{"id":81285,"date":"2024-10-14T14:15:57","date_gmt":"2024-10-14T14:15:57","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2024\/10\/14\/chesterton-et-la-conspiration-fantastique-1908\/"},"modified":"2024-10-14T14:15:57","modified_gmt":"2024-10-14T14:15:57","slug":"chesterton-et-la-conspiration-fantastique-1908","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2024\/10\/14\/chesterton-et-la-conspiration-fantastique-1908\/","title":{"rendered":"Chesterton et la conspiration fantastique (1908)"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\"><strong>Chesterton et la conspiration fantastique (1908)<\/strong><\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Je suis tr\u00e8s heureux de pr\u00e9facer Chesterton traduit en ukrainien par ma femme. C&rsquo;est un beau cadeau qu&rsquo;elle fait au public ukrainien car le livre de Chesterton est un des plus importants pour comprendre le monde moderne. En outre, je peux ainsi me corriger. Dans mon livre sur &laquo; les grands \u00e9crivains et la th\u00e9orie de la conspiration &raquo; j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 incapable de consacrer un chapitre \u00e0 Chesterton et \u00e0 son <em>Nomm\u00e9 Jeudi<\/em>, un des livres les plus fantastiques et compliqu\u00e9s du monde. Pourtant, cela parle bien cr\u00e2nement d&rsquo;une conspiration, et de la conspiration mondialiste et capitaliste, appuy\u00e9e par les intellectuels d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s, conspiration \u00e0 laquelle nous assistons maintenant et qui provient d&rsquo;Occident, en particulier des pays anglo-saxons, \u00e0 la fois \u00e9litistes et nihilistes, capitalistes et progressistes. Sont-ils le si\u00e8ge ou la source de cette subversion ? C&rsquo;est un autre probl\u00e8me&#8230;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;originalit\u00e9 de Chesterton est qu&rsquo;il d\u00e9crit une lutte men\u00e9e par un homme \u00e9tonnant, un po\u00e8te r\u00e9actionnaire. Pr\u00e9senter son personnage comme un &laquo; r\u00e9ac &raquo; et comme un po\u00e8te, c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 ph\u00e9nom\u00e9nal, au sens \u00e9tymologique. Cette lutte n&rsquo;est pas chr\u00e9tienne du reste : on est dans un registre cauchemardesque, fantastique, et on doute de toutes les r\u00e9alit\u00e9s, on se demande m\u00eame s&rsquo;il y en a une, s&rsquo;il y en eut une, si le destin de l&rsquo;homme n&rsquo;est pas de chuter de cauchemar en cauchemar, comme Alice dans son puits de sciences incertaines.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; <em>Gabriel Syme n&rsquo;\u00e9tait pas simplement un policier d\u00e9guis\u00e9 en po\u00e8te : c&rsquo;\u00e9tait vraiment un po\u00e8te qui s&rsquo;\u00e9tait fait d\u00e9tective. Il n&rsquo;y avait pas trace d&rsquo;hypocrisie dans sa haine de l&rsquo;anarchie. Il \u00e9tait un de ceux que la stup\u00e9fiante folie de la plupart des r\u00e9volutionnaires am\u00e8ne \u00e0 un conservatisme excessif. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas la tradition qui l&rsquo;y avait amen\u00e9. Son amour des convenances avait \u00e9t\u00e9 spontan\u00e9 et soudain. Il tenait pour l&rsquo;ordre \u00e9tabli par r\u00e9bellion contre la r\u00e9bellion<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Chesterton commet l&rsquo;irr\u00e9parable : il repr\u00e9sente son h\u00e9ros comme un homme de droite, attach\u00e9 sinon \u00e0 des valeurs traditionnelles, sinon au monde qui existe et que nos milliardaires (cf. Gu\u00e9non dans <em>Le R\u00e8gne de la Quantit\u00e9<\/em>) veulent dissoudre. On est \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque d\u00e9j\u00e0 fameuse des 300 qui dirigent le monde, 300 dont a parl\u00e9 le pr\u00e9sident d&rsquo;AEG Rathenau (qui \u00e9tait aussi essayiste)  et qui allaient encadrer un si\u00e8cle durant la d\u00e9sint\u00e9gration de l&rsquo;Occident\/<em>agent oxydant <\/em>et la mondialisation totalitaire qui \u00e9merge d\u00e9finitivement avec le r\u00e8gne informatique (Chesterton parle comme Thoreau ou Dosto\u00efevski du t\u00e9l\u00e9graphe et du chemin de fer &ndash; voyez <em>Walden<\/em> ou m\u00eame<em> L&rsquo;Idiot<\/em>).  Mais la Geste chevaleresque de Syme sera limit\u00e9e :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; <em>Entour\u00e9 qu&rsquo;il \u00e9tait depuis son enfance par toutes les formes possibles de la r\u00e9volte, il \u00e9tait fatal que Gabriel se r\u00e9volt\u00e2t aussi contre quelque chose ou en faveur de quelque chose. C&rsquo;est ce qu&rsquo;il fit en faveur du bon sens, ou du sens commun. Mais il avait dans ses veines trop de sang fanatique pour que sa conception du sens commun f&ucirc;t tout \u00e0 fait sens\u00e9e<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Le monde ne serait-il pas assez r\u00e9el pour \u00eatre sauv\u00e9 des conspirateurs ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tr\u00e8s int\u00e9ressant Syme va se retrouver avec des policiers politiques, des agents secrets comme on dit (Chesterton avait-il pr\u00e9vu l&rsquo;extension du pouvoir \u00e9tatique ?) qui ont noyaut\u00e9 l&rsquo;organisation de Dimanche, le milliardaire surhumain et nietzsch\u00e9en, mod\u00e8le de Blofeld qui tient l&rsquo;Organisation. Et cette police est intellectuelle.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; &mdash; <em>&Ecirc;tre des v\u00f4tres ! demanda Syme, et pour quoi ?<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo; <em>&mdash; Je vais vous dire&hellip; Voici la situation. Depuis longtemps le chef de notre Division, l&rsquo;un des plus fameux d\u00e9tectives d&rsquo;Europe, estime <strong>qu&rsquo;une conspiration intellectuelle, purement intellectuelle<\/strong> [soulign\u00e9 par nous, NB], ne tardera pas \u00e0 menacer l&rsquo;existence m\u00eame de la civilisation : la Science et l&rsquo;Art ont entrepris une silencieuse croisade contre la Famille et l&rsquo;&Eacute;tat. C&rsquo;est pourquoi il a cr\u00e9\u00e9 un corps sp\u00e9cial de \u00a0\u00bbpolicemen-philosophes\u00a0\u00bb. Leur r\u00f4le est de surveiller les initiateurs de cette conspiration, de les surveiller non seulement par les moyens dont nous disposons pour r\u00e9primer les crimes, mais de les surveiller et de les combattre aussi par la pol\u00e9mique, par la controverse. Je suis, pour mon compte, un d\u00e9mocrate, et je sais tr\u00e8s bien quel est, dans le peuple, le niveau normal du courage et de la vertu. Mais il serait peu prudent de confier \u00e0 des \u00a0\u00bbpolicemen\u00a0\u00bb ordinaires des recherches qui constituent une chasse aux h\u00e9r\u00e9sies.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>En r\u00e9alit\u00e9, Chesterton reconna&icirc;t implicitement ici le g\u00e9nie du Moyen Age : on chassait les id\u00e9es et les &oelig;uvres car elles allaient d\u00e9truire la soci\u00e9t\u00e9 !  La d\u00e9mocratie lib\u00e9rale occidentale aura tout laiss\u00e9 faire : voir la c\u00e9r\u00e9monie d&rsquo;ouverture des Jeux Olympiques \u00e0 Paris. La mission de l&rsquo;art est de bousiller la soci\u00e9t\u00e9 et l&rsquo;art &ndash; et la religion. Tolsto\u00ef le remarque dans son excellent et r\u00e9actionnaire essai sur l&rsquo;art publi\u00e9 \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque. Il accuse Wagner, les po\u00e8tes fran\u00e7ais, les \u00e9crivains symbolistes, la peinture impressionniste et post\u00e9rieure : on est d\u00e9j\u00e0 dans un monde bousill\u00e9 et c&rsquo;est en cela que le jeune Chesterton rejoint le Ma&icirc;tre (qui a quarante-six ans de plus que lui). Le monde va devenir fantastique et expressionniste, presque au sens cin\u00e9matographique (Jeudi est d&rsquo;ailleurs un roman cin\u00e9matographique, tr\u00e8s visuel, sch\u00e9matique et dialogu\u00e9) ; si on ne l&rsquo;a pas plus adapt\u00e9, c&rsquo;est \u00e0 cause de son contenu trop politiquement incorrect. Hitchcock a adapt\u00e9 &laquo; Les Trente-neuf marches &raquo; de John Buchan, mais en les mutilant. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>***<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La vision de Chesterton (la police noyautant la communaut\u00e9 terroriste) deviendra une constatation chez Guy Debord : &laquo; Mais l&rsquo;ambition la plus haute du spectaculaire int\u00e9gr\u00e9, c&rsquo;est encore que les agents secrets deviennent des r\u00e9volutionnaires, et que les r\u00e9volutionnaires deviennent des agents secrets &raquo;(<em>Commentaires<\/em>)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le myst\u00e9rieux homme en bleu explique \u00e0 Syme le r\u00f4le subtil de la police intellectuelle (nouvelle inquisition, mais en position de faiblesse cette fois, socialement et politiquement, et m\u00eame spirituellement, car le monde terrestre n&rsquo;est objectivement plus chr\u00e9tien, il est livr\u00e9 aux forces).  <\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; &mdash; <em>Le r\u00f4le du \u00a0\u00bbpoliceman philosophe\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit l&rsquo;homme en bleu, exige plus de hardiesse et de subtilit\u00e9 que celui du d\u00e9tective vulgaire. Celui-ci va dans les cabarets borgnes arr\u00eater les voleurs. Nous nous rendons aux \u00a0\u00bbth\u00e9s artistiques\u00a0\u00bb pour y d\u00e9nicher les pessimistes. Le d\u00e9tective vulgaire d\u00e9couvre, en consultant un grand livre, qu&rsquo;un crime a \u00e9t\u00e9 commis. Nous, nous diagnostiquons, en lisant un recueil de sonnets, qu&rsquo;un crime va \u00eatre commis. Notre mission est de monter jusqu&rsquo;aux origines de ces \u00e9pouvantables pens\u00e9es qui inspirent le fanatisme intellectuel et finissent par pousser les hommes au crime intellectuel<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Chose importante, Syme [le nomm\u00e9 Jeudi] va comprendre que les anarchistes, les rebelles, les destructeurs ne sont pas les pauvres (aucune peur de l&rsquo;\u00e9galitarisme chez Chesterton, qui est un populiste forcen\u00e9, un admirateur \u00e9perdu de l&rsquo;homme de la rue) mais les riches et les privil\u00e9gi\u00e9s. Dans <em>Le Talon de fer<\/em> toujours publi\u00e9 \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, Jack London d\u00e9nonce l&rsquo;intervention des milliardaires humanitaires qui veulent faire le bien \u00e0 n&rsquo;importe quel prix. Et le petit romancier Gustave Le Rouge d\u00e9nonce la conspiration des milliardaires am\u00e9ricains dans un triple volume. On est \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque ou Bernanos d\u00e9nonce &laquo; le trust des trusts &raquo; qui va bouffer le monde, m\u00e9lange de Black Rock et de Google.  Mais ce trust, et tous les grands \u00e9crivains le savent, fusionnent avec l&rsquo;Etat. Il est inepte d\u00e9j\u00e0 d&rsquo;opposer socialisme et lib\u00e9ralisme. Les deux ne font plus qu&rsquo;un depuis longtemps.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Chesterton (c&rsquo;est un \u00e9crivain maudit, voyez l&rsquo;idiot et hideux texte de Christopher Hitchens contre lui) va donc taper sur \u00e9lites conspiratrices et misanthropes :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; &mdash; <em>Vous n&rsquo;\u00eates pas assez d\u00e9mocrate, r\u00e9pondit le policeman, mais vous aviez raison de dire, tout \u00e0 l&rsquo;heure, que nous traitons trop brutalement les criminels pauvres. Je vous assure que le m\u00e9tier, s&rsquo;il se r\u00e9duisait \u00e0 pers\u00e9cuter les d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s et les ignorants, me d\u00e9go&ucirc;terait. Mais notre nouveau mouvement est tout autre chose. Nous donnons un d\u00e9menti cat\u00e9gorique \u00e0 cette th\u00e9orie des snobs anglais selon laquelle les illettr\u00e9s sont les criminels les plus dangereux<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Chesterton en rejoint presque Rousseau et le l\u00e9gendaire et g\u00e9nial <em>Discours sur les sciences et les arts<\/em>. Mais comme on sait, Dosto\u00efevski (<em>Les Poss\u00e9d\u00e9s<\/em>) ou Oscar Wilde (toujours \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, dans <em>Dorian Gray<\/em> bien s&ucirc;r) ont pris la mesure de cette \u00e9lite riche et cultiv\u00e9e, exotique et d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e qui va prendre le pouvoir en Europe puis ailleurs (voyez le film <em>Eyes Wide Shut<\/em> de Kubrick et son inspirateur Schnitzler). L&rsquo;\u00e9lite est pire que le malfaiteur moyen, que Nietzsche c\u00e9l\u00e8bre apr\u00e8s Dosto\u00efevski, et qui orne de sa haute et solide  pr\u00e9sence les prisons. Chesterton rappelle :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; <em>Nous nous souvenons des princes empoisonneurs de la Renaissance. Nous pr\u00e9tendons que le criminel dangereux par excellence, c&rsquo;est le criminel bien \u00e9lev\u00e9. Nous pr\u00e9tendons que le plus dangereux des criminels, aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est le philosophe moderne, affranchi de toutes les lois. Compar\u00e9s \u00e0 lui, le voleur et le bigame sont des gens d&rsquo;une parfaite moralit\u00e9. Combien mon c&oelig;ur les lui pr\u00e9f\u00e8re ! Ils ne nient pas l&rsquo;essentiel id\u00e9al de l&rsquo;homme. Tout leur tort est de ne pas savoir le chercher o&ugrave; il est. Le voleur respecte la propri\u00e9t\u00e9 ; c&rsquo;est pour la respecter mieux encore qu&rsquo;il d\u00e9sire devenir propri\u00e9taire. Le philosophe d\u00e9teste la propri\u00e9t\u00e9 en soi : il veut d\u00e9truire l&rsquo;id\u00e9e m\u00eame de la propri\u00e9t\u00e9 individuelle. Le bigame respecte le mariage, et c&rsquo;est pourquoi il se soumet aux formalit\u00e9s, c\u00e9r\u00e9monies et rites de la bigamie. Le philosophe m\u00e9prise le mariage en soi.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Chesterton ajoute avec humour comme pour mieux prouver son point de vue. &laquo; L&rsquo;assassin m\u00eame respecte la vie humaine : c&rsquo;est pour se procurer une vie plus intense qu&rsquo;il supprime son semblable. Le philosophe hait la vie, la vie en soi ; il la hait en lui-m\u00eame comme en autrui. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Syme d\u00e9couvre alors la menace \u00a0\u00bbbolch\u00e9vique\u00a0\u00bb si l&rsquo;on veut. Il y a des philosophes qui veulent tout SUPPRIMER. Suppression, destruction et d\u00e9construction (l&rsquo;ami Le Vigan a travaill\u00e9 l\u00e0-dessus).<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; &mdash; <em>Comme cela est vrai ! s&rsquo;\u00e9cria Syme en battant des mains. C&rsquo;est ce que j&rsquo;ai pens\u00e9 d\u00e8s mon enfance ; mais je n&rsquo;\u00e9tais pas parvenu \u00e0 formuler l&rsquo;antith\u00e8se verbale. Oui, tout m\u00e9chant qu&rsquo;il soit, le criminel ordinaire est du moins, pour ainsi dire, conditionnellement un brave homme. Il suffirait qu&rsquo;un certain obstacle &mdash; disons un oncle riche &mdash; f&ucirc;t \u00e9cart\u00e9 pour qu&rsquo;il accept\u00e2t l&rsquo;univers tel qu&rsquo;il est et lou\u00e2t Dieu. C&rsquo;est un r\u00e9formateur ; ce n&rsquo;est pas un anarchiste. Il veut r\u00e9parer l&rsquo;\u00e9difice, il ne veut pas le d\u00e9molir. Mais le mauvais philosophe ne se propose pas de modifier : il veut an\u00e9antir<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Et la soci\u00e9t\u00e9 moderne pas tr\u00e8s maligne se contente de pourchasser le pauvre, comme le remarque C\u00e9line au d\u00e9but du <em>Voyage<\/em> (au bout de la nuit c&rsquo;est-\u00e0-dire au bout de l&rsquo;Occident). Etre pauvre est une indignit\u00e9. La police chasse donc le pauvre et laisse le riche pessimiste ou sataniste d\u00e9truire le monde \u00e0 sa guise avec ses agents politiques ou bureaucratiques. Syme d\u00e9clare avec flamme (c&rsquo;est un h\u00e9ros plus passionn\u00e9 qu&rsquo;intelligent, sinon il serait \u00e0 son tour DANGEREUX&hellip;) :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; <em>Oui, la soci\u00e9t\u00e9 moderne a gard\u00e9 de la police ce qui en est vraiment oppressif et honteux. Elle traque la mis\u00e8re, elle espionne l&rsquo;infortune. Elle renonce \u00e0 cette &oelig;uvre autrement utile et noble : le ch\u00e2timent des tra&icirc;tres puissants dans l&rsquo;&Eacute;tat, des h\u00e9r\u00e9siarques puissants dans l&rsquo;&Eacute;glise. Les modernes nient qu&rsquo;on ait le droit de punir les h\u00e9r\u00e9tiques. Je me demande, moi, si nous avons le droit de punir qui que ce soit qui ne l&rsquo;est pas<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><\/p>\n<p>***<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Augustin Cochin avait parl\u00e9, pour la R\u00e9volution Fran\u00e7aise, du <em>cercle int\u00e9rieur<\/em>. Ce sont eux qui commandent les trusts, les gouvernements, les organisations internationales. Citons-le&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; <em>La soci\u00e9t\u00e9 fond\u00e9e, il est fatal qu&rsquo;un cercle int\u00e9rieur se forme qui la dirige \u00e0 son insu. O&ugrave; la libert\u00e9 r\u00e8gne, c&rsquo;est la machine qui gouverne. Ainsi se forme d&rsquo;elle-m\u00eame, au sein de la grande soci\u00e9t\u00e9, une autre plus petite, mais plus active et plus unie, qui n&rsquo;aura pas de peine \u00e0 diriger la grande \u00e0 son insu. Elle se compose des plus ardents, des plus assidus, des mieux au fait de la cuisine des votes<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Cochin  explique comment la cabale fonctionne, deux si\u00e8cles apr\u00e8s Moli\u00e8re. Il serait \u00e0 relire celui-l\u00e0 avec ses hypocrites, ses d\u00e9vots, ses bourgeois gentilshommes, ses malades imaginaires, ses fils de famille eff\u00e9min\u00e9s, ses femmes savantes et ses pr\u00e9cieuses si ridicules&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; <em>Chaque fois que la soci\u00e9t\u00e9 s&rsquo;assemble,<\/em> nous dit Cochin, <em>ils se sont assembl\u00e9s le matin, ont vu leurs amis, arr\u00eat\u00e9 leur plan, donn\u00e9 leur mot d&rsquo;ordre, excit\u00e9 les ti\u00e8des, pes\u00e9 sur les timides. Comme leur entente date de loin, ils tiennent en main toutes les bonnes cartes. Ils ont mat\u00e9 le bureau, \u00e9cart\u00e9 les g\u00eaneurs, fix\u00e9 la date et l&rsquo;ordre du jour. <\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Dans le monde de Chesterton c&rsquo;est la m\u00eame chose :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; &mdash; <em>Ne la cherchez pas, expliqua le policeman, dans ces explosions de dynamite qui se produisent au hasard, en Russie ou en Irlande, actes de gens sans doute mal inspir\u00e9s, mais r\u00e9ellement opprim\u00e9s. Le vaste mouvement dont je parle est philosophique, et l&rsquo;on y distingue un cercle int\u00e9rieur et un cercle ext\u00e9rieur. On pourrait m\u00eame d\u00e9signer le cercle ext\u00e9rieur par le mot \u00a0\u00bbla\u00efc\u00a0\u00bb et le cercle int\u00e9rieur par le mot \u00a0\u00bbsacerdotal\u00a0\u00bb. Je pr\u00e9f\u00e8re ces deux \u00e9tiquettes, plus claires : section des innocents et section des criminels<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>On pr\u00e9cise qui sont les innocents (on dirait &laquo; idiots utiles &raquo;) :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; <em>Les premiers, les plus nombreux, sont de simples anarchistes, des gens convaincus que les lois et les formules ont d\u00e9truit le bonheur de l&rsquo;humanit\u00e9. Ils croient que les sinistres effets de la perversit\u00e9 sont produits par le syst\u00e8me pr\u00e9cis\u00e9ment qui admet la notion de la perversit\u00e9. Ils ne croient pas que le crime engendre la peine : ils croient que la peine engendre le crime. Pour eux, le s\u00e9ducteur, apr\u00e8s avoir s\u00e9duit sept femmes, serait aussi irr\u00e9prochable que les fleurs du printemps. Selon eux, le pickpocket aurait l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre d&rsquo;une exquise bont\u00e9. Voil\u00e0 ma section des Innocents<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Apr\u00e8s, il y a un cercle int\u00e9rieur comme chez Cochin. &laquo; &mdash; Naturellement, ces gens-l\u00e0 parlent de l&rsquo;heureux temps qui s&rsquo;annonce, d&rsquo;un avenir paradisiaque d&rsquo;une humanit\u00e9 d\u00e9livr\u00e9e du joug de la vertu et du vice, etc. Ceux du cercle int\u00e9rieur, du cercle sacerdotal, tiennent le m\u00eame langage. &raquo; Raymond Abellio parla plus tard de &laquo; communisme sacerdotal &raquo;. Une communaut\u00e9 d&rsquo;esprits sup\u00e9rieurs et tout-puissants (Davos toujours) \u00e9tablie en Suisse, et qui conspire contre la masse du troupeau animal d\u00e9test\u00e9. Chesterton les a vus :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p><em>&laquo; Eux aussi, devant les foules d\u00e9lirantes, parlent de f\u00e9licit\u00e9 future, de d\u00e9livrance finale. Mais, dans leur bouche &mdash; et ici le policeman baissa la voix &mdash; ces mots ont un sens \u00e9pouvantable. Car ils ne se font pas d&rsquo;illusions ; ils sont trop intelligents pour croire que l&rsquo;homme, en ce monde, puisse jamais \u00eatre tout \u00e0 fait lib\u00e9r\u00e9 du p\u00e9ch\u00e9 originel et de la lutte<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Mais le but de ces hommes n&rsquo;est pas le transhumain ou le surhumain (de qui se fout-on  avec ces notions ?), le but de ces hommes, c&rsquo;est la mort.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; <em>Ils pensent \u00e0 la mort. Quand ils parlent de la d\u00e9livrance finale de l&rsquo;humanit\u00e9, ils pensent au suicide de l&rsquo;humanit\u00e9. Quand ils parlent d&rsquo;un paradis sans mal et sans bien, ils pensent \u00e0 la tombe. Ils n&rsquo;ont que deux buts : d\u00e9truire les autres hommes, puis se d\u00e9truire eux-m\u00eames.<\/em> &raquo; Le but supr\u00eame est la destruction : &laquo; <em>C&rsquo;est pourquoi ils lancent des bombes au lieu de tirer des coups de revolver. La foule des Innocents est d\u00e9sappoint\u00e9e parce que la bombe n&rsquo;a pas tu\u00e9 le roi, mais les Grands-Pr\u00eatres se r\u00e9jouissent, parce que la bombe a tu\u00e9 quelqu&rsquo;un<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Puis Syme, qui n&rsquo;avait pas tout compris, va enfin tout comprendre :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo;  &mdash; <em>Quoi ! Que voulez-vous dire ? s&rsquo;\u00e9cria Syme. Il est impossible qu&rsquo;ils aient un tel empire sur le monde r\u00e9el. Il n&rsquo;y a pas beaucoup d&rsquo;anarchistes parmi les travailleurs, et, s&rsquo;il y en avait, de simples bandes de r\u00e9volt\u00e9s n&rsquo;auraient pas ais\u00e9ment raison des arm\u00e9es modernes, de la police moderne<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&mdash; <em>De simples bandes ! releva Ratcliff avec m\u00e9pris. Vous parlez des foules et des travailleurs comme s&rsquo;il pouvait \u00eatre question d&rsquo;eux ici. Vous partagez cette illusion idiote que le triomphe de l&rsquo;anarchie, s&rsquo;il s&rsquo;accomplit, sera l&rsquo;&oelig;uvre des pauvres. Pourquoi ? Les pauvres ont \u00e9t\u00e9, parfois, des rebelles ; des anarchistes, jamais. Ils sont plus int\u00e9ress\u00e9s que personne \u00e0 l&rsquo;existence d&rsquo;un gouvernement r\u00e9gulier quelconque. Le sort du pauvre se confond avec le sort du pays. Le sort du riche n&rsquo;y est pas li\u00e9. Le riche n&rsquo;a qu&rsquo;\u00e0 monter sur son yacht et \u00e0 se faire conduire dans la Nouvelle-Guin\u00e9e. Les pauvres ont protest\u00e9 parfois, quand on les gouvernait mal. Les riches ont toujours protest\u00e9 contre le gouvernement, quel qu&rsquo;il f&ucirc;t. Les aristocrates furent toujours des anarchistes ; les guerres f\u00e9odales en t\u00e9moignent<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p><strong>On r\u00e9p\u00e8te pour les plus distraits : &laquo; Les pauvres sont plus int\u00e9ress\u00e9s que personne \u00e0 l&rsquo;existence d&rsquo;un gouvernement r\u00e9gulier quelconque. Le sort du pauvre se confond avec le sort du pays. Le sort du riche n&rsquo;y est pas li\u00e9&hellip; &raquo;<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>La lutte contre la f\u00e9odalit\u00e9 ou contre les h\u00e9r\u00e9sies chic fut aussi une donn\u00e9e m\u00e9di\u00e9vale. Mais aboutir \u00e0 la monarchie absolue (Dosto\u00efevski pourfend Louis XIV) ou \u00e0 la d\u00e9mocratie totalitaire de Jouvenel n&rsquo;est pas un cadeau non plus.  Sur cette barbarie int\u00e9rieure et intellectuelle, fille du modernisme et de la R\u00e9volution Fran\u00e7aise, Dosto\u00efevski \u00e9crivait dans <em>Les Poss\u00e9d\u00e9s<\/em> :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; <em>Le pr\u00e9cepteur qui se moque avec les enfants de leur dieu et de leur berceau, est des n\u00f4tres. L&rsquo;avocat qui d\u00e9fend un assassin bien \u00e9lev\u00e9 en prouvant qu&rsquo;il \u00e9tait plus instruit que ses victimes et que, pour se procurer de l&rsquo;argent, il ne pouvait pas ne pas tuer, est des n\u00f4tres. Les \u00e9coliers qui, pour \u00e9prouver une sensation, tuent un paysan, sont des n\u00f4tres. Les jur\u00e9s qui acquittent syst\u00e9matiquement tous les criminels sont des n\u00f4tres. Le procureur qui, au tribunal, tremble de ne pas se montrer assez lib\u00e9ral, est des n\u00f4tres. Parmi les administrateurs, parmi les gens de lettres un tr\u00e8s grand nombre sont des n\u00f4tres, et ils ne le savent pas eux-m\u00eames ! D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, l&rsquo;ob\u00e9issance des \u00e9coliers et des imb\u00e9ciles a atteint son apog\u00e9e ; chez les professeurs, la v\u00e9sicule biliaire a crev\u00e9 ; partout une vanit\u00e9 d\u00e9mesur\u00e9e, un app\u00e9tit bestial, inou\u00ef&#8230; Savez-vous combien nous devrons rien qu&rsquo;aux th\u00e9ories en vogue ? Quand j&rsquo;ai quitt\u00e9 la Russie, la th\u00e8se de Littr\u00e9 qui assimile le crime \u00e0 une folie faisait fureur ; je reviens, et d\u00e9j\u00e0 le crime n&rsquo;est plus une folie, c&rsquo;est le bon sens m\u00eame, presque un devoir, \u00e0 tout le moins une noble protestation<\/em>&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Voici pour le fond id\u00e9ologique donc : Chesterton est un &laquo; populiste r\u00e9ac &raquo;, un &laquo; d\u00e9plorable &raquo; qui a peur de la racaille riche totalitaire et globaliste. Mais il y a le fond formel. Ici, on est chez Goya, on est chez Kubin (auteur du similaire roman <em>L&rsquo;Autre c\u00f4t\u00e9<\/em> &ndash; 1909 &#8211; et dessinateur cauchemardesque) dans <em>Un nomme Jeudi <\/em>; le monde devient fantastique, la r\u00e9alit\u00e9 devient hallucinatoire (penser \u00e0 notre changement climatique et aux extraordinaires ph\u00e9nom\u00e8nes m\u00e9t\u00e9o dont nous saoulent les m\u00e9dias) :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; <em>Mais toujours il retombait sous l&#8217;empire d&rsquo;un symbolisme fantastique. Chacun de ces personnages paraissait situ\u00e9 \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame fronti\u00e8re des choses, de m\u00eame que leur th\u00e9orie \u00e9tait \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame fronti\u00e8re de la pens\u00e9e. Il savait que chacun de ces hommes se tenait pour ainsi dire au point extr\u00eame de quelque route sauvage de la pens\u00e9e<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Puis vient cette page extraordinaire qui fascina tant Borges (voir son texte un peu mince sur Chesterton dans ses <em>Nouvelles Inquisitions<\/em>) :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; &mdash; <em>Un homme, songeait Syme, qui marcherait toujours vers l&rsquo;ouest jusqu&rsquo;au bout du monde, finirait sans doute par trouver quelque chose, par exemple un arbre, qui serait \u00e0 la fois plus et moins qu&rsquo;un arbre, soit un arbre poss\u00e9d\u00e9 par des esprits. Et, de m\u00eame, en allant toujours vers l&rsquo;est, jusqu&rsquo;au bout du monde, il rencontrerait une certaine chose qui ne serait pas non plus tout \u00e0 fait cette chose m\u00eame, une tour peut-\u00eatre, dont l&rsquo;architecture d\u00e9j\u00e0 serait un p\u00e9ch\u00e9<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>On est dans le &laquo; globe d\u00e9traqu\u00e9 &raquo; d&rsquo;Hamlet ou du roi Lear. Les visions de Syme deviennent surr\u00e9alistes et dignes de Goya (penser aux peintures noires) :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; C&rsquo;est ainsi que les membres du Conseil, avec leurs silhouettes violentes et incompr\u00e9hensibles, \u00e9taient pour Syme de vivantes visions de l&rsquo;ab&icirc;me, et se d\u00e9tachaient sur un horizon ultime. En eux les deux bouts du monde se rejoignaient. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Dimanche &ndash; le nomm\u00e9 Dimanche est le pr\u00e9sident de la soci\u00e9t\u00e9 secr\u00e8te, du reste pas si secr\u00e8te et au vrai aveuglante plus que secr\u00e8te &ndash;,  lui, rev\u00eat une dimension religieuse (parodie du Christ ou m\u00eame de l&rsquo;Ant\u00e9christ &ndash; on ne fait plus la diff\u00e9rence et c&rsquo;est inqui\u00e9tant, car il est question de vin, de tabl\u00e9e, de repas&hellip;) et surnaturelle. Comme chez Nietzsche le mot de surhomme appara&icirc;t :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; <em>Ils auraient salu\u00e9 en lui le Surhomme. Et, en effet, si le Surhomme est concevable, Dimanche lui ressemblait beaucoup, avec son \u00e9nergie capable d&rsquo;\u00e9branler la terre dans un moment de distraction. C&rsquo;\u00e9tait une statue de pierre en mouvement. Oui, cet \u00eatre aux plans vastes, trop visibles pour \u00eatre vus, au visage trop ouvert, trop explicite pour qu&rsquo;on le compr&icirc;t, pouvait faire penser qu&rsquo;il y avait l\u00e0 plus qu&rsquo;un homme<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>La prodigieuse condition physique, la vitalit\u00e9 de Dimanche \u00e9voque ces sup\u00e9rieurs inconnus dont le patron Samuel Mathers de la <em>Golden Dawn<\/em> (l&rsquo;Aube dor\u00e9e, soci\u00e9t\u00e9 secr\u00e8te britannique) parla un jour. Amusante description des agapes de ces dr\u00f4les de disciples :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; <em>Les anarchistes mangeaient en causant, et jusque dans leur mani\u00e8re de manger se r\u00e9v\u00e9lait le caract\u00e8re de chacun. Le docteur Bull et le marquis chipotaient avec n\u00e9gligence les meilleurs morceaux, du faisan froid, du p\u00e2t\u00e9 de Strasbourg. Le secr\u00e9taire \u00e9tait v\u00e9g\u00e9tarien, et discutait de bombes et de meurtres tout en absorbant une tomate crue, arros\u00e9e d&rsquo;un verre d&rsquo;eau ti\u00e8de<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><\/p>\n<p>***<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Comme on sait, il y a beaucoup de duels dans Jeudi (qui a v\u00e9cu par l&rsquo;\u00e9p\u00e9e&hellip;), et ces duels prennent donnent et refl\u00e8tent aussi une dimension non naturelle :  <\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Pour un moment, le ciel de Syme se chargea de nouveau de noires terreurs monstrueuses : le marquis avait un charme. Cette nouvelle peur spirituelle \u00e9tait quelque chose de plus \u00e9pouvantable que ce monde renvers\u00e9 dans lequel le paralytique lui avait donn\u00e9 la chasse. Le professeur n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un lutin. Cet homme-ci \u00e9tait un diable &mdash; peut-\u00eatre le Diable ! En tout cas, il y avait cela de certain que, par trois fois, une \u00e9p\u00e9e l&rsquo;avait atteint, vainement<\/em>. &raquo; Ce <em>monde renvers\u00e9<\/em>, dit-il.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le cauchemar peut provenir du d\u00e9sespoir de ces policiers infiltr\u00e9s (dans l&rsquo;organisation) et d\u00e9faits : le Mal triomphe sur toute la terre. L&rsquo;ubiquit\u00e9 est une marque de l&rsquo;Ant\u00e9christ comme on sait (voir Gougenot des Mousseaux, le RP Castellani ou bien s&ucirc;r Mgr Gaume) ; comme dans <em>Le Roi Lear<\/em> le d\u00e9sordre politique et m\u00e9tapolitique produit le chaos climatique et le d\u00e9sordre cosmique (voir aussi la fameuse tirade de Titania dans <em>Le Songe d&rsquo;une nuit d&rsquo;\u00e9t\u00e9<\/em>. Nous sommes une fois de plus chez William Shakespeare). Allez, on redonne la parole \u00e0 Chesterton :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; <em>Nous ne sommes pas des bouffons ; nous sommes des hommes qui luttons dans des conditions d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es contre une vaste conspiration. Une soci\u00e9t\u00e9 secr\u00e8te d&rsquo;anarchistes nous poursuit comme des lapins. Il ne s&rsquo;agit pas de ces pauvres fous qui, pouss\u00e9s par la philosophie allemande ou par la faim, jettent de temps en temps une bombe ; il s&rsquo;agit d&rsquo;une riche, fanatique et puissante &Eacute;glise : l&rsquo;&Eacute;glise du Pessimisme occidental, qui s&rsquo;est propos\u00e9 comme une t\u00e2che sacr\u00e9e la destruction de l&rsquo;humanit\u00e9 comme d&rsquo;une vermine. Ces mis\u00e9rables nous traquent, et vous pouvez juger de l&rsquo;ardeur de leur poursuite par les d\u00e9guisements dont vous voyez que nous avons d&ucirc; nous affubler et pour lesquels je vous pr\u00e9sente nos excuses, et par des folies comme celles dont vous \u00eates victimes<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Plus prosa\u00efquement, pour Chesterton, Dimanche est aussi, parfois, seulement un businessman qui a achet\u00e9 tout le monde (vers 2020, on sent que tout cela est revenu&hellip;) :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; <em>Je vous le dis, il a achet\u00e9 tous les trusts, il a capt\u00e9 tous les c\u00e2bles, il a le contr\u00f4le de tous les r\u00e9seaux de chemins de fer et en particulier de celui-ci, continua Ratcliff en d\u00e9signant d&rsquo;un doigt tremblant la petite gare. C&rsquo;est lui qui a tout mis en mouvement. &Agrave; son ordre, la moiti\u00e9 du monde est pr\u00eate \u00e0 se lever. Il n&rsquo;y avait peut-\u00eatre que cinq hommes qui fussent capables de lui r\u00e9sister, et ce vieux Diable a r\u00e9ussi \u00e0 les faire entrer dans son Conseil, afin qu&rsquo;ils perdissent leur temps \u00e0 s&rsquo;\u00e9pier les uns les autres ! <\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Int\u00e9ressante, cette paralysie des forces du Bien : &laquo; Nous avons agi comme des idiots, et c&rsquo;est lui qui nous a frapp\u00e9s d&rsquo;idiotie ! &raquo; On en revient \u00e0 Goya et \u00e0 l&rsquo;expressionnisme visuel :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; <em>Ratcliff portait-il un masque ? Y avait-il quelqu&rsquo;un qui port\u00e2t un masque ? Y avait-il quelqu&rsquo;un seulement ? Ce bois enchant\u00e9, o&ugrave; les hommes devenaient tant\u00f4t blancs, tant\u00f4t noirs, o&ugrave; leurs figures apparaissaient tout \u00e0 coup en pleine lumi\u00e8re pour tout \u00e0 coup s&rsquo;effacer dans la nuit, ce chaos de clair-obscur apr\u00e8s la pleine clart\u00e9 de la plaine semblait \u00e0 Syme un parfait symbole du monde o&ugrave; il vivait depuis trois jours, de ce monde impossible o&ugrave; les gens enlevaient leurs lunettes, leur barbe, leur nez, pour se transformer en de nouveaux personnages<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>L&rsquo;atmosph\u00e8re d\u00e9l\u00e9t\u00e8re et fantastique confine au cauchemar.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; <em>Presque toute la ville \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 plong\u00e9e dans l&rsquo;ombre, bien que le soleil n&rsquo;e&ucirc;t pas encore disparu de l&rsquo;horizon. Tout ce qu&rsquo;il touchait du bout de ses rayons se colorait d&rsquo;or ardent, et ces derniers feux du couchant \u00e9taient aigus et minces comme des projections de lumi\u00e8re artificielle dans un th\u00e9\u00e2tre. L&rsquo;auto, atteinte par ces clart\u00e9s, brillait comme un char enflamm\u00e9. &raquo; Et Chesterton de citer la myst\u00e9rieuse Dunciade de Pope (c&rsquo;est La guerre des sots, une satire d&rsquo;Alexander Pope) qui enthousiasme McLuhan et sa Galaxie Gutenberg. &laquo; &mdash; Peut-\u00eatre, r\u00e9pondit le professeur, d&rsquo;un air distrait ; puis il ajouta de sa voix r\u00eaveuse : comment est-ce donc, la fin de la Dunciade ? Vous rappelez-vous ?&hellip; \u00a0\u00bbTout s&rsquo;\u00e9teint, le feu de la nation comme celui du citoyen. Il ne reste ni le flambeau de l&rsquo;homme ni l&rsquo;\u00e9clair de Dieu. Voyez, ton noir Empire, Chaos, est restaur\u00e9. La lumi\u00e8re s&rsquo;\u00e9vanouit devant ta parole qui ne cr\u00e9e pas. Ta main, grand Anarque, laisse tomber le rideau et la nuit universelle engloutit tout<\/em> !\u00a0\u00bb &raquo; <\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>La Dunciade inspirera Macluhan et l&rsquo;Anarque le prestigieuse figure de J\u00fcnger dans ses incomparables <em>Falaises de marbre<\/em>. R\u00e9sumons-l\u00e0 scolairement : &laquo; Le po\u00e8me c\u00e9l\u00e8bre la d\u00e9esse Dullness (&laquo; b\u00eatise &raquo; en fran\u00e7ais) et d\u00e9crit le labeur de ses agents, qui s&#8217;emploient \u00e0 r\u00e9pandre la d\u00e9cadence, l&rsquo;imb\u00e9cillit\u00e9 et l&rsquo;absence de go&ucirc;t \u00e0 travers le royaume de Grande-Bretagne. &raquo; Voil\u00e0 le produit, dit McLuhan, de deux si\u00e8cles de typographie. Apr\u00e8s, on devine carr\u00e9ment un blob [un organisme sans t\u00eate], pour reprendre une expression d\u00e9sormais fameuse :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; <em>Apr\u00e8s un long silence, la Chose se mit \u00e0 remuer, et j&rsquo;eus l&rsquo;impression que ses mouvements \u00e9taient d\u00e9termin\u00e9s par quelque secr\u00e8te maladie. Cela oscillait comme une gel\u00e9e vivante, r\u00e9pugnante. Cela me rappelait ce que j&rsquo;avais lu sur ces mati\u00e8res ignobles qui sont \u00e0 l&rsquo;origine de la vie, les protoplasmes, au fond de la mer. On e&ucirc;t dit un corps au moment de la dissolution supr\u00eame, alors qu&rsquo;il est le plus informe et le plus ignoble, et je trouvais quelque consolation \u00e0 penser que le monstre \u00e9tait malheureux<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Syme, toujours aussi d\u00e9cid\u00e9, d\u00e9sire alors de renverser le monde, de le voir DE FACE :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; &mdash; <em>&Eacute;coutez-moi ! s&rsquo;\u00e9cria Syme avec une \u00e9nergie extraordinaire : je vais vous dire le secret du monde ! C&rsquo;est que nous n&rsquo;en avons vu que le derri\u00e8re. Nous voyons tout par-derri\u00e8re, et tout nous para&icirc;t brutal. Ceci n&rsquo;est pas un arbre, mais le dos d&rsquo;un arbre ; cela n&rsquo;est pas un nuage, mais le dos d&rsquo;un nuage ! Ne comprenez-vous pas que tout nous tourne le dos et nous cache un visage ? Si seulement nous pouvions passer de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 et voir de face !<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Le roman myst\u00e9rieux de la conspiration mondialiste se termine ainsi :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; <em>L&rsquo;un apr\u00e8s l&rsquo;autre, les p\u00e8lerins gravirent le remblai et, comme ils s&rsquo;asseyaient dans leurs \u00e9tranges si\u00e8ges, ils furent salu\u00e9s par un tonnerre d&rsquo;applaudissements : les danseurs leur faisaient une royale ovation ; les coupes s&rsquo;entrechoquaient, on brandissait des torches, des chapeaux \u00e0 plumes volaient dans l&rsquo;air. Les hommes \u00e0 qui ces tr\u00f4nes \u00e9taient r\u00e9serv\u00e9s, \u00e9taient des hommes couronn\u00e9s d&rsquo;exceptionnels lauriers. Mais le tr\u00f4ne central restait vide<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>On ne rajoutera rien.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chesterton et la conspiration fantastique (1908) Je suis tr\u00e8s heureux de pr\u00e9facer Chesterton traduit en ukrainien par ma femme. C&rsquo;est un beau cadeau qu&rsquo;elle fait au public ukrainien car le livre de Chesterton est un des plus importants pour comprendre le monde moderne. En outre, je peux ainsi me corriger. Dans mon livre sur &laquo;&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[27],"tags":[2640,5460,8911,14137,7774,14136,8864],"class_list":["post-81285","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-les-carnets-de-nicolas-bonnal-1","tag-bonnal","tag-gouvernement","tag-introduction","tag-jeudi","tag-mondial","tag-nomme","tag-un"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/81285","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=81285"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/81285\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=81285"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=81285"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=81285"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}