{"id":82323,"date":"2026-10-29T00:00:00","date_gmt":"2026-10-28T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2026\/10\/29\/de-machiavel-a-talleyrand\/"},"modified":"2026-10-29T00:00:00","modified_gmt":"2026-10-28T22:00:00","slug":"de-machiavel-a-talleyrand","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2026\/10\/29\/de-machiavel-a-talleyrand\/","title":{"rendered":"De Machiavel \u00e0 Talleyrand"},"content":{"rendered":"<p>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;<\/p>\n<h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\"><strong>De Machiavel \u00e0 Talleyrand<\/strong><\/h2>\n<blockquote>\n<p>&bull; Curieusement pr\u00e9sent\u00e9 de cette fa\u00e7on ambigu, un livre <em>&laquo; \u00e0 vrai dire peu remarquable, de Peter Sloterdijk, l&rsquo;un des philosophes vivants les plus connus au monde<\/em> &raquo;, s&rsquo;interroge sur l&rsquo;existence <strong>des \u00ab\u00a0Princes\u00a0\u00bb machiav\u00e9lesques de notre temps.<\/strong> &bull; Ou encore : &laquo;<em> Les grands hommes au temps des gens ordinaires<\/em> &raquo;. &bull; Nos d\u00e9mocraties <strong>n&rsquo;en sortent pas grandies<\/strong>. &bull; Pour notre compte, Nous nous attachons, pour le bonheur de notre nostalgie, \u00e0 un cas passionnant : qui, <strong>de Napol\u00e9on ou de Talleyrand<\/strong>, est le premier Prince des temps modernes<em> ?<\/em><\/p>\n<p><em>_________________________<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p><\/p>\n<p>C&rsquo;est un texte int\u00e9ressant, &mdash; <a href=\"https:\/\/www.ariannaeditrice.it\/articoli\/gli-eredi-del-pri...\">ci-dessous<\/a>, de Marcello Veneziani  (<a href=\"http:\/\/euro-synergies.hautetfort.com\/archive\/2026\/10\/21\/les-heritiers-du-prince-parmi-les-ruines-de-la-democratie.html\">traduction<\/a>),  &mdash; mais avec des remarques \u00e9tranges qui attirent le regard et aiguisent le commentaire. L&rsquo;auteur nous pr\u00e9sente un livre dont il ne pense pas grand-bien, mais qu&rsquo;il juge int\u00e9ressant et original par le th\u00e8me. On lui c\u00e8de la plume, cela sera plus s&ucirc;r, l\u00e0 o&ugrave; il encha&icirc;ne sur une \u00ab\u00a0r\u00e9v\u00e9lation\u00a0\u00bb sur maquelle on reviendra plus loin :<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p>&laquo; <em>Cette double \u00ab\u00a0r\u00e9v\u00e9lation\u00a0\u00bb se d\u00e9gage d&rsquo;un livre, \u00e0 vrai dire peu remarquable, de Peter Sloterdijk, l&rsquo;un des philosophes vivants les plus connus au monde, publi\u00e9 en Italie par Raffaello Cortina: &lsquo;Le Prince et ses h\u00e9ritiers&rsquo;. Avec un sous-titre aussi s\u00e9duisant que le titre: &lsquo;Les grands hommes au temps des gens ordinaires&rsquo;. La couverture est elle aussi s\u00e9duisante, avec Donald Trump dans les habits d&rsquo;un prince de la Renaissance<\/em>&#8230; &raquo;<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>On a compris que l&rsquo;on parle de notre cher \u00ab\u00a0Nicolas\u00a0\u00bb (comme l&rsquo;on dit \u00ab\u00a0Jean-Jacques\u00a0\u00bb entre intellectuels, pour parler de Rousseau). Nous savons bien, nous autres intellectuels en souffrance, avant m\u00eame de lire notre texte que nous sommes en train d&rsquo;\u00e9crire, qu&rsquo;il s&rsquo;agit de Machiavel.<\/p>\n<p>Mais brisons l\u00e0 pour en venir \u00e0 la premi\u00e8re question : mais qui \u00e9tait \u00ab\u00a0Le Prince\u00a0\u00bb auquel Nicolas s&rsquo;adresse ? Justement, on a vaticin\u00e9 l\u00e0-dessus, avec plus ou moins de fortune. La    v\u00e9rit\u00e9 nous est donc aussit\u00f4t r\u00e9v\u00e9l\u00e9e :<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p>&laquo; <em>Mais qui \u00e9tait v\u00e9ritablement le Prince de Nicolas Machiavel? Ce n&rsquo;\u00e9tait pas Laurent de M\u00e9dicis, qui r\u00e9gnait \u00e0 son \u00e9poque, et ce n&rsquo;\u00e9tait pas non plus C\u00e9sar Borgia, le duc Valentino, en lequel le secr\u00e9taire florentin avait pourtant plac\u00e9 ses espoirs. C&rsquo;\u00e9tait, \u00e0 la surprise g\u00e9n\u00e9rale, son p\u00e8re, le pape Borgia &mdash; avec ou sans accent final sur le a (papa, Pape et pap\u00e0, P\u00e8re)&mdash;, c&rsquo;est-\u00e0-dire Alexandre VI, qui poss\u00e9dait le cynisme et la ruse, le charisme et la cruaut\u00e9 du Prince; et, bien qu&rsquo;il f&ucirc;t le Pasteur du Bien, il savait &laquo;entrer dans le mal&raquo;, comme le disait Machiavel, et connaissait le chemin de l&rsquo;enfer. Comme lui, son successeur Jules II fut machiav\u00e9lique<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette \u00e9nigme r\u00e9solue, et non sans ajouter l&rsquo;une ou l&rsquo;autre \u00ab\u00a0r\u00e9v\u00e9lation\u00a0\u00bb qui n&rsquo;en est pas une sauf pour nous (notamment la proximit\u00e9 des conceptions horriblement pessimistes de la nature humaine de Saint-Augustin et de Machiavel), on passe sur les diverses conditions qui soutiennent la dignit\u00e9 du Prince dans les temps pass\u00e9s, &mdash; &laquo; <em>le charisme d&rsquo;une tradition<\/em> [ou] <em>l&rsquo;Oint du Seigneur<\/em> &raquo;, &mdash; et l&rsquo;on en vient \u00e0 la question : qui sont les Princes modernes ? L&rsquo;auteur aboutira tentativement mais sans surprise aux &laquo; <em>autocrates Poutine et Xi Jinping, mais aussi Erdogan et Modi<\/em> &raquo;.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est pas pour nous le plus int\u00e9ressant. Le passage qui doit nous arr\u00eater est celui qui s&rsquo;arr\u00eate \u00e0 personnage historique qui transposa la figure et la stature du Prince dans l&rsquo;\u00e8re moderne. Ce qui para&icirc;trait in\u00e9luctable mais ne l&rsquo;est pas pour nous, c&rsquo;est \u00e9videmment Napol\u00e9on Bonaparte :<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p>&laquo; <em>Et quel fut le prototype du Prince moderne, autrement dit celui qui transposa \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque moderne le chef machiav\u00e9lien? Napol\u00e9on Bonaparte, fils d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 de la R\u00e9volution et p\u00e8re involontaire de la Restauration. Il fut le premier C\u00e9sar moderne, le premier roi sans dynastie, le premier des autocrates modernes et des \u00ab\u00a0putschistes\u00a0\u00bb; des dirigeants, des chefs et des F\u00fchrer du XX si\u00e8cle s&rsquo;inspir\u00e8rent de lui.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour nous, il y a l\u00e0 une erreur fondamentale. Le v\u00e9ritable Prince de la p\u00e9riode fut un homme qui v\u00e9cut avec Bonaparte et pour Bonaparte, puis qui s&rsquo;opposa et triompha de Napol\u00e9on : le Prince de B\u00e9n\u00e9vent, que Louis XVIII aurait aim\u00e9 voir se transformer en \u00ab\u00a0h\u00e9ritier des P\u00e9rigord du nom de sa famille aussi vieille et prestigieuse  que les Bourbons\u00a0\u00bb, et rebaptis\u00e9 en \u00ab\u00a0Prince de Talleyrand\u00a0\u00bb. Cela eut \u00e9t\u00e9 rendre hommage (Louis XVIII ne l&rsquo;aimait pourtant pas) au plus prestigieux des P\u00e9rigord.<\/p>\n<h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\"><strong>Le ma&icirc;tre de Napol\u00e9on<\/strong><\/h3>\n<p>L&rsquo;un des plus r\u00e9cents livres sur Talleyrand est bien entendu d&rsquo;un historien anglais, David Lawday, &mdash; nous avons souvent salu\u00e9 l&rsquo;int\u00e9r\u00eat et l&rsquo;admiration des historiens anglais pour Talleyrand. Son titre est r\u00e9v\u00e9lateur pour notre propos :<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p>&laquo; <em>Talleyrand, le ma&icirc;tre de Napol\u00e9on<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Lawday (2020 en traduction fran\u00e7aise) r\u00e9pondait et compl\u00e9tait, \u00e0 presque un si\u00e8cle de distance, un autre historien anglais, Duff Cooper (1936) :<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p>&laquo; <em>Talleyrand, un seul ma&icirc;tre, la France<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Lawday offre une magnifique description des relations entre Napol\u00e9on Bonaparte et Talleyrand, dont les destins ont \u00e9t\u00e9 intimement li\u00e9s. Il en restitue une fine analyse psychologico-politique, les deux hommes \u00e9prouvant l&rsquo;un pour l&rsquo;autre une m\u00eame dualit\u00e9  paradoxale presque jusqu&rsquo;au bout de leur existence : un m\u00e9lange de haine (sans violence du c\u00f4t\u00e9 de Talleyrand) et de fascination (m\u00eal\u00e9e d&rsquo;un v\u00e9ritable respect amoureux). Mais des deux, et malgr\u00e9 la diff\u00e9rence d&rsquo;autorit\u00e9 politique, c&rsquo;est Talleyrand qui l&#8217;emporta. Napol\u00e9on, lui, malgr\u00e9 ses multiples fureurs, n&rsquo;oublia jamais de penser \u00e0 ses d\u00e9faites (en l&rsquo;absence de Talleyrand r\u00e9pudi\u00e9 de sa fonction de ministre des affaires \u00e9trang\u00e8res) en soupirant \u00ab\u00a0Ah, si Talleyrand avait \u00e9t\u00e9 l\u00e0\u00a0\u00bb. Ce fut son leitmotiv lors de l&rsquo;affreuse d\u00e9route de Russie dont il ne doutait pas que Talleyrand l&rsquo;aurait amoindrie jusqu&rsquo;\u00e0 un retrait en bon ordre en n\u00e9gociant une paix avec le tsar Alexandre.<\/p>\n<p>Pour en revenir \u00e0 notre sujet, il nous appara&icirc;t clairement que, des deux, Talleyrand fut le Prince de Machiavel. Habile, impassible et ma&icirc;tre de lui-m\u00eame, d&rsquo;une capacit\u00e9 analytique superbe, grand mondain utilisant ses agapes pour convaincre les rois et les empereurs dans des conversations de salon, corrompu fortun\u00e9 et corrupteur sans rien c\u00e9der jamais sur l&rsquo;esprit, intuitif, cynique et sans piti\u00e9 quand il le fallait, opportuniste et pragmatique, il fut pourtant guid\u00e9 par des principes constants qui le d\u00e9passaient et qu&rsquo;ils respectaient, et qui renouvelaient les soutiens transcendants des Princes du temps de Machiavel : la paix par tous les moyens et exigeant \u00ab\u00a0pour le bien de l&rsquo;Europe\u00a0\u00bb une France r\u00e9nov\u00e9e et redevenue elle-m\u00eame dans ses fronti\u00e8res souveraines apr\u00e8s la temp\u00eate r\u00e9volutionnaire et napol\u00e9onienne. Napol\u00e9on, lui, ne croyait qu&rsquo;en lui-m\u00eame, en son ambition, en sa gloire et en la conqu\u00eate du monde. D\u00e8s 1802 (paix d&rsquo;Amiens) et 1805 (Austerlitz), Talleyrand s&rsquo;opposa \u00e0 toutes les entreprises de Napol\u00e9on, d&rsquo;une mani\u00e8re feutr\u00e9e, indirecte, d&rsquo;une logique allant jusqu&rsquo;au lyrisme mais d&rsquo;une fermet\u00e9 impitoyable (jusqu&rsquo;aux plus petites notes sans grande importance, tous les \u00e9crits qu&rsquo;il adressait \u00e0 l&rsquo;Empereur \u00e9taient dans une langue admirable qui fascinait Napol\u00e9on).<\/p>\n<p>Napol\u00e9on fut un immense et g\u00e9nial guerrier mais un faux-Prince. Il est vrai, comme le sugg\u00e8re le sous-titre du livre de Sloterdijk sur &laquo; <em>Les grands hommes au temps des gens ordinaires<\/em> &raquo;, que les grands hommes d&rsquo;aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;il \u00e9num\u00e8re n&rsquo;ont pas la hauteur et la grandeur du Prince de Machiavel. Il n&#8217;emp\u00eache, les noms cit\u00e9s sont ceux qui s&rsquo;en rapprochent le plus. Aucun n&rsquo;est n\u00e9 d&rsquo;une d\u00e9mocratie lib\u00e9rale, ce qui permet de mesurer notre d\u00e9cadence et notre effondrement.<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p>&laquo; <em>Nous restons ainsi enlac\u00e9s \u00e0 un fantoche, tandis que la politique agonise, que le peuple oscille entre m\u00e9contentement et d\u00e9sertion, et que la vie se trouve ailleurs &mdash; tout comme le pouvoir<\/em>. &raquo;<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Adieu Machiavel&#8230; A plus tard peut-\u00eatre, et \u00ab\u00a0ailleurs\u00a0\u00bb dans le temps, dans l&rsquo;espace et dans les espritq.<\/p>\n<h4><em>dedefensa.org<\/em><\/h4>\n<p>__________________________<\/p>\n<\/p>\n<h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\"><strong>Le Prince parmi les ruines de la d\u00e9mocratie<\/strong><\/h2>\n<p>Mais qui \u00e9tait v\u00e9ritablement le Prince de Nicolas Machiavel? Ce n&rsquo;\u00e9tait pas Laurent de M\u00e9dicis, qui r\u00e9gnait \u00e0 son \u00e9poque, et ce n&rsquo;\u00e9tait pas non plus C\u00e9sar Borgia, le duc Valentino, en lequel le secr\u00e9taire florentin avait pourtant plac\u00e9 ses espoirs. C&rsquo;\u00e9tait, \u00e0 la surprise g\u00e9n\u00e9rale, son p\u00e8re, le pape Borgia &mdash; avec ou sans accent final sur le a (papa, Pape et pap\u00e0, P\u00e8re)&mdash;, c&rsquo;est-\u00e0-dire Alexandre VI, qui poss\u00e9dait le cynisme et la ruse, le charisme et la cruaut\u00e9 du Prince; et, bien qu&rsquo;il f&ucirc;t le Pasteur du Bien, il savait &laquo;entrer dans le mal&raquo;, comme le disait Machiavel, et connaissait le chemin de l&rsquo;enfer. Comme lui, son successeur Jules II fut machiav\u00e9lique.<\/p>\n<p>Et quel fut le prototype du Prince moderne, autrement dit celui qui transposa \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque moderne le chef machiav\u00e9lien? Napol\u00e9on Bonaparte, fils d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 de la R\u00e9volution et p\u00e8re involontaire de la Restauration. Il fut le premier C\u00e9sar moderne, le premier roi sans dynastie, le premier des autocrates modernes et des &laquo;putschistes&raquo;; des dirigeants, des chefs et des F\u00fchrer du XX si\u00e8cle s&rsquo;inspir\u00e8rent de lui. Cette double &laquo;r\u00e9v\u00e9lation&raquo; se d\u00e9gage d&rsquo;un livre, \u00e0 vrai dire peu remarquable, de Peter Sloterdijk, l&rsquo;un des philosophes vivants les plus connus au monde, publi\u00e9 en Italie par Raffaello Cortina: Le Prince et ses h\u00e9ritiers. Avec un sous-titre aussi s\u00e9duisant que le titre: Les grands hommes au temps des gens ordinaires. La couverture est elle aussi s\u00e9duisante, avec Donald Trump dans les habits d&rsquo;un prince de la Renaissance.<\/p>\n<p>Un v\u00e9ritable prince est celui qui ne croit pas au Hasard, mais se croit lui-m\u00eame un Destin; et, \u00e0 la diff\u00e9rence du souverain antique, il ne s&rsquo;appuie ni sur le charisme d&rsquo;une tradition ni ne se consid\u00e8re comme l&rsquo;Oint du Seigneur: il se sent lui-m\u00eame un destin, \u00e0 l&rsquo;image du Prince napol\u00e9onien, qui constitue la continuation du Prince machiav\u00e9lien \u00e0 une \u00e9poque o&ugrave; l&rsquo;Histoire prend la place de Dieu. Pour parler comme Hegel.<\/p>\n<p>Sloterdijk ne recherche pas le fondement th\u00e9ologique du pouvoir; il critique Carl Schmitt, qui parlait de th\u00e9ologie politique et estimait que le droit constitutionnel moderne d\u00e9rivait de la s\u00e9cularisation des principes religieux. Pour Sloterdijk, en revanche, &laquo;la souverainet\u00e9 n&rsquo;est pas la version s\u00e9culi\u00e8re de la toute-puissance divine, mais un pr\u00e9texte destin\u00e9 \u00e0 garantir aux princes l&rsquo;impunit\u00e9 juridique&raquo;. Argumentation fragile sur les plans th\u00e9orique et pratique: m\u00eame si l&rsquo;on consid\u00e8re comme fond\u00e9 le dessein du Prince de se prot\u00e9ger lui-m\u00eame, cela n&rsquo;exclut pas la matrice th\u00e9ologique de sa souverainet\u00e9.<\/p>\n<p>Mais Sloterdijk n&rsquo;a ni la finesse ni la perspicacit\u00e9 de Schmitt. D&rsquo;ailleurs, quelques pages plus t\u00f4t, Sloterdijk lui-m\u00eame avait soutenu que &laquo;la pens\u00e9e politique de l&rsquo;\u00e9poque moderne, apr\u00e8s Machiavel, a affaire \u00e0 une transfiguration du p\u00e9ch\u00e9 originel et \u00e0 son \u00ab\u00a0recouvrement juridique par l&rsquo;&Eacute;tat\u00a0\u00bb. Le p\u00e9ch\u00e9 devient ainsi le fait de d\u00e9sob\u00e9ir au souverain et \u00e0 ses lois. En r\u00e9alit\u00e9, le m\u00eame dispositif est \u00e0 l&rsquo;&oelig;uvre dans ce que l&rsquo;on appelle le despotisme asiatique, comme en Chine ou en Perse, qui n&rsquo;ont pourtant rien \u00e0 voir avec le christianisme ni avec le p\u00e9ch\u00e9 originel.<\/p>\n<p>Au demeurant, le lien surprenant entre saint Augustin et le Prince avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 per\u00e7u avec acuit\u00e9, il y a plus d&rsquo;un demi-si\u00e8cle, par Giuseppe Prezzolini dans Christ et\/ou Machiavel (\u00e9d. Rusconi). Il y soulignait que le P\u00e8re de l&rsquo;&Eacute;glise et l&rsquo;auteur du Prince \u00e9taient unis par leur pessimisme \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la nature humaine: le premier le faisait remonter au p\u00e9ch\u00e9 originel, le second \u00e0 la m\u00e9chancet\u00e9 naturelle de l&rsquo;homme &mdash; comme l&rsquo;affirmerait plus tard Thomas Hobbes. Il fallait donc l&rsquo;Auctoritas d&rsquo;un Prince et la Potestas d&rsquo;un &Eacute;tat, avec ses lois et sa force, pour corriger le mal auquel les sujets sont naturellement enclins.<\/p>\n<p>Les pages de Sloterdijk ne font pas appara&icirc;tre le lien entre le Prince et ses h\u00e9ritiers contemporains &mdash; les autocrates Poutine et Xi Jinping, mais aussi Erdogan et Modi, dont l&rsquo;auteur r\u00e9v\u00e8le qu&rsquo;il est issu des rangs de l&rsquo;extr\u00eame droite indienne &mdash;, pas plus qu&rsquo;avec Trump ou m\u00eame Berlusconi.<\/p>\n<p>Ce qui ressort, en revanche, c&rsquo;est la fragilit\u00e9 de la d\u00e9mocratie, aussi bien intrins\u00e8que que dans son rapport aux r\u00e9gimes autocratiques. La d\u00e9mocratie para&icirc;t fatigu\u00e9e, obsol\u00e8te, subordonn\u00e9e aux pouvoirs \u00e9conomiques, technocratiques et militaires, d\u00e9sert\u00e9e par le peuple souverain, d\u00e9pourvue de valeurs et de principes communs, inefficace et incapable de prendre des d\u00e9cisions rapides et efficaces. Et trompeuse: Sartre consid\u00e9rait les \u00e9lections d\u00e9mocratiques comme &laquo;un pi\u00e8ge \u00e0 jobards&raquo;. Plut\u00f4t que de chercher le fil de continuit\u00e9 entre le Prince d&rsquo;hier et les autocrates d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, il faudrait alors demander une comparaison plus \u00e9troite entre les d\u00e9mocraties d\u00e9clinantes et malades dans lesquelles nous vivons, et les autocraties inacceptables mais vigoureuses qui dominent la soci\u00e9t\u00e9 globale et repr\u00e9sentent une r\u00e9ponse au d\u00e9sordre mondial. Dans les d\u00e9mocraties comme dans les autocraties, la propagande et la manipulation r\u00e8gnent, tandis qu&rsquo;il manque un tissu commun de valeurs, d&rsquo;id\u00e9es et d&rsquo;idem sentire.<\/p>\n<p>La d\u00e9mocratie est malade, incapable de se relever par ses propres forces, et elle recourt parfois au rem\u00e8de extr\u00eame des raccourcis impraticables, comme le populisme. Le suffrage universel est une offense \u00e0 l&rsquo;intelligence, \u00e0 la qualit\u00e9 et au m\u00e9rite; il est en outre d\u00e9tourn\u00e9 et trahi en cours de route. La somme arithm\u00e9tique de volont\u00e9s individuelles ne produit pas un r\u00e9sultat coh\u00e9rent et efficace, mais se trouve \u00e0 la merci de celui qui, dans les faits, l&rsquo;interpr\u00e9tera ensuite. Autrement dit, le pouvoir utilise l&rsquo;approbation populaire, mais reste infid\u00e8le \u00e0 son mandat, au demeurant vague et contradictoire. C&rsquo;est vrai, mais par quoi peut-on remplacer la d\u00e9mocratie? Et revient alors, in\u00e9vitablement, la citation de Winston Churchill selon laquelle la d\u00e9mocratie est le pire des r\u00e9gimes, \u00e0 l&rsquo;exception de tous les autres. Nous restons ainsi enlac\u00e9s \u00e0 un fantoche, tandis que la politique agonise, que le peuple oscille entre m\u00e9contentement et d\u00e9sertion, et que la vie se trouve ailleurs &mdash; tout comme le pouvoir.<\/p>\n<h4>Marcello Veneziani<\/h4>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&bull;&nbsp;Curieusement pr&eacute;sent&eacute; de cette fa&ccedil;on ambigu, un livre <em>&laquo;&nbsp;&agrave; vrai dire peu remarquable, de Peter Sloterdijk, l&rsquo;un des philosophes vivants les plus connus au monde<\/em>&nbsp;&raquo;, s&rsquo;interroge sur l&rsquo;existence <strong>des &ldquo;Princes&rdquo; machiav&eacute;lesques de notre temps.<\/strong> &bull;&nbsp;Ou encore&nbsp;: &laquo;<em>&nbsp;Les grands hommes au temps des gens ordinaires<\/em>&nbsp;&raquo;. &bull; Nos d&eacute;mocraties <strong>n&rsquo;en sortent pas grandies<\/strong>. &bull;&nbsp;Pour notre compte, Nous nous attachons, pour le bonheur de notre nostalgie, &agrave; un cas passionnant&nbsp;: qui, <strong>de Napol&eacute;on ou de Talleyrand<\/strong>, est le premier Prince des temps modernes<em>&nbsp;?<\/em><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","footnotes":"","jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[14],"tags":[2711,22783,21679,8292,7610,21681],"class_list":["post-82323","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ouverture-libre","tag-le","tag-machavel","tag-marcello","tag-napoleon","tag-prince","tag-veneziani"],"jetpack_featured_media_url":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/82323","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=82323"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/82323\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=82323"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=82323"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=82323"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}