autre monde, ses pierres noircies par les taches des si\u00e8cles, ses tours s&rsquo;affaissant sous le poids du temps et de l&rsquo;abandon. L&rsquo;air \u00e9tait lourd de d\u00e9cr\u00e9pitude, comme si la terre elle-m\u00eame s&rsquo;\u00e9tait lass\u00e9e de soutenir ce vestige d&rsquo;une culture autrefois grande. J&rsquo;avais re\u00e7u une lettre de mon ami, Lord Roderick Usher, m&rsquo;implorant de lui rendre visite en cas de besoin. Nous n&rsquo;avions pas parl\u00e9 depuis des ann\u00e9es, mais ses paroles, charg\u00e9es de d\u00e9sespoir, m&rsquo;ont pouss\u00e9 \u00e0 faire le voyage.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En franchissant les portes grin\u00e7antes et en franchissant le seuil du manoir, je fus frapp\u00e9 par le silence cat\u00e9gorique. La maison elle-m\u00eame \u00e9tait un tombeau vivant, qui attendait patiemment le dernier souffle de ses habitants. Mes pas r\u00e9sonn\u00e8rent dans les grandes salles tandis que je fus accueilli par un serviteur qui, les mains tremblantes et les yeux baiss\u00e9s, me conduisit au bureau de Lord Roderick.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L\u00e0, je le trouvai assis pr\u00e8s d&rsquo;un feu \u00e0 faible combustion, une silhouette p\u00e2le envelopp\u00e9e dans l&rsquo;ombre de la pi\u00e8ce. Il avait toujours \u00e9t\u00e9 un homme de constitution d\u00e9licate, mais ce que je voyais maintenant \u00e9tait une ruine d&rsquo;homme &ndash; sa peau cireuse, ses cheveux fins et gris, et ses yeux \u00e9carquill\u00e9s et hant\u00e9s, ayant apparemment entrevu des horreurs au-del\u00e0 de la compr\u00e9hension mortelle.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&mdash; <em>Roderick,<\/em> dis-je en m&rsquo;approchant, <em>je suis venu d\u00e8s que j&rsquo;ai re\u00e7u votre lettre<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Il tourna son regard vers moi, ses mouvements lents et r\u00e9fl\u00e9chis, comme un mourant rassemblant ses derni\u00e8res forces.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&mdash; <em>J&rsquo;avais peur que vous ne veniez pas<\/em>, dit-il d&rsquo;une voix rauque. <em>La maison&hellip; cet endroit&hellip; il m&rsquo;\u00e9touffe<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>La lueur du feu projetait des motifs grotesques sur les murs et, pendant un instant, je crus voir la pierre elle-m\u00eame se tordre et bouger. Je me d\u00e9barrassai de cette sensation comme d&rsquo;une simple fantaisie, le produit de l&rsquo;atmosph\u00e8re dominante, mais le sentiment de quelque chose d&rsquo;inhabituel qui se cachait dans les coins sombres de la pi\u00e8ce ne me quitta pas.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&mdash; <em>Vous avez mentionn\u00e9&hellip; une sorte de maladie<\/em>, commen\u00e7ai-je d&rsquo;une voix incertaine. <em>Mais votre lettre parlait par \u00e9nigmes. Qu&rsquo;est-ce qui vous afflige, Roderick ?<\/em><\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Il sourit faiblement, bien que ce soit un sourire d\u00e9nu\u00e9 de toute gaiet\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&mdash; <em>La maladie, mon ami, ne concerne pas seulement le corps. Elle concerne l&rsquo;esprit. L&rsquo;\u00e2me<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Il fit un geste faible vers la fen\u00eatre, o&ugrave; le ciel dehors br&ucirc;lait d&rsquo;un rouge cramoisi sous la lumi\u00e8re mourante du soleil.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&mdash; <em>Cette maison&hellip; elle est en train de mourir. Et moi avec elle<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Je sentis un froid me parcourir l&rsquo;\u00e9chine, bien que la pi\u00e8ce f&ucirc;t d&rsquo;une chaleur \u00e9touffante.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&mdash; <em>Ce n&rsquo;est s&ucirc;rement pas si terrible que \u00e7a. Vous parlez de d\u00e9cr\u00e9pitude, mais la structure tient toujours. Peut-\u00eatre des r\u00e9parations<\/em>&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&mdash; <em>Des r\u00e9parations !<\/em><\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>La voix de Roderick s&rsquo;\u00e9leva, aigre et cassante, n&rsquo;ayant pas la force de crier mais le faisant par pure n\u00e9cessit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&mdash; <em>Il n&rsquo;y a pas de r\u00e9parations pour ce qui afflige cette maison, pas de baume pour la pourriture qui couve ici ! Vous ne voyez que des pierres et du mortier, mais je vois la maladie qui s&rsquo;est infiltr\u00e9e dans l&rsquo;\u00e2me de ce lieu &ndash; le d\u00e9clin d&rsquo;un monde entier !<\/em><\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p> Sa voix s&rsquo;adoucit, tremblante \u00e0 pr\u00e9sent.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&mdash; <em>L&rsquo;Ouest&hellip; Il s&rsquo;\u00e9croule, comme Spengler l&rsquo;avait pr\u00e9dit. Ses mots me hantent &ndash; Le D\u00e9clin de l&rsquo;Occident. L&rsquo;avez-vous lu ?<\/em><\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>J&rsquo;h\u00e9sitai, surpris par la mention soudaine du sombre ouvrage d&rsquo;Oswald Spengler.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&mdash; <em>Oui, je l&rsquo;ai lu. Mais vous ne croyez s&ucirc;rement pas<\/em>&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&mdash; <em>Que je n&rsquo;y crois pas ?<\/em> interrompit Roderick, sa voix maintenant fi\u00e9vreuse. <em>Oh, j&rsquo;y crois plus que je ne crois en ma propre vie ! Spengler l&rsquo;a vu, la lente et in\u00e9vitable corrosion de notre civilisation, cette chose que nous appelons &lsquo;Occident&rsquo;. Nous avons v\u00e9cu trop longtemps, trop fi\u00e8rement, et maintenant nous r\u00e9coltons les fruits de notre vanit\u00e9. Nous sommes devenus creux, d\u00e9cadents, sans volont\u00e9 de continuer, sans vibration de vie. Cette maison &ndash; cette maison, c&rsquo;est l&rsquo;Occident !<\/em><\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Il se leva alors de sa chaise, arpentant la pi\u00e8ce d&rsquo;un pas agit\u00e9, ses doigts tressaillant nerveusement \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&mdash; <em>Vous le voyez, n&rsquo;est-ce pas ?<\/em> continua-t-il, se tournant vers moi avec des yeux fous. <em>Les fondations &ndash; elles s&rsquo;effondrent. Elles s&rsquo;effondrent depuis des ann\u00e9es, mais maintenant&hellip; maintenant elles s&rsquo;acc\u00e9l\u00e8rent. Rien ne peut les arr\u00eater<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Je regardai autour de moi et, pour la premi\u00e8re fois, je ressentis pleinement l&rsquo;impact de ses paroles. Le plafond s&rsquo;affaissait de fa\u00e7on inqui\u00e9tante, couvert de poussi\u00e8re et de toiles d&rsquo;araign\u00e9es ; le sol craquait sous mes pieds, la maison g\u00e9missait dans son agonie. L&rsquo;air \u00e9tait charg\u00e9 d&rsquo;une odeur \u00e9touffante de moisi et de pourriture, et les murs &ndash; les murs semblaient vibrer d&rsquo;une force mal\u00e9fique. Et pourtant, ce n&rsquo;\u00e9tait pas la maison elle-m\u00eame qui me remplissait de panique. C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;id\u00e9e que Roderick avait raison &ndash; que le d\u00e9clin de la Maison-Occident refl\u00e9tait celui du monde occidental lui-m\u00eame.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&mdash; <em>C&rsquo;est s&ucirc;rement votre esprit qui vous joue des tours<\/em>, dis-je, bien que ma voix f&ucirc;t incertaine. <em>Un homme comme Spengler peut \u00e9crire sur le d\u00e9clin des civilisations, mais<\/em>&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&mdash;  <em>Ne le ressentez-vous pas, m\u00eame maintenant ?<\/em> Roderick l&rsquo;avait interrompu \u00e0 nouveau. <em>La maladie est partout. Les hommes d&rsquo;Europe pourrissent dans leurs palais, aveugles \u00e0 leur propre disparition. Ils s&rsquo;amusent avec des bagatelles, avec le luxe, avec les plaisirs de la chair, pendant que leurs empires s&rsquo;effondrent sous leurs pieds. Ils meurent, comme je meurs &ndash; comme cette maison est en train de mourir<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>ce moment-l\u00e0, un bruit se fit entendre quelque part au plus profond du manoir, un grincement bas et g\u00e9missant qui semblait r\u00e9sonner \u00e0 travers les os de la maison. Roderick se figea, les yeux \u00e9carquill\u00e9s de terreur. Alors que la nuit s&rsquo;approfondissait, je me retrouvai pris au pi\u00e8ge de la terreur grandissante qui enveloppait la Maison-Occident. Roderick s&rsquo;\u00e9tait affal\u00e9 dans le fauteuil pr\u00e8s du feu, le visage p\u00e2le, les yeux fix\u00e9s sur la porte, s&rsquo;attendant \u00e0 ce qu&rsquo;une menace invisible entre \u00e0 tout moment. Le manoir semblait siffler sous la pression de si\u00e8cles d&rsquo;indiff\u00e9rence totale, ses murs humides et ses couloirs \u00e9touff\u00e9s par des ombres qui vacillaient d&rsquo;une vie surnaturelle. C&rsquo;\u00e9tait comme si l&rsquo;\u00e2me du lieu avait \u00e9t\u00e9 souill\u00e9e, corrompue par la mort lente qui avait saisi ses habitants &ndash; et la civilisation qu&rsquo;ils repr\u00e9sentaient.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La voix de Roderick tremblait lorsqu&rsquo;il reprit la parole.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&mdash; <em>Je crains que ce ne soit pas seulement la maison qui tombe en ruine. Il y a une autre affliction, bien pire, qui afflige cet endroit &ndash; une affliction qui ne peut pas \u00eatre r\u00e9par\u00e9e par de simples briques.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&mdash; <em>Que voulez-vous dire, Roderick ?<\/em>  demandai-je, bien que je sentais d\u00e9j\u00e0 la r\u00e9ponse dans mon c&oelig;ur.<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Les yeux de Roderick se dirig\u00e8rent vers la porte obscure derri\u00e8re moi, et je me retournai, sentant un frisson me parcourir la peau. Une silhouette \u00e9mergea &ndash; lente, tra&icirc;nante et grotesque. C&rsquo;\u00e9tait Lady Madeline Usher, sa s&oelig;ur, autrefois connue pour sa beaut\u00e9 et sa gr\u00e2ce. Mais maintenant, elle n&rsquo;\u00e9tait plus qu&rsquo;une parodie bizarre d&rsquo;elle-m\u00eame, un fant\u00f4me vivant de maladie et de corruption. Sa peau \u00e9tait d&rsquo;un blanc bleut\u00e9 comme la mort, marqu\u00e9e par des furoncles purulents et des plaies, suintant du pus qui coulait sur son visage et ses bras en une tra&icirc;n\u00e9e maladive et brillante. Ses yeux, grands et vitreux, regardaient droit devant, comme si la conscience int\u00e9rieure avait disparu depuis longtemps, ne laissant derri\u00e8re elle que cette enveloppe en d\u00e9composition.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&mdash; <em>Mon Dieu !<\/em> haletai-je, reculant instinctivement. <em>Que lui est-il arriv\u00e9 ?<\/em><\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Roderick se leva lentement et parla avec un calme \u00e9trange. Il avait depuis longtemps accept\u00e9 l&rsquo;horreur \u00e0 laquelle il \u00e9tait maintenant confront\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&mdash; <em>Elle est l&rsquo;Ouest, mon ami &ndash; tout comme moi. La maladie qui l&rsquo;\u00e9treint est la m\u00eame maladie qui nous a tous saisis. Elle s&rsquo;aggrave sous la surface, cach\u00e9e par une fausse grandeur et une fausse richesse, mais elle ne peut \u00eatre ni\u00e9e pour toujours<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Lady Madeline s&rsquo;approcha d&rsquo;un pas, la respiration saccad\u00e9e, le son de ses hal\u00e8tements laborieux emplissant la pi\u00e8ce comme le r\u00e2le d&rsquo;un empire agonisant. Ses doigts, nou\u00e9s et noueux, se tendirent vers son fr\u00e8re, mais il n&rsquo;y avait aucune vie dans son contact &ndash; seulement l&rsquo;\u00e9treinte froide et moite de la tombe qui se profilait. Son visage se tordit et elle laissa \u00e9chapper un g\u00e9missement bas et guttural. Apparemment, une partie d&rsquo;elle comprenait encore l&rsquo;horreur de sa propre existence. Le corps de Lady Madeline frissonna violemment ; sa chair se rebella contre la maladie qui la consumait. La puanteur de la mort et de la maladie devint \u00e9crasante. J&rsquo;eus un haut-le-c&oelig;ur, me d\u00e9tournant, mais l&rsquo;horreur perverse de la sc\u00e8ne me ramena en arri\u00e8re &ndash; m&rsquo;obligea \u00e0 assister \u00e0 toute l&rsquo;\u00e9tendue du spectacle qui se d\u00e9roulait devant moi.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&mdash; <em>Vous voyez, maintenant ?<\/em> murmura Roderick, sa voix \u00e0 peine audible par-dessus le son de la respiration tortur\u00e9e de sa s&oelig;ur. <em>C&rsquo;est ce que nous sommes devenus. La Mort Rouge est sur nous. Elle s&rsquo;infiltre dans nos veines et il n&rsquo;y a pas d&rsquo;\u00e9chappatoire.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Lady Madeline s&rsquo;effondra sur le sol, son corps se convulsant violemment tandis que les furoncles qui couvraient sa chair commenc\u00e8rent \u00e0 \u00e9clater dans une horrible avalanche de sang et de pus. Sa peau se d\u00e9chira en lambeaux, r\u00e9v\u00e9lant le muscle \u00e0 vif et pourri en dessous, et son visage se tordit dans une grimace finale et agonisante. Ses yeux, ces yeux autrefois brillants, fixaient maintenant le vide d&rsquo;un air vide tandis que son corps donnait un dernier souffle tremblant et s&rsquo;immobilisait. Roderick tomba \u00e0 genoux \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;elle, ses mains tremblantes alors qu&rsquo;il tendait la main pour toucher sa forme sans vie.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&mdash; <em>C&rsquo;est fini<\/em>, cria-t-il, les larmes ruisselant sur son visage. <em>L&rsquo;Ouest est tomb\u00e9<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Mais alors m\u00eame qu&rsquo;il parlait, la maison elle-m\u00eame semblait prendre vie avec une \u00e9nergie nouvelle et terrible. Une grande fissure s&rsquo;ouvrit dans le sol, fendant les fondations m\u00eames du manoir, et un son bas et grondant r\u00e9sonna dans les couloirs comme le glas d&rsquo;une grande civilisation. Je titubai en arri\u00e8re, mon c&oelig;ur battant \u00e0 tout rompre dans ma poitrine. Le poids oppressant de la maison semblait peser sur moi, m&rsquo;\u00e9touffant comme un chaos de cadavres mutil\u00e9s au point de devenir m\u00e9connaissables pesant sur un malheureux invalide. Les murs commenc\u00e8rent \u00e0 trembler violemment, le sol se d\u00e9robant sous mes pieds tandis que le manoir lui-m\u00eame semblait convulser dans son agonie.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&mdash; <em>Roderick !<\/em> m&rsquo;\u00e9criai-je en tendant la main vers lui. <em>Nous devons quitter cet endroit !<\/em><\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Roderick ne bougea pas. Il resta agenouill\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du cadavre de sa s&oelig;ur, le visage marqu\u00e9 par le chagrin et la folie.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&mdash; <em>Il est trop tard<\/em>, murmura-t-il. <em>Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;\u00e9chappatoire. La Mort Rouge est arriv\u00e9e et nous sommes condamn\u00e9s<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>A cet instant, la grande cloche de la tour du manoir se mit \u00e0 sonner &ndash; un son lugubre et assourdissant &ndash; comme le battement de c&oelig;ur de la maison. &Agrave; chaque coup de son, les murs se fissuraient davantage, le plafond s&rsquo;effondrait en gros morceaux autour de nous. Je sentis le sol c\u00e9der sous mes pieds et, dans un dernier rugissement terrible, la Maison-Occident s&rsquo;effondra sur elle-m\u00eame, nous enterrant sous les s\u00e9quelles de si\u00e8cles de d\u00e9sint\u00e9gration. A ce dernier moment, alors que l&rsquo;obscurit\u00e9 m&rsquo;engloutissait, je vis le visage de Roderick une derni\u00e8re fois &ndash; un rictus de terreur et de fatalisme. La Mort Rouge l&rsquo;avait emport\u00e9, comme elle nous avait tous emport\u00e9s. L&rsquo;Ouest \u00e9tait tomb\u00e9, non pas avec un cri, mais avec le g\u00e9missement \u00e9puis\u00e9 d&rsquo;une civilisation qui avait depuis longtemps oubli\u00e9 comment vivre.<\/p>\n<\/p>\n<p><h4>Constantin von Hoffenheimer<\/h4><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Notre chute, selon Edgar Allan Poe &bull; Un bel exercice de Constantin von Hoffmeister : \u00e9crire une nouvelle selon le style et les visions d&rsquo;Edgar Allan Poe. &bull; La maison est celle de notre civilisation (la Maison-Occident) et les Usher d\u00e9crivent l&rsquo;horreur de cette chute. _________________________ Quelle heureuse et terrible id\u00e9e a eu Constantin von&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[14],"tags":[2657,14123,2662,14122,14121,3119,4278,2658],"class_list":["post-81272","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ouverture-libre","tag-constantin","tag-decomposition","tag-en","tag-fantastique","tag-hoffenheimer","tag-litterature","tag-maison","tag-von"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/81272","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=81272"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/81272\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=81272"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=81272"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=81272"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}