{"id":81491,"date":"2025-03-21T10:12:43","date_gmt":"2025-03-21T10:12:43","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2025\/03\/21\/de-man-et-la-liquidation-des-hommes-actuels\/"},"modified":"2025-03-21T10:12:43","modified_gmt":"2025-03-21T10:12:43","slug":"de-man-et-la-liquidation-des-hommes-actuels","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2025\/03\/21\/de-man-et-la-liquidation-des-hommes-actuels\/","title":{"rendered":"De Man et la liquidation des hommes actuels"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\"><strong>De Man et la liquidation des hommes actuels<\/strong><\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Les r\u00e9actions au contre notre bon vieux monde moderne sont venues d&rsquo;abord des grands penseurs catholiques et des rousseauistes (dixit Francis Fukuyama qui a bien raison). Puis elles ont gagn\u00e9 les rangs des scientifiques, des historiens, des sociologues, avant finalement de ne plus int\u00e9resser personne. C&rsquo;est entre 1920 et 1970 que les plus int\u00e9ressantes r\u00e9flexions ont \u00e9t\u00e9 faites avec des noms comme Rostand, Ellul, J\u00fcnger, Duhamel, Onimus, Soljenitsyne&#8230; J&rsquo;ai un faible surtout pour Mumford et Huizinga, qui a bien soulign\u00e9 l&rsquo;effarant d\u00e9clin du sport \u00e0 notre \u00e9poque dans son classique Homo Ludens. Depuis, plus rien ou presque, ou l&rsquo;expression marginale d&rsquo;une pens\u00e9e souvent trop verbeuse. L&rsquo;Angleterre ne fut pas en reste avec Chesterton, Belloc, et un auteur moins connu, Arthur Penty, th\u00e9oricien de la r\u00e9volution m\u00e9di\u00e9vale et du retour des guildes m\u00e9di\u00e9vales !<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La r\u00e9flexion sur les masses, celle de Canetti ou d&rsquo;Ortega Y Gasset, est souvent riche de promesses. Ortega voit poindre cet homme-masse qui ne demande qu&rsquo;\u00e0 s&rsquo;assembler, qu&rsquo;\u00e0 s&rsquo;agr\u00e9ger aux autres au supermarch\u00e9, au stade ou bien ailleurs. Vassili Grossman voit dans la physique quantique l&rsquo;expression du fascisme politique de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du si\u00e8cle \u00e9coul\u00e9 (comme c&rsquo;est loin d\u00e9j\u00e0 tout \u00e7a !). Les critiques venues de gauche ou de droite se ressemblent beaucoup et ont valu \u00e0 leurs auteurs bien des critiques. Aujourd&rsquo;hui il est recommand\u00e9 d&rsquo;encenser le syst\u00e8me.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>J&rsquo;ai red\u00e9couvert Henri de Man, un penseur belge qui publia en 1952 un excellent livre sur l&rsquo;&Egrave;re des masses. A l&rsquo;\u00e9poque de Lady Gaga et du buteur Messi, il me para&icirc;t bon de relire cet ouvrage qui montre que, comme toujours, notre bon vieux monde moderne est un sacr\u00e9 truqueur : il fait croire qu&rsquo;il \u00e9volue alors qu&rsquo;il fait du surplace, recyclant et remixant les m\u00eames fadaises. Je revoyais hier De sang-froid du tr\u00e8s bon Richard Brooks, adapt\u00e9 en 1967 de Truman Capote ; il montre qu&rsquo;Hollywood recycle tout le temps ses classiques, avec en toile de fond l&rsquo;assassin psychopathe, la police scientifique, l&rsquo;espace gris et d\u00e9shumanis\u00e9, et ne fait quasiment rien d&rsquo;autre. M\u00eame les zombis finalement si \u00e0 la mode datent des ann\u00e9es 60&hellip; Henri de Man souligne comme d&rsquo;autres avant lui, y compris am\u00e9ricains d&rsquo;ailleurs (Edgar Poe, Sinclair Lewis), l&rsquo;am\u00e9ricanisation de l&rsquo;homme moderne.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; C&rsquo;est cependant dans ce pays qu&rsquo;on voit le plus clairement comment, du point de vue technologique, la masse est le produit de la m\u00e9canisation ; du point de vue \u00e9conomique, celui de la standardisation ; du point de vue sociologique, celui de l&rsquo;entassement et du point de vue politique, celui de la d\u00e9mocratie. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Il n&rsquo;y a aucun cadeau \u00e0 faire \u00e0 la d\u00e9mocratie moderne, je dis bien aucun. C&rsquo;est un r\u00e9gime plut\u00f4t plus m\u00e9phitique qu&rsquo;un autre, qui correspond bien \u00e0 cette homog\u00e9n\u00e9isation ou pour mieux dire pasteurisation de l&rsquo;humanit\u00e9 moderne ; on a parl\u00e9, Bernanos surtout, de la robotisation de l&rsquo;homme d\u00e9mocratique moderne. Evoquons plut\u00f4t la standardisation et l&rsquo;entassement. Je repense aussi au chef-d&rsquo;&oelig;uvre de Welles, le Proc\u00e8s, tourn\u00e9 en 1962 \u00e0 Paris et en Croatie communiste et m\u00eame titiste). <\/p>\n<\/p>\n<p><p>De Man \u00e9crit \u00e0 ce sujet :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; De nombreux employ\u00e9s de bureau n&rsquo;ont jamais p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans une salle des machines ni vu une machine-outil, mais leur vie n&rsquo;en est pas moins m\u00e9canis\u00e9e \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame. Plut\u00f4t que le travailleur de l&rsquo;industrie, l&#8217;employ\u00e9 peut m\u00eame \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme le prototype de l&rsquo;homme de masse moderne. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>On attend toujours de voir un robot transform\u00e9 en \u00eatre humain. De Man voit, lui, qu&rsquo;il est plus facile de transformer l&rsquo;\u00eatre humain en machine, et il \u00e9crit d&rsquo;ailleurs \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque du tr\u00e8s grand et pessimiste penseur et ing\u00e9nieur am\u00e9ricain Lewis Mumford (celui qui voyait l&rsquo;espace de la terre se recouvrir de d\u00e9tritus urbains, et de rien d&rsquo;autre) :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; C&rsquo;est la machine sociale tout enti\u00e8re qui, telle un rouleau compresseur g\u00e9ant, \u00e9crase et uniformise son mode de vie personnel et le standardise lui-m\u00eame comme s&rsquo;il \u00e9tait le produit d&rsquo;une \u00e9norme machine invisible. On ne peut m\u00eame pas dire qu&rsquo;il faut aller dans les usines pour voir des robots : il suffit de se repr\u00e9senter un instant le cadre dans lequel se d\u00e9roule la vie du citadin moderne pour conclure que nous sommes tous des robots \u00e0 un titre quelconque. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>De Man voit aussi l&rsquo;homog\u00e9n\u00e9isation frapper les esprits gr\u00e2ce aux m\u00e9dias de masse et \u00e0 l&rsquo;adoration du sport ou du people. Il parle de sa vision de pavillons de banlieue et leur audition, \u00e0 ces habitants qu&rsquo;il croyait bien log\u00e9s, d&rsquo;une seule \u00e9mission :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; Tous les habitants de ces maisons particuli\u00e8res \u00e9coutaient en m\u00eame temps la m\u00eame retransmission. Je fus pris de cette angoisse&hellip; Aujourd&rsquo;hui ce sont les informations qui jouent ce r\u00f4le par la mani\u00e8re dont elles sont choisies et pr\u00e9sent\u00e9es, par la r\u00e9p\u00e9tition constante des m\u00eames formules et surtout par la force suggestive concentr\u00e9e dans les titres et les manchettes. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Le mot de suggestion est utilis\u00e9 \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque par Julius Evola dans l&rsquo;Homme au milieu des ruines. Le monde moderne et sa puissance suggestive&hellip; Sega c&rsquo;est plus fort que toi.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>De Man souligne l&rsquo;entropie intellectuelle g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e li\u00e9e \u00e0 la recherche bien s&ucirc;r du plus petit d\u00e9nominateur commun :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; Les pauvres essaient comme par le pass\u00e9 d&rsquo;imiter les riches ; mais, \u00e9tant donn\u00e9 que les riches eux-m\u00eames deviennent sans cesse plus vulgaires, ce r\u00e9sultat final ne s&rsquo;en ram\u00e8ne pas moins \u00e0 un progr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 de la vulgarit\u00e9&hellip; Le d\u00e9faut de contact personnel entre les entreprises industrielles et une masse de consommateurs anonymes accro&icirc;t encore la tendance \u00e0 viser plut\u00f4t trop bas que trop haut en cherchant \u00e0 aller, par principe, aussi loin que possible dans le sens suppos\u00e9 du go&ucirc;t de la couche inf\u00e9rieure. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Un peu \u00e0 la mani\u00e8re de C\u00e9line dans son Voyage, De Man plonge dans une vision vertigineuse de la nullit\u00e9 de la vie moderne, du quotidien, comme disait Lefebvre :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo; L&rsquo;expression sociologique de cette v\u00e9rit\u00e9 est le sentiment de nullit\u00e9 qui s&#8217;empare de l&rsquo;homme d&rsquo;aujourd&rsquo;hui lorsqu&rsquo;il comprend quelle est sa solitude, son abandon, son impuissance en pr\u00e9sence des forces anonymes qui poussent l&rsquo;\u00e9norme machine sociale vers un but inconnu. D\u00e9racin\u00e9s, d\u00e9shumanis\u00e9s, dispers\u00e9s, les hommes de notre \u00e9poque se trouvent, comme la terre dans l&rsquo;univers copernicien, arrach\u00e9s \u00e0 leur axe et, de ce fait, priv\u00e9s de leur \u00e9quilibre. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Mais non : comme le pr\u00e9voyait Debord, Nietzsche ou Dosto\u00efevski, les hommes ont bien dig\u00e9r\u00e9 tout cela et ils se sont tr\u00e8s bien adapt\u00e9s ! Comme disait Ambroise, le fils d&rsquo;un vieil ami, on les chips et la t\u00e9l\u00e9 !<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Henri de Man, L&rsquo;&Egrave;re des masses. Traduit par M. Delmas.<\/p>\n<\/p>\n<p><p><a href=\"http:\/\/www.uqac.ca\/Classiques_des_sciences_sociales\/\">http:\/\/www.uqac.ca\/Classiques_des_sciences_sociales\/<\/a><\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De Man et la liquidation des hommes actuels Les r\u00e9actions au contre notre bon vieux monde moderne sont venues d&rsquo;abord des grands penseurs catholiques et des rousseauistes (dixit Francis Fukuyama qui a bien raison). Puis elles ont gagn\u00e9 les rangs des scientifiques, des historiens, des sociologues, avant finalement de ne plus int\u00e9resser personne. 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