{"id":81555,"date":"2025-05-07T09:34:36","date_gmt":"2025-05-07T09:34:36","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2025\/05\/07\/douglas-sirk-et-le-genie-medieval-du-melo-americain\/"},"modified":"2025-05-07T09:34:36","modified_gmt":"2025-05-07T09:34:36","slug":"douglas-sirk-et-le-genie-medieval-du-melo-americain","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2025\/05\/07\/douglas-sirk-et-le-genie-medieval-du-melo-americain\/","title":{"rendered":"Douglas Sirk et le g\u00e9nie m\u00e9di\u00e9val du m\u00e9lo am\u00e9ricain"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\"><strong>Douglas Sirk et le g\u00e9nie m\u00e9di\u00e9val du m\u00e9lo am\u00e9ricain<\/strong><\/h2>\n<\/p>\n<blockquote>\n<p><p><em>Le vent du matin souffle \u00e0 jamais, le po\u00e8me de la cr\u00e9ation est ininterrompu ; mais rares sont les oreilles qui l&rsquo;entendent<\/em> (Thoreau)&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Douglas Sirk est l&rsquo;auteur des plus grands m\u00e9los de l&rsquo;histoire du cin\u00e9ma. N\u00e9 en Allemagne de parents danois, il quitte son pays, mais en 1937 seulement. Il tournera des films de toutes sortes, assez oubli\u00e9s. Curieusement sa carri\u00e8re, comme celle d&rsquo;autres cin\u00e9astes, ne stup\u00e9fie vraiment l&rsquo;amateur de grand cin\u00e9ma que durant quelques ann\u00e9es. Il s&rsquo;agit de cinq \u00e0 six ans, pendant les merveilleuses ann\u00e9es Eisenhower qui sont pour moi comme un dernier rayon de soleil cin\u00e9philique ; il s&rsquo;agit donc de m\u00e9los traitant de sujets domestiques et assez f\u00e9minins, avec entre autres deux acteurs f\u00e9tiches, Jane Wyman, deuxi\u00e8me femme de Reagan, et Rock Hudson, alors au sommet de sa virile beaut\u00e9 et de sa fragilit\u00e9 cach\u00e9e. Apr\u00e8s, Sirk ne fera plus rien ou presque ; comme Huston, Ford ou Walsh. Comme Hitchcock ou comme Hawks vieillissant. La fin d&rsquo;Eisenhower, c&rsquo;est la fin du cin\u00e9ma dor\u00e9 am\u00e9ricain.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les histoires de Sirk sont toujours banales. Si ce n&rsquo;est pas lui qui les dirige, cela donne un navet dans le cadre des remakes de Fassbinder ou plus pr\u00e8s de nous, Ozon. Le monde est fait de gens normaux, il est \u00e0 l&rsquo;eau de rose, la femme est veuve ou souffre fort, on a des confidentes frustr\u00e9es, des milliardaires \u00e9go\u00efstes et obs\u00e9d\u00e9s d&rsquo;horreur sportive, des filles de riches nymphomanes, des fils de riches alcooliques, tout un tas de trivialit\u00e9s depuis longtemps recycl\u00e9es dans les soaps et les feuilletons les plus us\u00e9s et fatigants.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais la trivialit\u00e9 n&rsquo;est qu&rsquo;apparente. Sirk est un g\u00e9nie chr\u00e9tien du cin\u00e9ma, au sens ou le christianisme et surtout l&rsquo;&Eacute;vangile, qui, pour sauver nos \u00e2mes de haute lutte, transfigure la r\u00e9alit\u00e9 domestique d&rsquo;une situation, les noces de Cana, l&rsquo;Annonciation, la prestation de soins, etc. Sirk aussi impose un cin\u00e9ma d\u00e9cal\u00e9 de r\u00e9demption. Voyez Hudson passer du r\u00f4le d&rsquo;ennuyeux sportsman \u00e0 celui de grand m\u00e9decin dans l&rsquo;Obsession. Si l&rsquo;on devait r\u00e9sumer ce cin\u00e9ma de splendeur de l&rsquo;\u00e2me humaine et de transcendance polychromique, festival goeth\u00e9en et gothique de la magie des couleurs en cin\u00e9mascope, on devrait alors parler la phrase imperturbable de Thoreau :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce qu&rsquo;il faut aux hommes, ce n&rsquo;est pas quelque chose avec quoi faire, mais quelque chose \u00e0 faire, ou plut\u00f4t quelque chose \u00e0 \u00eatre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette recherche, ce quelque chose \u00e0 \u00eatre, est le fait des auteurs qui ont inspir\u00e9 Sirk ; l&rsquo;un, celui qui a \u00e9crit la surprenante obsession magnifique, \u00e9tait un pasteur luth\u00e9rien dans l&rsquo;Am\u00e9rique profonde. Le film a d&rsquo;ailleurs \u00e9t\u00e9 film\u00e9 deux fois, comme l&rsquo;autre plus grand m\u00e9lo du cin\u00e9ma am\u00e9ricain, Elle et lui, de l&rsquo;immense irlandais catholique McCarey.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La beaut\u00e9 de la Cr\u00e9ation c\u00e9l\u00e9br\u00e9e par Sirk passe par un sensationnel traitement des couleurs (g\u00e9nial Russell Metty, prim\u00e9 aux oscars, mais pour Spartacus), digne d&rsquo;un vitrail de cath\u00e9drale ou des ma&icirc;tres allemands D\u00fcrer et Altdorfer, par une musicalit\u00e9 g\u00e9niale parfois inspir\u00e9e de Chopin ou du romantisme allemand, par aussi un montage a\u00e9rien, et par une direction d&rsquo;acteurs merveilleuse de sensibilit\u00e9, de d\u00e9licatesse et de duret\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Vous croyez avoir vu un type arriver en voiture. Pourtant, voyez le d\u00e9but d&rsquo;&Eacute;crit sur du vent, avec un Robert Stack bourr\u00e9 arrivant p\u00e9taradant au milieu des derricks de p\u00e9trole expressionnistes et violets dans un roadster jaune qui humilie tout ce qui se fait maintenant. L\u00e0, vous d\u00e9couvrez, l\u00e0 vous voyez enfin ce que peut \u00eatre, ce que doit \u00eatre le cin\u00e9ma ; une flamboyance. Il y a la m\u00eame diff\u00e9rence entre un film actuel et le cin\u00e9ma de Sirk qu&rsquo;entre le parking d&rsquo;un centre commercial et la cath\u00e9drale de Reims. C&rsquo;est pourtant de l&rsquo;architecture dans les deux cas. Sirk nous r\u00e9v\u00e8le l&rsquo;\u00e9mouvante beaut\u00e9 oubli\u00e9e sous la m\u00e9diocrit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je donnerais donc \u00e0 voir trois films, sainte trinit\u00e9 des films m\u00e9lodramatiques, Obsession magnifique, &Eacute;crit sur du vent et bien s&ucirc;r Tout ce que le ciel permet. Le jardinier Hudson inspir\u00e9 par Thoreau ram\u00e8ne \u00e0 la vie une veuve (Jane Wyman, \u00e9pouse Reagan pour un temps) qui va \u00eatre tu\u00e9e par son milieu affairiste et sa&hellip; t\u00e9l\u00e9vision pr\u00e9sent\u00e9e comme l&rsquo;outil de compagnie pour la femme veuve et surtout divorc\u00e9e. Sirk avait tout pr\u00e9vu &ndash; comme Tex Avery !<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le film proc\u00e8de lentement, m\u00eame s&rsquo;il est court ; tous les chefs d&rsquo;&oelig;uvre sont \u00e0 la fois in\u00e9puisables et brefs. Il est un conte parfait. La solitude ; la d\u00e9claration d&rsquo;amour ; l&rsquo;amour impossible ; la r\u00e9conciliation. Les arbres symboliques ont ici leur r\u00f4le et c&rsquo;est Rock Hudson qui explique leur symbolisme. L&rsquo;amour qui vient est d&rsquo;une puret\u00e9 totale. Il d\u00e9fie la soci\u00e9t\u00e9 mais dans un sens chr\u00e9tien, pas dans le sens mondain et lucif\u00e9rien d&rsquo;aujourd&rsquo;hui. Faire du fric en montrant du sexe est si simple ; mais inspirer l&rsquo;humain en r\u00e9v\u00e9lant son \u00e2me ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est la splendeur, c&rsquo;est le joyau du cin\u00e9ma, \u00e0 voir trois mille fois dans sa vie au lieu de rester plant\u00e9 et connect\u00e9 trente mille heures durant devant n&rsquo;importe quoi. Godard a tr\u00e8s bien parl\u00e9 de Sirk et de son m\u00e9di\u00e9valisme, et il a raison.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Car Douglas Sirk, c&rsquo;est la r\u00e9v\u00e9lation m\u00e9di\u00e9vale au cin\u00e9ma. En voyant Sirk, aurait dit Philip K. Dick, vous saurez si vous \u00eates vivant ou si vous \u00eates mort&hellip; c&rsquo;est le m\u00e9lo, disais-je, comme \u00e9vangile de la r\u00e9alit\u00e9 moderne.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et pour compl\u00e9ter notre Douglas Sirk, prenons un peu de Thoreau par les cornes alors : <\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo; <em>&Agrave; mon imagination elle conservait au cours de la journ\u00e9e plus ou moins de ce caract\u00e8re auroral, me rappelant certaine maison sur une montagne, que j&rsquo;avais visit\u00e9e l&rsquo;ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente. C&rsquo;\u00e9tait, celle-ci, une case expos\u00e9e au grand air, non pl\u00e2tr\u00e9e, faite pour recevoir un dieu en voyage, et o&ugrave; pouvait une d\u00e9esse laisser sa robe tra&icirc;ner. Les vents qui passaient au-dessus de mon logis, \u00e9taient de ceux qui courent \u00e0 la cime des monts, porteurs des accents bris\u00e9s, ou des parties c\u00e9lestes seulement, de la musique terrestre. Le vent du matin souffle \u00e0 jamais, le po\u00e8me de la cr\u00e9ation est ininterrompu ; mais rares sont les oreilles qui l&rsquo;entendent. L&rsquo;Olympe n&rsquo;est partout que la capsule de la terre<\/em>&hellip;. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Douglas Sirk et le g\u00e9nie m\u00e9di\u00e9val du m\u00e9lo am\u00e9ricain Le vent du matin souffle \u00e0 jamais, le po\u00e8me de la cr\u00e9ation est ininterrompu ; mais rares sont les oreilles qui l&rsquo;entendent (Thoreau)&hellip; Douglas Sirk est l&rsquo;auteur des plus grands m\u00e9los de l&rsquo;histoire du cin\u00e9ma. 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