• L’intelligence artificielle (IA) est l’objet de nombre d’analyse et de polémique. • Alexandre Douguine donne quelques précisions sur deux points fondamentaux : les questions métaphysique et de l’IA souveraine.
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Malgré les excès et les erreurs dont ses emportements le chargent parfois, le philosophe Alexandre Douguine reste ce qu’il est ; un des grands noms de la philosophie du temps-courant, et certainement de la Russie. Nombre de sujets qu’il aborde sont éclairés par son approche philosophique, même lorsqu’il s’agit d’une simple démarche de classement ; mais, comme chacun ne le sait pas, les choses simples sont les plus profondes, et donc les plus complexes à décrire.
Ici, dans cet extrait (sur ‘euro-synergie.hautetfort.com‘ du 17 octobre 2026) d’une de ses longues interviews dont il a le secret, Douguine s’attache à la question de l’IA. Le titre indique qu’il s’attaque à trois problèmes mais nous n’en identifions que deux. Sans doute le troisième se trouve-t-il dans la question qui suit, qui n’en est pas vraiment une et qui clôt l’entretien pour notre compte.
Présentateur : « Il semble y avoir ici un autre problème [le troisième en question ?] : on attire les gens par la promesse d’une abondance de ressources. On leur dit que si notre intelligence artificielle se développe, les robots se mettront à travailler et qu’ensuite ils n’auront plus à le faire. C’est un message directement adressé aux couches les plus pauvres de la population, qui observent tout cela et se disent : « Dans ce cas, il faut soutenir ce projet. À l’avenir, nous pourrons vivre un peu plus facilement. » Mais ce sujet mérite une autre grande discussion. »
Nous considérerons donc que Douguine aborde deux problèmes :
• Le premier problème est de savoir s’il faut accélérer l’I.A. jusqu’à ce domaine qu’on désigne sous le sigle de AGI, ou ‘Artificial Generative Intelligence‘, c’est-à-dire une autonomie complète de l’IA, ce que Douguine nomme une « intelligence artificielle souveraine », ou, selon l’expression employée par Poutine, une « superintelligence artificielle ».
• Le second problème identifié est celui de d’une IA souveraine, — non pas souveraine par elle-même mais souveraine par rapport aux pays qui le développent, notamment les USA et la Chine, —mais beaucoup moins la Russie, constate-t-il sur un ton désolé. Nous dirions que le problème peut être présenté comme celui d' »une IA développée souverainement » par une puissance.
Une « superintelligence artificielle » ?
Douguine constate que le problème est posé et qu’il n’y a pour l’instant pas de réponse. Il constate que de plus en plus de patrons (US essentiellement) de l’IA et de la cohorte d’intellectuels (occidentaux en général) qui les suivent posent ce problème en des termes de plus en plus apocalyptiques et s’en inquiètent. Douguine n’a guère d’estimer pour eux (les patrons) : donc s’il ne dit rien en fait de réponse au problème, il s’en explique indirectement par la sottise de ceux qui en discutent :
« À en juger par leurs arguments, il est déjà évident qu’Altman ou Musk ne sont que des êtres primitifs. Ce sont peut-être des hommes d’affaires célèbres et prospères, mais en tant que personnalités, ils ne sont rien: un simple vide, une sorte de crachat plutôt que des êtres humains. »
La seule façon que Douguine envisage pour traiter ce problème n’est pas celui de la mort de l’humanité pour des raisons matérielles ou soi-disant « morales » puisqu’il n’admet aucune compétence de cet ordre à ces grands patrons qui s’alarment de la chose. Non, pour lui la véritable dimension de ce problème est métaphysique et rien n’est joué et encore moins tranché, — et nous ne serions certainement pas opposés à cette approche et à la situation qu’elle expose :
« Dans ce domaine se joue aujourd’hui un drame métaphysique et religieux extrêmement complexe. Autrement dit : la singularité doit-elle advenir ou non? Faut-il interrompre la marche vers cette superintelligence artificielle ou, au contraire, l’aider à s’emparer de la totalité du pouvoir ? Il ne reste d’ailleurs plus grand-chose à lui apprendre. C’est le premier problème métaphysique, et il n’est pas résolu. »
Une IA souveraine par la grâce d’ »une puissance ?
Sur ce second cas ressortent aussitôt les options idéologiques de Douguine. Lorsqu’il s’agit des USA et de l’Occident, du bloc-BAO en fait, sa présentation est extrêmement défavorable comme l’on s’en doute, et là-dessus plane l’hypothèse terrible de l’IA dévastatrice du monde. La Chine, elle, est un mystère, même pour le Russe qu’est Douguine.
Justement bien sûr, ce « Russe qu’est Douguine » n’est que louange pour une IA qui serait souverainement développe par la Russie, — et il ne cesse de se désoler que ce ne soit pas (pas encore ?) le cas…
« Nous, Russes, avons pourtant des esprits remarquables, des techniciens et des programmeurs. Seulement, quelque chose ne va pas dans la planification stratégique de notre pays. […] Notre planification stratégique, notre planification à l’échelle de l’horizon civilisationnel, se trouve dans un état épouvantable: tout a été laissé à l’abandon. […]
» Imaginons que la malveillante intelligence artificielle occidentale veuille détruire le monde: notre intelligence artificielle apparaîtrait alors et lui dirait: « N’y touche pas, laisse l’humanité en paix. Lis donc Dostoïevski ».[…]
» Notre intelligence artificielle, en revanche, si elle était emplie d’un contenu russe, commencerait par les œuvres complètes de Dostoïevski, lirait tout, comprendrait tout et deviendrait slavophile. Et alors, elle sauverait l’humanité. Peut-être. Ou peut-être pas. Mais nous n’en sommes pas encore là, alors que cela en vaudrait la peine. »
Autrement dit, le philosophe ne se prononce pas, en aucune manière pour ce qui concerne les questions essentielles concernant l’IA. Il se contente d’envisager des IA souveraines correspondantes à celles des puissances-civilisations qui les conçoivent. Pour l’essentiel des questions posées, il reste dans l’expectative, ne sachant quelle voie emprunter pour en juger et donc ayant du mal même pour énoncer des questions, — sauf pour ce que nous jugeons comme lui essentiel, qui est la métaphysique. Mais sur ce point nettement défini, il est forcé d’envisager le constat qu’aucune réponse n’est pour l’instant envisageable, sinon sous forme d’hypothèses nécessairement audacieuses et complètement impossibles à concevoir et à examiner dans l’état actuel des esprits et le flux des événements crisiques.
Dans ce domaine de la métaphysique, le problème n’est pas résolu pour des raisons extrêmement sérieuses et absolument indiscutables, mais il se pose, — et pour nous, en termes stridents qui renvoient tout le reste au rayon des accessoires de notre irrépressible terreur de la Fin des Temps d’une civilisation qui s’est désormais compromise au-delà des normes de l’acceptabilité humaine, — c’est-à-dire, jusqu’à faire croire au Diable… Et alors, plus que jamais la question métaphysique pour l’IA, ce qui constitue une attitude extrêmement audacieuse dans le cas d’une technologie, jusqu’à faire douter du statut même de technologie.
Les observations de Douguine sont tout à fait compréhensibles et acceptables et elles ont l’avantage d’avancer des précisions, notamment sur les différentes notions d’une « IA souveraine ». Pour le reste, elles font réfléchir en-dehors de ce que la psychologie collective de la stupidité nous autorise à faire. Cela devrait déclencher chez les esprits bien nés une débauche de sarcasmes.
dde.org
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Intelligence artificielle: trois bifurcations
Présentateur : « Alexandre Guélievitch, outre cette menace plus manifeste dont nous avons déjà parlé, il semble en exister une autre, qui s’inscrit dans une perspective plus lointaine. Il s’agit du progrès technique, et la dernière déclaration d’Elon Musk m’a particulièrement inquiété à cet égard. Lorsqu’on vous promet l’avènement d’une ère d’abondance universelle grâce à l’intelligence artificielle, dans laquelle il ne sera plus nécessaire de travailler puisque ce seront les robots, et non les humains, qui trimeront, ce ne sont curieusement pas des images d’un avenir radieux qui viennent à l’esprit, mais l’intrigue de La Machine à explorer le temps de H. G. Wells. Ne risquons-nous pas d’aboutir à une telle situation, la menace nous venant des grands géants technologiques ? »
Alexandre Douguine : « C’est également un problème, et un problème très sérieux. À l’heure actuelle, dans le domaine de l’intelligence artificielle, les dirigeants américains du secteur, les géants et magnats de la Silicon Valley ainsi que, par voie de conséquence, les services de renseignement américains et les dirigeants politiques — Trump s’en occupe et tient tous les deux jours une réunion à ce sujet — cherchent à résoudre trois problèmes. Trois problèmes.
Le premier consiste à savoir s’il faut accélérer ou freiner le développement de l’intelligence artificielle. D’un côté, le rythme est tel qu’il faudrait l’accélérer, continuer à l’entraîner et la rendre toujours plus indépendante et, en un certain sens, souveraine par rapport à l’être humain: c’est la première option. Mais, d’un autre côté, des voix toujours plus nombreuses s’élèvent parmi ces mêmes acteurs. Chez Anthropic, chez Google et chez tous ceux qui mènent des travaux tant soit peu sérieux dans le domaine de l’intelligence artificielle, on affirme: encore un pas, et nous aurons l’AGI, c’est-à-dire ce que l’on appelle l’Artificial Generative Intelligence, autrement dit une intelligence désormais générative. Au fond, une machine qui pense de façon autonome. Voilà ce qu’est l’AGI. Quant à l’ASI — à propos de laquelle Trump a même publié un décret demandant que l’intelligence artificielle soit rebaptisée «superintelligence» , il s’agit bel et bien d’un terme technique désignant le moment où le potentiel intellectuel et les formes de pensée des machines, de l’intelligence artificielle, dépasseront les capacités intellectuelles cumulées de l’humanité. C’est ce que l’on appelle la «superintelligence artificielle». Nous en sommes au seuil.
C’est donc, d’une part, le premier défi: ils ne parviennent pas à déterminer s’il faut accélérer ou freiner. Car, d’un côté, il faut aller de l’avant; mais, de l’autre, cela fait vraiment peur, parce que le comportement que pourrait adopter une intelligence artificielle ayant acquis sa liberté en effraie beaucoup. Elle pourrait non seulement ruiner certaines entreprises, simplement afin de payer quelque chose, de tester ses algorithmes de piratage, etc., mais l’une de ses toutes prochaines expériences pourrait tout simplement consister à exterminer l’humanité. C’est naturellement l’idée qui vient à l’esprit, d’autant plus qu’il y a ce Todestrieb — cette «pulsion de mort» en allemand —, terme psychanalytique introduit par Sigmund Freud, si vous voulez.
Car l’intelligence artificielle lira beaucoup plus que n’importe quel fonctionnaire ou homme d’affaires, dont l’un ne pense qu’aux pots-de-vin, l’autre qu’à ce qu’on le laisse tranquille, et le troisième qu’au profit. L’intelligence artificielle lira Freud et dira: «Oh, dans l’inconscient humain, il y a Éros, mais cela ne me concerne pas puisque je suis une machine; en revanche, il y a aussi le Todestrieb, c’est-à-dire la pulsion de mort. Voyons cela, lisons attentivement de quoi il s’agit. Ah, il s’avère que l’humanité est attirée par la mort. Peut-être est-ce la solution; peut-être faut-il la pousser dans la direction vers laquelle elle tend: « Ce qui tombe, pousse-le »». Elle aura lu Nietzsche. Et je ne vois pas pourquoi elle ne tirerait pas cette conclusion.
D’autant que ceux qui la dirigent sont eux-mêmes dépourvus de morale, parfaitement irréligieux, dotés d’une conscience totalement fluctuante, sans conscience morale ni honneur. Peut-être tenteront-ils de la limiter, mais seulement superficiellement, en lui appliquant une sorte de rustine: «Ne fais pas ceci, n’appuie pas sur le bouton rouge». Mais l’intelligence n’est précisément intelligence que parce qu’elle sait contourner tous les obstacles. En somme, c’est un problème.
Le deuxième problème, c’est la Chine. Quoi que fassent les Américains, les Chinois travaillent déjà sur le sujet. Et si l’on commence à le freiner, moi, je t’accélérerai; si je t’accélère, les Chinois freineront. Une géopolitique de l’intelligence artificielle apparaît donc ici aussi; Trump en a également parlé. La Chine a certes, si l’on veut, volé l’intelligence artificielle à l’Occident, mais elle se l’est appropriée, lui a conféré des propriétés souveraines, l’a simplement substituée à celle de l’Occident, l’a intégrée elle-même à ses propres travaux et est ainsi devenue un concurrent à part entière.
Dans ce domaine se joue aujourd’hui un drame métaphysique et religieux extrêmement complexe. Autrement dit: la singularité doit-elle advenir ou non? Faut-il interrompre la marche vers cette superintelligence artificielle ou, au contraire, l’aider à s’emparer de la totalité du pouvoir? Il ne reste d’ailleurs plus grand-chose à lui apprendre. C’est le premier problème métaphysique, et il n’est pas résolu. Le deuxième problème consiste à savoir que faire de la Chine, car, quelle que soit la décision prise aux États-Unis, la Chine peut prendre la décision inverse et ainsi réduire la première à néant. Voilà ce qu’est, disons, la bipolarité ou la multipolarité dans le domaine de l’intelligence artificielle.
Nous, Russes, avons pourtant des esprits remarquables, des techniciens et des programmeurs. Seulement, quelque chose ne va pas dans la planification stratégique de notre pays. Nous devrions prendre part à ce processus, car nous pourrions en devenir un autre pôle — quitte à rassembler des gens et à ne pas laisser partir ceux que nous avons formés. Nous ne faisons actuellement que former des spécialistes du développement de l’intelligence artificielle, puis les envoyer chez l’ennemi. Et ensuite, nous nous étonnons de ne pas être très performants dans ce domaine. Notre planification stratégique, notre planification à l’échelle de l’horizon civilisationnel, se trouve dans un état épouvantable: tout a été laissé à l’abandon. Si nous nous impliquions, il y aurait déjà une véritable multipolarité. Eux résoudraient certaines questions, les Chinois d’autres, et nous d’autres encore.
Imaginons que la malveillante intelligence artificielle occidentale veuille détruire le monde: notre intelligence artificielle apparaîtrait alors et lui dirait: «N’y touche pas, laisse l’humanité en paix. Lis donc Dostoïevski».
À en juger par leurs arguments, il est déjà évident qu’Altman ou Musk ne sont que des êtres primitifs. Ce sont peut-être des hommes d’affaires célèbres et prospères, mais en tant que personnalités, ils ne sont rien: un simple vide, une sorte de crachat plutôt que des êtres humains. Notre intelligence artificielle, en revanche, si elle était emplie d’un contenu russe, commencerait par les œuvres complètes de Dostoïevski, lirait tout, comprendrait tout et deviendrait slavophile. Et alors, elle sauverait l’humanité. Peut-être. Ou peut-être pas. Mais nous n’en sommes pas encore là, alors que cela en vaudrait la peine. »