{"id":81409,"date":"2025-01-18T10:00:36","date_gmt":"2025-01-18T10:00:36","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2025\/01\/18\/la-saga-degil-et-le-destin-du-viking-en-ehpad\/"},"modified":"2025-01-18T10:00:36","modified_gmt":"2025-01-18T10:00:36","slug":"la-saga-degil-et-le-destin-du-viking-en-ehpad","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2025\/01\/18\/la-saga-degil-et-le-destin-du-viking-en-ehpad\/","title":{"rendered":"La Saga d&rsquo;Egil et le destin du viking en Ehpad"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\"><strong>La Saga d&rsquo;Egil et le destin du viking en Ehpad<\/strong><\/h2>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9tonnant th\u00e9ologien Jorge-Luis Borges qui dit que les vikings ont invent\u00e9 la litt\u00e9rature europ\u00e9enne et que c&rsquo;est un Normand, Flaubert, qui liquide cette litt\u00e9rature &ndash; dans Bouvard et P\u00e9cuchet (on y reviendra). Amateur des Kennings, Borges s&rsquo;enflamme avec les p\u00e9riphrases et les m\u00e9taphores des po\u00e8tes : \u00f4 toit de la baleine (mer), pluie de la bataille (sang) ! Mouette de la haine (le corbeau), assembl\u00e9e des \u00e9p\u00e9es ! <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et puis les vikings nous font r\u00eaver depuis Kirk Douglas et la fin majestueuse du film de Fleischer (magique musique de l&rsquo;italien Mario Nascimbene).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais voil\u00e0 que je relis Egill en Livre de Poche quarante ans apr\u00e8s l&rsquo;avoir comme tout le monde ou presque d\u00e9couvert en anglais dans les librairies oxfordiennes quand, us\u00e9 par le fronc\u00e9 d\u00e9j\u00e0 socialiste  j&rsquo;allais respirer en Angleterre (liquid\u00e9e depuis), celle de Boorman, Sir Ridley et des chariots de feu. Et je d\u00e9couvre que les vikings et Snorri ont d\u00e9couvert justement avant Flaubert la fin de la litt\u00e9rature : c&rsquo;est la vieillesse, le naturalisme, l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 (un peu celui de Kubin), le g\u00e2tisme et la tristesse qui r\u00e8gnent d\u00e9j\u00e0 en Scandinavie comme dans un film d&rsquo;Alexander Payne (Nebraska) ou de Jim Jarmusch (Broken flowers). Borges s&rsquo;est gour\u00e9 : les grands anc\u00eatres vikings dot\u00e9 d&rsquo;un QI aussi fort que leur bras ont aussi pressenti la fin de l&rsquo;Histoire et des temps h\u00e9ro\u00efques. Le futur n&rsquo;est pas \u00e0 l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e, mais \u00e0 l&rsquo;EHPAD.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il suffit de ne pas mourir au combat et de ne pas servir de p\u00e2ture aux corbeaux (pour rester dans le ton). On lit la fin d&rsquo;Egill :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo; <em>Egil v\u00e9cut tr\u00e8s vieux mais en vieillissant il perdit sa vigueur et devint dur d&rsquo;oreille et mal voyant. Il souffrait aussi d&rsquo;une raideur dans les jambes<\/em> (chapitre 88, Livre de Poche, p. 273-274, traduction Torfi Tulinius). &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Pas de drakkar enflamm\u00e9 au coucher du soleil ? Le destin en Ehpad qui attend Biden, 500 millions de chinois et presque autant d&rsquo;europ\u00e9ens avant le jetage \u00e0 la poubelle pr\u00e9vu par Buzzati dans un texte c\u00e9l\u00e8bre (le K, toujours&hellip;) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Comme si cela ne suffisait pas, ce grand h\u00e9ros, provocateur, tueur et po\u00e8te est insult\u00e9 par la f\u00e9minine volaille encore d\u00e9pourvue de t\u00e9l\u00e9 &ndash; ambiance plus italienne que bergmanienne:<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo; <em>Un jour, Egil d\u00e9ambulait \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur de la maison quand il tr\u00e9bucha sur des pierres le long du mur. En le voyant tomber, des femmes qui se trouvaient l\u00e0 s&rsquo;esclaff\u00e8rent et lui dirent : &laquo; Tu es compl\u00e8tement fini, Egil, si tu ne vois plus ou tu mets les pieds et ne tiens plus sur tes jambes<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Alors Grim intervint : <\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo; <em>Les femmes se moquaient moins de nous quand nous \u00e9tions jeunes. Mais je suppose qu&rsquo;elles n&rsquo;ont plus gu\u00e8re \u00e0 nous reprocher notre galanterie<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Le pauvre \u00e0 qui il reste sa t\u00eate (il n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 vaccin\u00e9 par Pfizer) ajoute : <\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo; <em>Egil d\u00e9clama alors :<\/p>\n<p>Ma t\u00eate chauve chancelle.<\/p>\n<p>Je ne cesse de tomber.<\/p>\n<p>Ma verge est molle<\/p>\n<p>Et je n&rsquo;entends plus<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Ces vers s\u00e9v\u00e8res rappellent l&rsquo;ultime \u00e9mouvant roman rat\u00e9 du vieillard Gabriel Garcia Marquez : m\u00e9moires de mes putes tristes. Egill, qui n&rsquo;a pas lu Cic\u00e9ron (qui eut les mains et la t\u00eate coup\u00e9es), n&rsquo;a que faire de c\u00e9l\u00e9brer la sagesse venue avec l&rsquo;\u00e2ge (tu parles&#8230;). Deuxi\u00e8me insulte :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo; <em>Egil \u00e9tait devenu compl\u00e8tement aveugle. Un jour qu&rsquo;il faisait froid, il s&rsquo;approcha du feu pour se r\u00e9chauffer. La cuisini\u00e8re se dit fort \u00e9tonn\u00e9e qu&rsquo;un homme jadis aussi important tra&icirc;ne dans les jambes des gens et les emp\u00eache de travailler :<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&laquo; Ne me reproche pas de venir me r\u00e9chauffer aupr\u00e8s du feu, dit Egil. Sois gentille. Il y a assez d&rsquo;espace pour nous deux.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>&#8211; L\u00e8ve-toi, dit-elle, retourne \u00e0 ta place et ne nous emp\u00eache pas de faire notre travail<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>On admirera la cruelle neutralit\u00e9 de ce texte, digne de Flaubert pr\u00e9cis\u00e9ment (rappelons que la fille d&rsquo;Emma finit comme tout le monde alors &ndash; \u00f4 bon vieux temps ! &#8211; enfant-esclave \u00e0 l&rsquo;usine, mais qui a lu Madame Bovary ?) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Egil se leva, retourna \u00e0 son si\u00e8ge et r\u00e9cita ces vers :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo; <em>Aveugle, je me r\u00e9fugiai<\/p>\n<p>Pr\u00e8s du brasier,<\/p>\n<p>Implorant piti\u00e9 \u00e0 la servante<\/p>\n<p>Si grande est mon affliction<\/p>\n<p>L\u00e0 o&ugrave; se froncent mes sourcils.<\/p>\n<p>Nagu\u00e8re, le roi se d\u00e9lectait<\/p>\n<p>De mes vers et me faisait don<\/p>\n<p>De l&rsquo;or gard\u00e9 par les g\u00e9ants<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Apr\u00e8s c&rsquo;est au tour des jambes : <\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo; <em>Une autre fois encore, Egil s&rsquo;approcha du feu pour se r\u00e9chauffer et quelqu&rsquo;un lui demanda s&rsquo;il avait froid aux jambes, en lui recommandant de ne pas les \u00e9tirer trop pr\u00e8s des flammes : &laquo; Je le ferais volontiers, dit Egil, mais j&rsquo;ai du mal \u00e0 guider mes jambes maintenant que je ne vois plus. La c\u00e9cit\u00e9 est bien p\u00e9nible. <\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>Alors Egil d\u00e9clama la strophe suivante :<\/p>\n<p>Qu&rsquo;il me semble long<\/p>\n<p>Le temps qui passe<\/p>\n<p>Quand je gis seul,<\/p>\n<p>Vieil homme s\u00e9nile,<\/p>\n<p>Sur mon lit de plumes.<\/p>\n<p>Mes jambes sont comme<\/p>\n<p>Deux veuves frigides,<\/em><\/p>\n<p>Qui veulent qu&rsquo;on les r\u00e9chauffe&#8230; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Ces vers sublimes sont dignes de cette plus grande des sagas, un des sobres et puissants textes du monde. Qui gagnerait \u00e0 \u00eatre relu. Egil a d\u00e9couvert le fardeau non pas de l&rsquo;homme blanc mais de la personnalit\u00e9 (Pearson, le Tocqueville australien, voyez mon texte) ;  Shakespeare parlera aussi de cette deuxi\u00e8me enfance dans la terrible tirade de Jacques, dans Comme il vous plaira. Sans dents, sans yeux, sans anything&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le grand admirateur des vikings (Borges donc) mourut aveugle et bien vieux en Suisse, comme un bon Nabokov ou Hermann Hesse. Le futur n&rsquo;est plus de ce monde, qui a allong\u00e9 la dur\u00e9e de la vieillesse, pas de vie (Carrel). <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cela m&rsquo;amuse de voir qu&rsquo;on se tourmente tous pour de la vaine g\u00e9opolitique quand ce qui nous attend, quand notre seul futur certain c&rsquo;est ce qui vit Egil, po\u00e8te-guerrier jadis abonn\u00e9 aux plus grands exploits. <\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:1.25em;\"><strong>Sources <\/strong><\/h3>\n<\/p>\n<p><p>La saga d&rsquo;Egil, (Livre de Poche, p. 273-274, traduction Torfi Tulinius). <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Borges, obras completas<\/p>\n<\/p>\n<p><p><a href=\"https:\/\/lecourrierdesstrateges.fr\/2022\/12\/13\/charles-pearson-et-le-devenir-socialiste-nihiliste-des-occidentaux-par-nicolas-bonnal\/\">https:\/\/lecourrierdesstrateges.fr\/2022\/12\/13\/charles-pearson-et-le-devenir-socialiste-nihiliste-des-occidentaux-par-nicolas-bonnal\/<\/a><\/p>\n<\/p>\n<p><p><a href=\"https:\/\/lecourrierdesstrateges.fr\/2022\/12\/13\/charles-pearson-et-le-devenir-socialiste-nihiliste-des-occidentaux-par-nicolas-bonnal\/\">https:\/\/lecourrierdesstrateges.fr\/2022\/12\/13\/charles-pearson-et-le-devenir-socialiste-nihiliste-des-occidentaux-par-nicolas-bonnal\/<\/a><\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La Saga d&rsquo;Egil et le destin du viking en Ehpad C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9tonnant th\u00e9ologien Jorge-Luis Borges qui dit que les vikings ont invent\u00e9 la litt\u00e9rature europ\u00e9enne et que c&rsquo;est un Normand, Flaubert, qui liquide cette litt\u00e9rature &ndash; dans Bouvard et P\u00e9cuchet (on y reviendra). 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