Russie-Chine : grincements et tremblements
Encore une conversation (15 juillet) du plus grand intérêt de nos C&M (Christoforou & Mercouris), alimentée en direct par des questions de téléspectateurs. La formule est très enrichissante mais aussi très incontrôlable et parfois d’une cohérence discutable. Il importe alors d’y mettre bon ordre, en définissant et cernant le sujet principal pour le faire comparaître comme devant un tribunal. Cela demande beaucoup d’un travail assez ingrat mais pour qui sait y lire, on en tire alors une « substantifique moelle ».
Je commencerais volontiers par une question impertinente, suivie d’une réponse qui, connaissant Mercouris, l’est tout autant. La victime en est ce torchon infâme qu’est devenu le ‘Financial Times‘, dit FT, la feuille rose de satisfaction de soi depuis des décennies (1888 pour le journal et1893 pour la couleur, par économie) et référence absolument faussaire sinon satanique depuis tout autant.
« Un lecteur vous demande ; Alexander : « Le FT s’inspire-t-il de certains de vos raisonnements et de certaines de vos informations quand cela l’arrange ? »
Mercouris ; plaisantant : « Oui, oui », puis trois-quatre secondes plus tard : « Sérieusement, oui, dans certains cas », — et sans vergogne, dirions-nous. »
Alors, les quelques échanges Christoforou-Mercouris pour commencer, et sans vergogne aucune de notre et de ma part. Je signale que « La Vergogne » a, contrairement à « La Bohème » de Charles Aznavour, bel et bien cette signification qui sied à merveille au FT : « La vergogne est un nom féminin qui désigne un sentiment de honte, de pudeur ou de retenue. Issu du latin verecundia, ce terme littéraire ou vieilli n’est aujourd’hui presque plus utilisé que dans l’expression courante « sans vergogne », qui signifie agir sans scrupules, de manière effrontée ou impudente ».
Ursula de La Hyène en fait son miel de chaque matin, comme du FT rosâtre d’ailleurs (« saumon » devrais-je dire mais je préfère la truite sauvage), dont elle tartine son pain chinois à la vapeur venu chaque matin (bis) de Pékin, disons dans un avion C-17 spécial (rapport RCB-RCE, coût-bénéfice et coût-efficacité au garde-à-vous) de l’US Air Force pour que tout le monde, compris nos maîtres et flageullers, soit de la fête, scrogneugneu…
« Très bien Alexandre, parlons d’un article récent du Financial Times qui affirme que l’Union européenne a autorisé l’Ukraine à acheter des pièces et des composants de drones en provenance de Chine. La première tranche de l’Union européenne, rien que 90 milliards, sans intérêt et sans obligation de remboursement. J’adore ce genre de prêt. Je n’arrive jamais à obtenir ce genre de prêt. Mais alors là, quel super prêt !
» De toute façon, 6 milliards de dollars de cette somme sont en route vers Kiev où ont déjà fini dans les caisses du régime de Zelenski. Et sur ces 6 milliards, ils pourront acheter des composants et des pièces chinoises..
» On l’avait en fait annoncé il y a deux ou trois semaines Nous sommes largement en avance sur le Financial Times. Ce n’est pas la première fois que nous avons devancé le Financial Times de 2 à 3 semaines… »
La douce et flegmatique trahison des Chinois
On n’en fera pas un drame ni même un plat rempli de gemmes de Covid car, entre gens du type-Poutine-Xi on sait se tenir. Mais, entre quatre murs très-discrets, entre Chinois et Russes, il arrive que cela chauffe en ce moment.
Bien, tout commence par l’affirmation, notamment hautement proclamée par le ministre hyper-neocon polonais des affaires étrangères Sikorski que l’Ukraine était devenu le premier pays concepteur et producteur de drones du monde, – la Russie étant placée à une méprisante seconde place. Christoforou répéta avec ironie cette affirmation dudit Sikorski : « l’Ukraine serait, dit-on, une énorme puissance dans la fabrication de drones… » ; d’où la réponse, amusée de son compçre Mercouris :
Mercouris : « Eh bien, pas du tout…, la Chine est une puissance incroyable dans la fabrication de drones. L’Ukraine est douée pour recevoir les drones venus d’Europe. C’est ce qu’ils savent faire. Les drones arrivent d’Europe en Ukraine. D’accord.
Le point qui doit nous intéresser, c’est que la Chine tire vraiment profit de tout ça. La Chine en profite énormément.
Christoforou : « Mais qu’est-ce que Poutine fout ? Il laisse faire ?! »
Mercouris ; « Eh bien, il se plaint à Xi, les Russes en parlent, mais clairement les Chinois n’écoutent pas. »
Christoforou : « Et en ce moment, ce que dit le Financial Times qui contredit tout ce qu’on raconte sur la capacité des Ukrainiens à fabriquer des drones, est-ce que c’est pour diviser Russes et Chinois ? Est-ce que ces histoires cherchent à creuser un fossé entre la Chine et la Russie ? Évidemment, je ne dis pas que l’histoire est fausse. »
Mercouris : « Eh bien, l’histoire est vraie. L’histoire est vraie. Il est impossible que ce soit faux. Il ne fait aucun doute que c’est en partie destiné à mettre la Chine et la Russie dans l’embarras et créer des tensions entre elles. Il n’y a aucun doute. Tout cela vise à accroître les tensions entre la Chine et la Russie.
Aujourd’hui, Poutine est dans une position délicate vis-à-vis de la Chine. Car la Chine est de loin le principal partenaire commercial de la Russie. Elle fournit une grande partie de la technologie. Elle constitue en quelque sorte filet de sécurité pour que les Russes puissent encaisser le coup si une grande vague de sanction survient. Les dernières nouvelles disent que Donald Trump n’ira probablement pas de l’avant. Mais dans l’hypothèse où cela arriverait, il est important pour Poutine que la Chine continue d’acheter le pétrole russe et la Chine a dit qu’elle le ferait.
Christoforou : « Donc Poutine peut se plaindre mais en réalité il a peu d’autres options. La question plus importante et plus intéressante est pourquoi les Chinois font-ils cela ?
Et ma question est très simple. Vous savez, notre travail est d’essayer de rapporter la vérité, les faits. Mais pourquoi le Financial Times rapporterait cela ? Pourquoi remettrait-il en cause, saboterait-il tout le récit sur les drones en Ukraine ? Pourquoi ferait-il cela ?
Mercouris : « Je veux dire, vous savez, étant donné l’ampleur de la Chine comme superpuissance manufacturière et exportatrice, l’argent qu’elle gagne en vendant des drones à l’Europe, que l’Europe fournit ensuite à l’Ukraine qui les lance contre la Russie est minime.
Pourquoi donc la Chine fait-elle cela et contre son propre allié ? Il faut dire qu’il y a un peu une intérêt financier. Je ne veux pas employer le mot corruption mais cela nous y rapproche un peu en ce sens que certains individus et entreprises de drone en Chine tirent d’énormes bénéfices de cette situation et sans doute ils ont de l’influence auprès des gouvernements régionaux chinois. Ils ont de l’influence à Pékin et peuvent y faire valoir les intérêts de leur industrie comme dans n’importe quel système politique.
Le comité permanent du Politburo n’y échappe pas. Il doit tenir compte de ce que disent ces gens des régions. Donc voilà une explication. Je pense qu’il y en a peut-être une autre. La Chine est engagée dans une vaste course au réarmement. Il y a beaucoup de reportages à ce sujet.
L’armée chinoise se développe très rapidement et elle progresse vite dans la technologie des drones. Se pourrait-il, et ce n’est que pure spéculation de ma part, que les Chinois fassent cela parce qu’ils ne veulent pas que l’Europe et les États-Unis développent leur propre industrie des drones et qu’il la concurrence en envoyant simplement des pièces de drone ?
C’est le genre de chose que font les Chinois. C’est impitoyable. J’ai lu récemment par exemple l’une des menaces, l’une des difficultés pour l’Occident à développer des alternatives aux industries chinoises des terres rares. C’est la crainte que dès que cela se produira, les Chinois inonderont le marché avec certains types de terres rares, forçant ainsi les producteurs concurrents de terres rares à faire faillite. Il y a un article la-dessus dans le Financial Times.
Alors il pourrait y avoir quelque chose de ce genre ici mais les grandes questions, les vraies questions à ce sujet doivent être posées. Je veux dire, on peut comprendre les Russes, les Ukrainiens, les Européens. Les grandes questions, celles qui sont sans réponses, devraient être adressées à Pékin. »
Les risques pris par la Chine
Donc, on comprend à peu près ce que font les Chinois et pourquoi ils le font. Maius nos deux compères ont raison : faire cela au désavantage souvent mortel de leur principal allié ? En alimentant ceux qui, chaque jour, tirent des drones sur Moscou ? Est-ce bien raisonnable ? La Chine n’est-elle pas en train d’hériter du syndrome de l’hégémonie qui se croit tout permis que les yankees sont en train de réduire en poussière pour leur compte ?
Écoutez le sage Mercouris :
Mercouris, een effet, ne rate pas une seule occasion d »écarter les simulacres et les mensonges que l’on répand à propos de la Russie, c’est-à-dire de Poutine. Il y a une sincère estime de Mercouris pour Poutine parce qu’il retrouve chez le Russe les traits les plus évidents de cet art qu’il considère comme suprême de la diplomatie. Pendant que les imbéciles et les stipendiés le couvrent d’insultes, lui débusque la mesure et la finesse de sa politique dans ce monde en folie. Alors, il défend Poutine, et par conséquent la Russie face (ô surprise)à à la Chine.
Mercouris : « Jusqu’à présent, les Russes ont agi avec une grande retenue en ce qui concerne leur relation avec la Chine. Et la
relation avec la Chine, comme j’ai pu le constater lors de mon séjour en Russie, est en réalité assez populaire auprès de nombreux Russes. Mais encore une fois, je pense qu’il serait d’une folie extrême pour les Chinois de tenir tout cela pour acquis.
Il y a évidemment déjà eu des tensions entre la Chine et la Russie par le passé et je pense que refuser simplement de coopérer avec les Russes sur cette question serait probablement extrêmement imprudent et je pense qu’il y aura une forte pression de la part de Poutine et de l’appareil militaire russe pour pousser les Chinois à agir.
Maintenant, la Chine dit au passage qu’elle ne fournit pas directement des composants de drone à l’Ukraine, qu’elle les vend à des pays tiers, à la Malaisie et qu’elle ne peut pas contrôler ce que font les Malaisiens.
Christoforou : « Les Russes savent bien le contraire, ils doivent même avoir l’impression qu’on se payer leur tête !
Mercouris : « Nous avons un nouvel article dans le Financial Times, très très intéressant sur ce que la Chine fait avec les terres rares, indiquant qu’elle a instauré un système extrêmement de licence très strict, que les entreprises occidentales qui veulent acheter des terres rares à la Chine doivent se soumettre à des contrôles et des questionnaires chinois rigoureux et que les Chinois insistent pour que les terres rares qu’ils fournissent ne servent qu’à des usages civils. Ils ont désormais des systèmes de traçabilité très précis pour savoir où vont ces terres rares. C’est un article très intéressant parce qu’il montre et c’est une toute autre histoire — dont on pourrait parler dans une autre émission, — que la Chine est effectivement en train d’étouffer discrètement l’accès du complexe militaro-industriel des États-Unis aux terres rares, que c’est effectivement encours… Cela pour montrer leurs capacités de surveillance !
Mais revenons au drone. Si la Chine peut imposer des licences et ce type de contrôle à l’exportation pour les terres rares, elles peut assurément en faire autant pour les drones. C’est bien plus simple, beaucoup plus facile à mettre en place. Ce ne serait pas difficile. »
Voilà ce que les Russes doivent répondre et commencent à répondre aux Chinois répondent aux Chinois lorsque les Chinois leur disent qu’ils ignorent ce que la Malaisie fait des drones que la Chine leur a vendus… Une façon de dire, « Ne nous prenez pas pour des billes, s’il vous plaît ! ».
Et, contrairement à ce qu’il est courant de croire dans notre cher Occident-compulsif, les Russes ont du poids, des arguments solides, des moyens de pression leur permettant de parler de la sorte aux Chinois. Ils font les choses sans grand bruit (façon de parler) et en très mauvais vendeurs de simulacre et acteurs de l’information. Mais la réalité, elle ? Dieu sait si l’on nous parle de la lâcheté de Poutine face à l’OTAN en Ukraine. Eh bien, puisque nous y sommes, allez donc en parler avec les gens de l’équipe Zelenski à Kiev et aux nombreux navires de la Royal Navy-Fantômas à Odessa ce qu’il en est aujourd’hui.
Ce que Pékin doit à Moscou
C’est ce que Mercouris tient fermement à ajouter à l’attention des durs de durs de D.C., neocon et autres vieux neocon plus néos du tout, toutes ces vieilles gloires couvertes de prévisions péremptoires et jamais réalisées : voyez ce que la Chine doit à la Russie et combien elle a besoin de la Russie ! Voyez bien tout cela avant d’éliminer le moucheron russe pour passer à la Chine !
Mercouris : « C’est fascinant. Discutons maintenant de l’influence de la Russie sur la Chine. Elle est énorme. La Chine est confrontée au final à possible blocus énergétique de la part des États-Unis. Je veux dire, les États-Unis viennent par exemple de réimposer blocus maritime contre l’Iran. Il tentent d’empêcher les exportations de pétrole vers la Chine.
Ils ont essayé, enfin ils ont renversé le gouvernement, la direction du Venezuela, ils essayent d’en faire autant là-bas, en Chine, rien que cela. Les États-Unis ont ouvertement évoqué des blocus maritimes contre la Chine. La Chine a besoin d’un fournisseur fiable de pétrole et d’énergie. La Russie est ce fournisseur fiable de pétrole et d’énergie. La Chine a surtout besoin de sécurité sur sa frontière nord. Si jamais la Russie devenait hostile envers la Chine, ce serait une catastrophe absolue pour la Chine. Ce sont les grandes questions stratégiques.
Mais il y a beaucoup d’autres domaines où les Russes ont vraiment de l’influence. Ils ont de l’influence dans toutes sortes de technologies. Les Russes sont en avance sur les Chinois comme on le sait dans de nombreuses technologies des matériaux. Ils sont en avance sur les Chinois, dans la technologie des turbines à gaz, dans certains types de turbines à gaz, notamment celles appliquées au moteur d’avion. Les Russes sont fortement impliqués, je le sais, dans l’industrie des fusées en Chine.
Les Chinois ont développé un système de fusée réutilisable. Et encore une fois, je sais que les Russes ont aussi joué rôle là-dedans. Donc, les Russes ont une influence énorme sur la Chine. La relation n’est pas aussi déséquilibrée que beaucoup de gens en Occident l’imaginent.
Je veux dire, je comprends la nécessité pour les Chinois d’essayer de conserver ce monopole à tout prix mais finalement tous les monopoles arrivent à leur terme.
Christoforou : « Absolument, n’est-ce pas ? Et cela vaut-il la peine de détruire une relation que vous avez passé tant d’années, tant de décennies à construire avec la Russie ? Et ça m’amène à mes dernières questions. Vous donnez l’impression, et je sais que vous allez ajouter du contexte, mais c’est comme si la Chine avait toute l’influence sur la Russie. Il y a un article dans le Wall Street Journal qui je crois présentait même la Russie comme le partenaire junior ou quelque chose comme ça. La Russie n’a-t-elle pas d’influence sur la Chine quand Poutine rencontre Xi, ne peut-il lui dire : « Oui, nous avons besoin de vous pour ceci, cela et le reste, mais vous avez aussi besoin de nous pour bien des raisons, si vous voulez on fait les comptes. »
Le rendez-vous de septembre : on fera les comptes
Et notre dialogue reconstitué se poursuit et se termine par une affirmation prévisionnelle péremptoire de Mercouris, ce qui est assez rare chez lui : les Chinois vont devoir répondre, ils ne peuvent plus y échapper !
Mercouris : « Oui, finalement les Russes vont sans aucun doute dire tout cela. Je soupçonne qu’à un moment donné au plus haut niveau politique, les Russes vont soulever ce sujet.
Et là, je vais même deviner quand cela va se produire. On parle maintenant d’ accord final entre eux pour le gazoduc Power of Siberia-2 en septembre. On dit que les questions restantes qui ne portaient pas sur le prix mais sur l’itinéraire du gazoduc, sont désormais sur le point d’être réglées. Je pense qu’une fois cela réglé, les Russes reviendront à la charge et diront à la Chine :
« Écoutez, ça suffit. Nous comprenons que vous avez des intérêts économiques qui sont mineurs pour vous. Nous comprenons que vous avez des intérêts stratégiques qui sont importants à la fois pour nous et pour vous. Mais en fin de compte, vous ne pouvez pas continuer ainsi. Il faut que cela cesse ! ». Et en revenant à la raison de l’apparition de cet article dans le Financial Times, je me demande s’il n’y a pas, une sorte d’indice ou de fuite laissant entendre que les jours des composants de drones chinois fournis en Europe, assemblés puis envoyés en Ukraine touchent à leur fin… »
Le temps de « l’inconnaissance totale »
En effet, il faut bien une conclusion, alors tentons de nous y mettre même si cela ne satisfait guère les pauvres restes du journaliste que je fus et ne suis plus…
Outre ce que nous avions appris dans cette intéressante conversation, il y a, pour mon compte, ceci : nous ne sommes pas bloc contre bloc ; Dans cette époque folle, on a tendance à regrouper les uns et les autres en deux camps bien soudés. Ici, nous voyons que cela n’est pas le cas, comme, de l’autre côté cela ne l’est pas également (querelle transatlantique, querelle entre Européens, et même chaos total dans l’héroïque Ukraine où les gangs se déchirent).
Ainsi s’ouvre à nous le monde tel qu’il évolue : non pas une/plusieurs guerres avec une/plusieurs victoires et défaites. Ce qui attend ce désordre extraordinaire que nous observons, c’est un désordre plus grand encore, dont nous ne savons rien, ni sur le sens, ni sur le non-sens. Nous ne sommes pas au seuil de la Troisième Guerre Mondiale ni même en son début. Nous sommes dans une phase de l’effondrement d’une civilisation destinée à disparaître, une des premières phases d’une pourriture en rapide mais si longue désagrégation. (La contradiction est ici une des postures essentielles.) Beaucoup d’autres de ces phases nous attendent, dont nous ne pouvons ni n’osons imaginer ce qu’elles seront.
Nous sommes entrés dans « l’inconnaissance totale » comme l’on parle d’une « guerre totale ». Simplement, simple différence : « guerre totale », on sait à peu près ce que cela signifie ; « inconnaissance totale », par définition, nul ne sait ce dont il s’agit.
Ô Terra Incognita…